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7.avril.20227.4.2022 // Les Crises

Non, l’inflation ne justifie pas les réductions de salaires ou des mesures d’austérité

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Aux États-Unis et au Canada, les mesures politiques prises pour lutter contre l’inflation donneront le ton de la politique post-pandémie. Il est de la plus haute importance que la lutte contre l’inflation ne devienne pas une excuse pour les réductions de salaires et l’austérité budgétaire.

Source : Jacobin Mag, David Moscrop
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

La baisse des salaires et l’austérité budgétaire sont les deux réponses standard au problème posé par l’inflation. Pour les travailleurs, ces deux remèdes sont aussi nuisibles que la maladie. (Jonathan Cutrer / Flickr)

La pandémie mondiale, qui en est à sa troisième année, n’a pas empêché l’émergence de crises tant nationales qu’internationales. Le coronavirus lui-même continue de circuler et de muter ; l’extrême droite organise des convois et des occupations « anti-restrictions » ; et la Russie a envahi l’Ukraine. Non sans lien avec ces difficultés, nous sommes également confrontés à une inflation croissante et, avec elle, à deux « solutions » politiques qu’il faut éviter à tout prix.

La baisse des salaires et l’austérité budgétaire sont les deux réponses habituelles au problème posé par l’inflation. Pour les travailleurs, ces deux remèdes sont aussi mauvais que la maladie. Il est crucial pour l’élaboration de l’ordre post-pandémique d’éviter de tomber dans ces pièges.

L’inflation fait l’objet d’un vaste débat, est profondément controversée, mobilisée à des fins politiques et souvent mal comprise. En augmentant le coût des biens et des services, l’inflation affaiblit le pouvoir d’achat des personnes qui tentent de joindre les deux bouts. En général, les analystes de la classe affaires ont tendance à expliquer l’inflation comme étant le résultat de la hausse des salaires – le fait de payer davantage les travailleurs oblige les entreprises à répercuter ces dépenses sur les clients.

Une question souvent ignorée par les partisans de la réduction des salaires est de savoir qui, exactement, devrait supporter le coût de l’inflation. Les travailleurs devraient-ils voir leurs salaires réduits pour assurer la rentabilité des entreprises ?

Il est vrai qu’au cours de l’année dernière, les salaires moyens aux États-Unis ont augmenté, mais dans certains secteurs, cette croissance a été fortement compensée par des augmentations de prix agressives. De nombreuses personnes ont, en dépit de la hausse des salaires, subi une baisse de salaire de facto. Si la croissance des salaires ralentit ou stagne, ce qui pourrait arriver, et que l’inflation continue d’augmenter, les travailleurs seront encore plus durement touchés.

Dans le débat sur les causes de l’inflation récente et soutenue, les têtes pensantes habituelles pointent du doigt diverses causes : chaînes d’approvisionnement enrayées, croissance des salaires, avidité des entreprises, dépenses publiques et flambée des prix des produits de base accompagnée d’une hausse des coûts des intrants. Il est essentiel de déterminer les facteurs moteurs de l’inflation – et l’inflation est certainement le résultat de multiples « causes », et non d’une seule « cause » – car les options politiques dépendent des sources du phénomène, et toutes les causes ne sont pas aussi importantes.

Dans un article paru dans The Nation, James K. Galbraith affirme que la hausse des prix du pétrole et les difficultés de la chaîne d’approvisionnement sont « les principaux facteurs » de l’inflation, dont les effets devraient s’atténuer avec le temps. Notant que les salaires ont augmenté, Galbraith met en garde contre les mesures visant à supprimer cette croissance afin d’alléger les prix, notamment en augmentant les taux d’intérêt.

