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6.décembre.20196.12.2019 // Les Crises

N’en faites pas une histoire de pétrole – Par Paul R. Pillar

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Source : Lobe Log, Paul R. Pillar, 29-10-2019

Donald Trump (Gage Skidmore via Flickr)

La confusion a régné quant aux objectifs de la présence des troupes américaines en Syrie et quant à savoir si les objectifs déclarés sont les objectifs réels. A l’origine, l’expédition était largement comprise comme une expédition de lutte contre l’État islamique (EI) après que le groupe eut établi un mini-État sur une grande partie du territoire syrien et irakien. Puis des faucons au sein de l’administration Trump et le président Trump lui-même, dans un cas classique de dérive des objectifs de la mission, ont déclaré que les troupes américaines étaient également en Syrie pour « surveiller l’Iran ». Plus tard, les variantes de la mission étendue ont consisté non seulement à observer l’Iran, mais aussi, grâce à des mécanismes inexpliqués, à amener l’Iran et peut-être la Russie à abandonner leurs positions en Syrie.

Plus récemment, Trump a été soumis à de fortes pressions de la part de diverses parties du spectre politique pour maintenir l’armée américaine en Syrie, en contradiction avec son intention déclarée de quitter le pays et avec ses ordres de redéployer des troupes qui se trouvaient dans la partie nord-est du pays habitée par des Kurdes. Les pressions politiques et les tendances contradictoires obligent à encore moins de clarté qu’auparavant sur ce qu’est ou devrait être la mission des troupes. Trump, qui tente de tirer le plus grand avantage politique possible de l’assassinat du dirigeant de l’EI Abu Bakr al-Baghdadi et proclame qu’en raison de la mort d’al-Baghdadi « le monde est maintenant un endroit beaucoup plus sûr », résiste à l’idée que la mission originale de combattre l’EI en Syrie est toujours nécessaire, au moins de la manière générale et ouverte avec laquelle cette mission fut formulée pour commencer. La mission déclarée a donc évolué une fois de plus, avec une nouvelle raison d’être qui était apparue avant même la suppression d’al-Baghdadi. Certaines troupes américaines restent dans l’est de la Syrie, selon ce raisonnement, pour sécuriser les modestes ressources pétrolières du pays.

Il y a toujours une dimension EI à cette logique, dans la mesure où le groupe, alors qu’il avait son mini-État, a tiré des revenus de l’exploitation des champs pétroliers sous son contrôle. Mais pour cela, il lui fallait le mini-État. Tout scénario dans lequel l’EI exploite à nouveau, plutôt que de simplement endommager, les champs pétroliers syriens présuppose le rétablissement de son califat territorial, ce qui signifie que le monde serait de nouveau confronté à une tâche anti-EI plus grande et plus générale. Dans son statut actuel de mouvement insurgé et de groupe terroriste plutôt que de mini-État, l’EI n’est pas en mesure d’exploiter le pétrole, sauf peut-être de manière extrêmement modeste, à la manière du banditisme nigérian, en exploitant subrepticement un pipeline.

Cela laisse ouverte la question de savoir ce que l’administration Trump entend faire avec le pétrole qu’elle a « sécurisé » par l’occupation militaire. Cela soulève à son tour des questions troublantes quant à savoir si les États-Unis s’engagent, en violation du droit international, dans le pillage du pétrole syrien en temps de guerre.

Mais il y a une autre implication troublante qui mérite l’attention, surtout à cause de l’ampleur de l’affaire que Trump tente de donner aux coups portés contre l’EI et comment ils sont censés avoir rendu le monde « beaucoup plus sûr ». Du point de vue de la lutte contre le terrorisme, la prise de possession de ressources pétrolières est l’une des pires raisons possibles pour justifier une présence militaire américaine dans un pays étranger. Et dans sa performance du dimanche matin, Trump a présenté le sujet d’une des pires façons possibles.

