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16.juin.202016.6.2020 // Les Crises

Chloroquine : pourquoi nous n’en parlerons plus

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Très bon article de Futura dont nous partageons les termes et conclusions.

A fortiori après la décision d’hier de la FDA de retirer son autorisation d’urgence de la chloroquine (source) :

Ceci rejoint donc l’avis du fabriquant de la Chloroquine (voir ici) et les récents essais négatifs sur les singes.

Nous ferons peut-être simplement un ultime billet dans quelques mois, faisant le bilan des nouvelles études qui seront alors parues.

Enfin, à partir d’aujourd’hui, nous centralisons les commentaires sur les sujets Chloroquine / Raoult dans ce billet dédié. Ils seront supprimés en cas de publication sur d’autres billets.

Merci d’avance.

Chloroquine : pourquoi Futura choisit de ne plus en parler

Source : Futura Sciences, 4/06/2020

L’équipe Les-Crises partage totalement les arguments et les témoignages de l’équipe Futura, et choisit également de ne plus aborder ce sujet jusqu’à ce que la science tranche le débat. En voici les raisons.

La démarche, l’esprit scientifique ne ressortiront pas indemnes de toutes ses péripéties. Ce sont eux qui se sont fait allègrement piétiner lors de cette affaire. On leur a largement préféré – dans les médias, chez certains scientifiques, chez une partie de la population – l’aplomb, l’intuition, la popularité. Le débat scientifique à ce sujet est devenu politique. Impossible d’en discuter dans le calme et le respect de la méthode. C’est pour toutes ces raisons que nous ne parlerons plus de ce sujet jusqu’à ce que la science tranche la question.

Un cas d’école

Cette affaire a été un superbe cas d’école pour présenter les sciences médicales. Il a été utile de pointer du doigt les nombreuses erreurs méthodologiques des travaux du professeur Raoult ainsi que son engouement hâtif. Celles et ceux qui enseignent la méthode scientifique et l’esprit critique ont de la matière pour leurs exercices pratiques.

Cependant, le débat a très vite glissé dans la sphère politique avec les anti-chloroquine d’un côté et les pro-chloroquine de l’autre. Pourtant la démarche scientifique n’est ni pro, ni anti. Elle valorise le doute, la prise de recul et se préoccupe peu de notre désir d’efficacité envers une thérapeutique (spoiler : tout le monde aimerait que la chloroquine soit efficace) : elle a vocation à trancher le réel, pas à nous bercer d’illusions rassurantes.

Bien sûr, ces paroles sont peut-être celles d’un idéaliste. Ce sont des hommes et des femmes qui font la science. Elle est donc imparfaite et croire qu’elle ne serait que faits objectifs inaltérés est illusoire. Mais je ne veux pas entrer dans des considérations épistémologiques techniques. Soyons sérieux. La science, avec toutes ses imperfections assumées dans le but d’évoluer constamment, est notre meilleur outil de connaissance du réel.

Outre les manipulations, les détournements possibles à des fins politiques ou économiques, si elle est bien faite, elle tranche le réel. Elle dit ce que nous ne savons dire sans elle sur la description de notre monde. Désormais, il n’y a plus rien à dire sur la chloroquine. Nous avons collectivement parlé des études médiocres et des bonnes études, relevé les mauvais arguments, la nécessité des essais cliniques, son histoire médiatique et les conséquences néfastes de cet engouement. Que ce soit ici ou chez nos confrères de France Culture ou de Check News, pour ne citer qu’eux. Il faut dès lors, nous semble-t-il, arrêter d’entretenir ce climat d’oppositions stériles et anxiogènes.

Le dialogue impossible

L’étude de The Lancet, observant les potentiels dangers de la chloroquine, vient d’être rejetée après le rétractation de trois de ces auteurs et un récent essai clinique randomisé en double aveugle en défaveur d’un usage prophylactique de la chloroquine vient de paraître dans le New England Medical Journal. Mais nous sommes tous à bout. Les scientifiques et les journalistes scientifiques qui ont tenté de défendre la science dans cette affaire n’en peuvent plus. Taxés de rouler pour « Big Pharma » ou pour un parti politique divers à la moindre critique des études sur la chloroquine. Sans oublier les insultes et parfois même, les menaces…

Les discussions épistémiquement rationnelles, dans le calme, le respect de l’autre et de la méthode scientifique sont presque inexistantes. Ce sujet soulève beaucoup trop de passions. En témoignent les affrontements sur les réseaux sociaux ou sur les plateaux télé. Nous n’en pouvons plus.

Chez Futura, nous faisons donc le choix de ne plus parler de la chloroquine. Nous écrirons un dernier article uniquement lorsque nous disposerons de suffisamment d’essais rigoureux (randomisés, multicentriques, etc.) avec une forte puissance statistique, tels que Discovery ou Recovery. Ces données permettront de réduire l’incertitude de façon précise, dans un sens, ou dans l’autre. Rappelons que le faisceau de preuves actuel joue en défaveur de la chloroquine dans le cadre de la Covid-19.

Pour illustrer la fatigue, la lassitude et le désarroi d’une partie du monde scientifique et journalistique, nous avons récolté plusieurs témoignages provenant de personnes qui ont tenté de défendre l’esprit scientifique ces derniers mois. Parce que derrière la défense de la science, se cachent des hommes et des femmes en quête d’un monde pour plus de raison épistémique :

« On est face à un mur d’opinions tranchées, exprimées de manière brutale, politisée, conflictuelle, alors même qu’il n’existe aucune conclusion tranchée. On ne peut pas informer sereinement sur l’état de la science dans un contexte qui rejette la méthode scientifique et son esprit. » Marcus Dupont-Besnard, journaliste scientifique pour Numerama.