Nous rencontrons ici le premier piège de la politique de l’inflation : la tentation de supprimer les augmentations de salaires dans le but d’endiguer la hausse des prix. Galbraith soutient, au contraire, que « certaines augmentations de prix devraient être acceptées, et d’autres devraient être gérées, du mieux que nous pouvons, par des politiques qui gardent les choses sous contrôle et partagent les efforts ». En considérant l’inflation comme temporaire, Galbraith note à la fois un défi et une opportunité. Le défi consiste à partager le fardeau des effets de l’inflation ; l’opportunité est une chance de transformer le pays. Il cite plusieurs exemples de politiques, notamment « d’importants investissements dans les infrastructures, les transports en commun, le logement et la reconstruction des villes, des mesures de lutte contre le changement climatique et une législation pour un salaire minimum plus élevé et des emplois garantis. »

Les changements structurels que Galbraith suggère pour les États-Unis pourraient être appliqués, en partie, au Canada également. Ces mesures comprennent la démilitarisation, la définanciarisation, le contrôle du coût des soins de santé et des loyers, ainsi que le contrôle des prix dans les secteurs où les entreprises se livrent à une exploitation effrénée.

Le programme de Galbraith va à l’encontre des dangers du deuxième piège de la politique d’inflation : l’austérité. Des coupes sombres dans les dépenses publiques peuvent en effet freiner l’inflation, tout comme planter un pieu dans le crâne d’un patient peut tuer le cancer qui s’y trouve. Une récession ferait également l’affaire. Ni l’une ni l’autre n’est une bonne idée.

Dans Passage, Adam King voit dans la « manie de l’inflation » une « lutte des classes beaucoup plus profonde sur la distribution des ressources de la société ». Le prisme de la lutte des classes est utile ici, car les points de vue concurrents sur l’inflation et les réactions à celle-ci reflètent des intérêts de classe différents. King soutient la théorie de l’inflation basée sur la pénurie de l’offre, qui considère que le problème est causé par une pénurie de l’offre de biens, et non par une augmentation des salaires. King met en garde contre le fait de faire des dépenses de l’État et des augmentations salariales le croque-mitaine de la hausse des prix.

Au Canada, Pierre Poilievre, candidat à la direction du Parti conservateur, qui s’insurge contre les dépenses publiques et la banque centrale, a fait de l’inflation le cri de ralliement de sa campagne en faisant preuve d’un mépris total pour les faits. La campagne de Poilievre est, au mieux, une campagne de peur cynique. S’il remporte la course, il pourrait s’avérer être une menace pour un gouvernement libéral vieillissant qui serait au pouvoir depuis près d’une décennie au moment des prochaines élections. S’il gagne, la menace de coupes sombres sera très réelle.

L’orthodoxie des coupes est convaincante tant pour la droite que pour le centre. Le Premier ministre Justin Trudeau subit une certaine pression pour réduire les dépenses. Au fur et à mesure que la pandémie ralentit ou se normalise, et que le Canada rouvre ses portes et adopte une stratégie consistant à vivre avec le Covid, le discours politique dominant est susceptible de s’orienter vers une réduction des dépenses et des coupes. Ces appels seront formulés dans des cadres familiers : la menace de faire porter aux générations futures le fardeau de la dette, la nécessité de favoriser les investissements et, bien sûr, l’importance de maîtriser l’inflation.

La gauche doit répondre à l’orthodoxie dominante sur l’inflation par un contre-récit agressif qui évite de tomber dans le double piège de la politique d’inflation, à savoir la modération des augmentations salariales et l’austérité fiscale. Comme le soutiennent de nombreux observateurs, les pressions inflationnistes que nous observons pourraient s’atténuer et revenir à la ligne de base pré-pandémique lorsque les événements extraordinaires de ces dernières années se stabiliseront. Si ce n’est pas le cas, il sera tout aussi important de se prémunir contre les réductions de salaires et l’austérité – après des décennies de stagnation des salaires, l’idée que de faibles gains pour les travailleurs sont responsables de l’inflation galopante est absurde.

Dans l’optique d’un monde post-pandémique, l’État devrait mettre l’accent sur les dépenses et les investissements publics qui développent les capacités et permettent aux gens de vivre leur vie sans être contraints de répondre aux nécessités de la vie quotidienne. La mémoire des forces politiques et la stratégie des États-Unis et du Canada rendra difficile la lutte pour ces réformes. Mais l’importance du moment rend la lutte nécessaire – il est essentiel de jeter les bases d’un ordre post-pandémique qui normalise des salaires élevés et une capacité étatique robuste.