L’idéologie et la propagande des groupes terroristes enracinés dans le monde arabo-musulman, y compris Al-Qaïda et l’EI, font depuis longtemps référence à la volonté des États-Unis et de l’Occident de piller les ressources des musulmans. Ces groupes s’opposent violemment à la présence de troupes américaines dans les pays musulmans, en partie parce qu’elles sont perçues comme faisant avancer la mission de pillage. Oussama ben Laden est revenu à plusieurs reprises sur ce thème. Dans un enregistrement audio de 2004, par exemple, Ben Laden a déclaré que « la plus grande raison pour laquelle nos ennemis contrôlent nos terres est la volonté de voler notre pétrole ». Le successeur de Ben Laden, Ayman al-Zawahiri, dans une vidéo de 2005 a appelé ses partisans à « concentrer leurs attaques sur le pétrole volé des musulmans… C’est le plus grand vol dans l’histoire de l’humanité. Les ennemis de l’Islam consomment cette ressource vitale avec une avidité sans pareille ». L’accent mis par les terroristes sur le pétrole a suscité des inquiétudes quant à des attaques terroristes contre les installations pétrolières, mais l’idée de voler des ressources qui appartiennent légitimement aux Musulmans a motivé des attaques contre les États-Unis partout où de telles attaques peuvent être organisées.

L’apparition de dimanche de Trump devant la presse a joué directement dans ce thème. Se référant à la guerre en Irak, Trump a décrit comme son propre point de vue à l’époque que si les États-Unis allaient en Irak, ils devraient « garder le pétrole ». Quant au pétrole syrien, il dit qu’il peut aider les Kurdes, mais « il [le pétrole, NdT] peut nous aider parce que nous devrions pouvoir en prendre aussi. Et ce que j’ai l’intention de faire, c’est peut-être de passer un marché avec Exxon Mobil ou l’une de nos grandes compagnies pour y aller et le faire correctement ». Un propagandiste de l’EI ou d’Al-Qaïda n’aurait guère écrit le scénario différemment.

Même s’il y avait des combattants de l’EI qui se détournent de leur cause en réaction au récit probablement embelli de Trump d’un al-Baghdadi « criant, pleurant, gémissant », il y en a sûrement beaucoup plus qui sont excités par les preuves qui confirment ce que leurs dirigeants leur ont toujours dit sur le pillage américain des ressources islamiques. La priorité de Trump, cependant, n’était pas de s’adresser à eux, mais plutôt, comme toujours, à sa base politique intérieure.

Paul R. Pillar est Senior Fellow non résident au Center for Security Studies de l’Université de Georgetown et Associate Fellow du Center for Security Policy de Genève. Il a pris sa retraite en 2005 après une carrière de 28 ans dans la communauté du renseignement aux États-Unis. Il a notamment occupé les postes d’agent de renseignement national pour le Proche-Orient et l’Asie du Sud, de chef adjoint du DCI Counterterrorist Center et d’adjoint exécutif du directeur du renseignement central. Il est un ancien combattant de la guerre du Vietnam et un officier à la retraite de la Réserve de l’armée américaine. M. Pillar est diplômé du Dartmouth College, de l’Université d’Oxford et de l’Université de Princeton. Ses ouvrages comprennent Negotiating Peace (1983), Terrorism and U.S. Foreign Policy (2001), Intelligence and U.S. Foreign Policy (2011) et Why America Misstandands the World (2016).

Source : Lobe Log, Paul R. Pillar, 29-10-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Kokoba // 06.12.2019 à 08h13

Peu importe.

Même quand le président des Etats-Unis lui-même l’avoue publiquement, nos médias et élites continueront de l’ignorer.
Et ils continueront de nous vendre du méchant Bachar, méchant Russe, méchant Iranien, gentil Américain, etc…
(je ne mets pas le dernier nom, sinon je vais encore etre censuré)

18 réactions et commentaires

  • Fabrice // 06.12.2019 à 06h50

    Depuis quand une intervention américaine n’est pas au final lié à une ressource naturelle surtout le pétrole ? Je suis sûr que si on faisait un tableau mettant en corrélation le pétrole et les interventions américaines depuis la guerre froide nous aurions une presque similarité entre les deux.

    Trump ne fait que confirmer que ce qui est connu depuis des années (il n’y a que les américains pour croire qu’il n’y avait que Ben Laden pour le savoir) le journaliste est plus choqué à la manière de tartuffe de voir qu’il dissimule mal ce pillage volontaire plutôt que le fait lui même, et ainsi confirmer presque officiellement cet objectif des différents gouvernements passés, présent et futurs.

      +14

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    • Patrick // 06.12.2019 à 08h26

      Attention !!! ça va se compliquer.
      Maintenant en plus du pétrole , il va falloir amener la démocratie dans des tas de pays ayant d’autres ressources tendues .. lithium, cobalt …

      On n’a pas fini d’aller combattre pour la libération et les droits des ressources naturelles 🙂
      L’Otan a de beaux jours devant elle.

        +17

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  • Louis Robert // 06.12.2019 à 07h27

    « Don’t Make It About The Oil »?