Au sujet de l’auteur :

David Moscrop est un écrivain et un commentateur politique. Il anime le podcast Open to Debate et est l’auteur de Too Dumb For Democracy ? Why We Make Bad Political Decisions (Trop stupide pour la démocratie ? Pourquoi nous prenons des mauvaises décisions politiques et comment nous pourrions en prendre de bonnes, NdT).

Source : Jacobin Mag, David Moscrop – 06-03-2022

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

Fabrice // 07.04.2022 à 07h20

Le monde d’après décidément ne retient pas les erreurs du passé et est même pire, augmentation des pollutions, des inégalités, de l’armement, destruction de l’environnement, autoritarisme pour ne pas dire pire, guerres franchement chapeau ça fait vraiment aimer l’avenir qu’ on nous prépare, décidément on est gouverné pas des psychopathes et encore je trouve cela insultant pour les malades souffrant de ce mal.

6 réactions et commentaires

  • Fabrice // 07.04.2022 à 07h20

    Le monde d’après décidément ne retient pas les erreurs du passé et est même pire, augmentation des pollutions, des inégalités, de l’armement, destruction de l’environnement, autoritarisme pour ne pas dire pire, guerres franchement chapeau ça fait vraiment aimer l’avenir qu’ on nous prépare, décidément on est gouverné pas des psychopathes et encore je trouve cela insultant pour les malades souffrant de ce mal.

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  • Verlaine // 07.04.2022 à 09h27

    La démocratie, Monsieur Fabrice, ce n’est pas la dictature du peuple dont la voix est plutôt éraillée. Rappelez vous la chancelière Angela Merkel , sous la pression du peuple allemand, supprimé le nucléaire et les centrales à charbon.
    voyez où ça mène. Si Monsieur Macron est un psychopathe, la démocratie fera entendre sa voix le 24 avril. Mais vous allez me rétorquer il va être remplacé par un autre ! A moins que le nouveau président soit élu par le parti de Monsieur Fabrice.

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    • Fabrice // 07.04.2022 à 09h46

      pour quelqu’un qui s’attribue le nom d’un célèbre poète je vous trouve bien pauvre dans votre démonstration vous êtes de ceux qui considèrent que le peuple se trompe mais pas ces élites qui dirigent leur pays, vous pouvez constater que nous avons du plein emploi, la paix à nos frontières, la croissance et une dette quasi inexistante c’est que vous avez trop regardé BFM.

      Si vous considérez que la gestion de la crise des gilets jaunes par le pourrissement, la gestion des masques, les contradictions sur les vaccins qui a incité à la suspicion, la mise en place d’une auto-autorisation de sortie pendant le confinement, d’un pass vaccinal alors qu’il n’y avait pas d’obligation de vaccination (je suis vacciné), les insultes et provocations incessantes sur les français (quelques exemples) :

      – « Je traverse la rue, je vous trouve du travail »,
      – « Des Gaulois réfractaires au changement »,
      – « On met un pognon de dingue dans les minimas sociaux » (par contre les cabinets de conseil c’est open bar),
      – Je ne céderai rien « ni aux fainéants, ni aux cyniques »,
      – « Les gens qui ne sont rien »,
      – Les femmes salariées de Gad, « pour beaucoup illettrés »,
      – emmerder les « non-vaccinés »,

      est la preuve de dirigeants saint d’esprit je pense que vous avez dû louper quelques épisodes.

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    • Lev // 07.04.2022 à 10h35

      Ach ! mein Lieber ! Demokratie, was für eine Katastrophe !

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  • Thierry // 07.04.2022 à 10h22

    Il me semble qu’il manque la petite phrase qui fait office de principal argument contre la baisse des salaires:
    Mathématiquement, si les prix des matières premières augmentent, « l’effort » des entreprises est compensé par l’augmentation du prix du produit après transformation.
    C’est encore plus vrai dans le secteur des services qui n’a aucune matière première a acheté, si j’omets le transport.. Le secteur tertiaire c’est 70% des salariés français.
    De là à se demander pourquoi les coûts des services transportés par voie numérique devraient augmenter .. mystère.

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