    Pas de soucis, bien évidemment nous sommes devant « une guerre humanitaire» (sic)…. Non?

      +5

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  • koui // 06.12.2019 à 07h46

    Ce que j’adore chez Trump, c’est qu’il dit ouvertement ce que les autres politiciens s’évertuent a cacher. Avant, on se faisait traiter de théoricien du complot. Maintenant, le complot pour le pétrole est assumé par le commandant en chef.

      +21

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    • Kokoba // 06.12.2019 à 08h13

      Peu importe.

      Même quand le président des Etats-Unis lui-même l’avoue publiquement, nos médias et élites continueront de l’ignorer.
      Et ils continueront de nous vendre du méchant Bachar, méchant Russe, méchant Iranien, gentil Américain, etc…
      (je ne mets pas le dernier nom, sinon je vais encore etre censuré)

        +21

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    • Louis Robert // 06.12.2019 à 08h18

      Non pas complot mais saisie en plein jour, mainmise… en tout respect du droit international et du peuple syrien. — C’est tout comme, comble du cynisme, déstabiliser Hong Kong pour le bien de la Chine et des Chinois… et par égards envers le président Xi Jinping (sic).

        +4

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    • Patrick // 06.12.2019 à 08h28

      moi j’aime bien Trump pour cette capacité à dire tout haut tous les saletés que les autres POTUS essayaient de camoufler sous du politiquement correct. Obama était un maître en la matière.

        +14

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  • Acacia // 06.12.2019 à 10h50

    J’aurais aimé quelques chiffres pour pondérer ces affirmations/hypothèses. Par exemple: que représente, en barils, la production actuelle et future envisageable sous ces conditions.

      +0

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    • Philippe // 06.12.2019 à 12h04

      Bonjour,
      La production de pétrole de la Syrie avant la guerre était relativement modeste et en déclin: 400.000 barils/jours pour une production mondiale de 100 millions de barils/jours.
      Depuis la guerre la production s’est effondrée et les puits ne sont plus entretenus. Ca pouvait malgré tout demeurer une ressource financière intéressante pour le mini-état des islamistes, mais pas plus.
      On voit mal les USA, qui sont devenus grâce au pétrole de schiste un des plus gros producteurs de pétrole, lancer une opération militaire qui doit leur coûter une fortune pour si peu de profit.
      J’imagine qu’il s’agit plutôt d’un effet d’aubaine – on va ramasse tout ce qu’on peut avant de partir-, encore que le coût de remise en service des puits sera sans doute très élevé.
      Ou bien il s’agit d’une rétribution en faveur des kurdes pour se faire pardonner leur abandon.
      Ou encore de priver aussi longtemps que possible le gouvernement syrien de ressources.
      Ou tout ça à la fois.
      Cordialement

        +7

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    • Casimir Ioulianov // 06.12.2019 à 13h48

      Pour le champ au nord de Deir ez Zor on est entre 15 et 20000BPJ… que personne ne peut sortir vu que tous les pipes et toutes les routes mènent vers des positions occupées par le gouvernement Syrien.
      Je vois pas les troupes US jouer les MadMax en trimbalant des citernes en plein bled. C’est un coup à se faire cramer par le premier drone armé qui passe … et ça doit en démanger plus d’un dans la région.
      Du coup , il ne reste pas beaucoup d’explications possibles à la manœuvre à part l’interdiction. L’explication de Trump est un pipeau encore moins reluisant que la vérité. Ce faisant , il augmente encore l’amour des locaux pour les apporteurs de paix et de démocratie par la puissance de feu supérieure. Ça sent les lendemains qui chantent pour la présence US dans la région tout ça…

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      • Dominique65 // 07.12.2019 à 15h38

        Il s’agit en fait de priver de ressources le « régime de Bachar Al Assad », et rendre le plus compliqué possible la reconstruction de la Syrie. C’est de l’humanitaire façon yankee. Comme tu le soulignes, les syriens vont très certainement bien apprécier cette philanthropie.

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    • Bouddha Vert // 06.12.2019 à 13h49

      Ce n’est certainement pas pour le peu de pétrole qui reste en Syrie que les EU vont stationner autours des derniers champs, en revanche cela permet d’assoir la prédominance spiritualo-politique de l’Arabie saoudite et donc un allié américain dans la politique de gestion de l’or noir.
      Le pacte de Quincy assure le trône aux Séoud et ce n’est pas la spiritualité douteuse de cette famille, sinon celle de l’argent, qui fera changer de sitôt sa stratégie dans la région.
      Je n’ai personnellement jamais compris l’aveuglement des hordes de mercenaires musulmans à défendre les volontés du pouvoir séoud, en restant aveugle aux liens qui assurent son maintien grâce au EU.

      Je suppose que Médine et la Mecque font partie de cet aveuglement, mais d’où vient celui de Pillar?

        +2

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      • Gildas // 07.12.2019 à 08h06

        « l’aveuglement des hordes de mercenaires…  »
        Les seoud ont de l’argent, les mercenaire on les payent. Je ne trouve aucune contradiction, la religion n’est qu’un prétexte.

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  • Bouddha Vert // 06.12.2019 à 12h56

    Guerres et expéditions extra-territoriales se déclenchent finalement pour des raisons économiques, l’accaparement ou la préservation de ressources justifiant un investissement de base.
    En effet, pourquoi traverser océans et montagnes?
    Quelques scientifiques, chercheurs et assoiffés de connaissances font toujours partie de l’affaire mais le moteur à vouloir dépenser ses ressources vers l’extérieur est toujours un juste (?) retour sur investissement.
    Le pétrole est notre carburant et le Moyen Orient se partage entre sunnite et chiites.
    L’allégeance sunnite aux EU depuis le pacte de Quincy est l’acceptation et l’intérêt, mal assumé, de l’Arabie saoudite à maitriser le pouvoir spirituel sur le monde islamique par le pouvoir de l’argent donc des armes et des mercenaires.
    L’affaire n’est pas très différente pour le Vénézuela la Colombie le Brésil la Colombie…

    Comme toujours, le pouvoir cherche à durer en jouant sur les faiblesses de ses adversaires et en s’offrant les « amitiés » là où son intérêt est maximum… Relire « Le prince » pour sortir de l’ornière des idées bien pensantes.

      +3

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  • alexandre // 06.12.2019 à 15h46

    Vous savez il peut dire ce qu’il veut.. pétrole terrorisme guerre illégale et j’en passe.
    Le monde ne bronche pas non pas parce que l’on pense que les USA est un pays de paie et une démocratie.. le monde ne bronche pas parce qu’il y a des intérêts liés au somment de chaque pays et que l’armée la plus puissante du monde conventionnel et non conventionnel est aux USA.
    Donc le discours actuel montre à quel point les mots jouent un rôle secondaire.

      +1

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  • tchoo // 06.12.2019 à 19h47

    Il faudrait déjà nous expliquer comment EI à exploiter le pétrole syrien, surtout quel était le circuit de commercialisation, parce à part les camions citernes qui transitaient par la Turquie ( tiens, tiens un membre de l’OTAN) Qui achetait ce pétrole et par là même qui finançait EI et qui va continuer à acheter ce pétrole si il h à production sous contrôle US???

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    • EugenieGrandet // 09.12.2019 à 07h09

      L EI avait des mini raffineries (type raffinerie samovar) pour obtenir du carburant pour ses engins.
      Pour le pétrole restant, ils le transportaient par convois de camions (plusieurs ont été ciblés par la coalition; il y en avait vers la Turquie mais aussi vers le sud ouest de la Syrie si je me souviens bien) et le vendaient à qui voudrait bien l’acheter beaucoup moins cher que le cours du jour… Pas vraiment des traders officiels!!
      En temps de guerre il y a toujours des gens prêts à tout pour se faire de l’argent facile.

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  • Phil // 06.12.2019 à 23h23

    Un tweet local d’e El arabya d’il y a 13h: Des attaquants inconnus attaquent la base américaine du champ pétrolifère Al Omar à Deir Ezzor.
    Démenti 1h après par un responsable FDS.
    Toujours dans le même coin un patrouille FDS s’est fait attaquer par des inconnus à coups de RPG. Des empêcheurs de tourner en rond ces inconnus.
    Pendant ce temps là où étaient les américains et les anglais il y a 15 jours aujourd’hui il y avait une patrouille mixte russe/service de sécurité kurde et demain les russes seront accompagnés de turques.
    La situation change tout les jours, avec les tweets après un trie idéologique on arrive (difficilement) à suivre.
    Ah j’allai oublier, I24news un média israélien (photos à l’appui) trouve que les iraniens importent beaucoup de batteries anti-aériennes en Syrie.
    Le jour où les syriens feront 30km en moyenne pour récupérer les puits de pétrole, l’appui aérien US pas sûr qu’il soit au top.

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