« C’est un constat sisyphien, affaire après affaire, on ne sait toujours pas expliquer au grand public comment fonctionnent la science, l’acquisition de connaissances et les procédures de publication. » Yann Duroc, docteur en génétique végétale et ingénieur agronome.

« Pour moi, c’est plus une lassitude complète sur le traitement des sciences par les médias auprès de la population. Je n’ai plus envie de parler de coronavirus ou de chloroquine principalement parce que pisser dans un violon ou jongler avec des assiettes à soupe serait plus constructif. » Damien Ferhadian, postdoctorant en biologie moléculaire et en virologie.

« Nous avons essayé de privilégier tout le temps une approche rationnelle, factuelle, basée sur les études et la littérature scientifique. Et malgré cette approche, très vite, dès la première chronique en fait, nous nous sommes rendu compte qu’on était au-delà de la rationalité.

Que ça touchait les gens, que ça stimulait une anxiété collective qui empêchait beaucoup de monde de réfléchir calmement, qu’on avait basculé du côté de l’émotivité et de l’opinion. J’ai essuyé un shitstorm des enfers de gens qui me hurlaient dessus en me demandant de m’excuser publiquement, de démissionner, voire de me jeter sous un camion, parce que j’avais eu le malheur de mettre en doute la position d’énonciation de Tomas Pueyo – parce que lui, au moins, il avait vu que c’était bien pire que ce qu’on annonçait, et que c’était un visionnaire, et que j’étais moi, sale petit journaliste scribouillard, pour oser contredire ses conclusions (ce que, au demeurant, je n’ai jamais fait).

Là je me suis rendu compte, brutalement, de l’hystérie suscitée par l’épidémie, la perte de sens commun et, quelque chose qui m’a, je dois dire, assez terrifié tout du long, et qui continue de me terrifier aujourd’hui, y compris chez certains confrères ou consœurs journalistes : la fascination du pire. Je crois que le débat sur la chloroquine est un peu l’acmé de ça. Désormais, c’est le temps de la paix et du recul. Ramener tout à la rationalité, à ce que l’on peut et ne peut pas dire, et ne pas hésiter à dire lorsque la science ne sait pas.

La science ne sait pas tout, et les gens, dans cette période hypertendue, en attendent un absolu : trouver une solution, de préférence miracle, dire blanc ou noir, et point. Or blanc ou noir, ce n’est pas scientifique. « Fin de partie », ce n’est pas scientifique. Démêler ce qui est scientifique de ce qui relève de la politique ou de la communication, inlassablement. C’est je pense le plus important, et ce que nous avons essayé de faire depuis le début. » Nicolas Martin, producteur de la méthode scientifique sur France Culture.

« J’ai l’impression que la science a perdu de sa superbe à cause de la surmédiatisation et de la société actuelle qui a besoin d’immédiateté. La médiatisation clive les positions, fait passer la science dans le débat politique, et exacerbe cette nécessité d’avoir une réponse certaine et fiable tout de suite. Mais la science, qu’on le veuille ou non, cela prend du temps ! C’est parfois dur à accepter, mais c’est la réalité ! Bien sûr qu’on aurait tous préféré avoir un traitement efficace rapidement, que ça soit la chloroquine ou un autre, mais cela ne se fait pas en quelques semaines. » Claudie Gabillard-Lefort, postdoctorante en immunologie.

« Personnellement, je suis lassé et déçu autour du débat sur l’hydroxychloroquine. Il y a un gaspillage d’argent et de moyen pour correctement pondre des études correctes. Cette précipitation est usante. Est-ce l’attrait des lumières médiatiques ? D’être le premier dans les médias ? Hier encore avec l’essai du New England Medical Journal, on reste sur notre faim. Ses limitations sont sérieuses et nuancent pas mal l’étude. Il faudra donc encore attendre la prochaine étude. C’est lourd, stressant et usant. Je voudrais passer à autre chose. » Anthony Guihur, chercheur en biologie moléculaire végétale.

« Il n’y en a pas un pour relever l’autre. Que ce soit les études « pour » ou les études « contre », Raoult, l’Organisation mondiale de la Santé, les politiques. Ces règlements de compte par presse interposée sont juste pitoyables. L’image de la science et des scientifiques auprès du grand public en sort écornée pour très très longtemps. » Alexis Verger, biologiste moléculaire.

« Je ressens une fatigue à l’égard de cette affaire depuis des mois. Dès les premiers articles sur ce traitement, j’ai pu sentir à quel point la recherche était déconnectée du grand public. On nous apprend toujours l’humilité dans la recherche scientifique : émettre une hypothèse, puis la prouver par l’expérimentation.

Mais ici, un professeur renommé, à coups d’arguments d’autorité, a voulu nous faire croire que son intuition avait valeur de prédiction. Je le répète souvent mais dans ce domaine, que l’on soit prix Nobel ou étudiant en Master, une intuition n’a aucune valeur de preuve. Bien évidemment, cela peut constituer une piste, mais il faut la tester méthodologiquement afin de convaincre ensuite l’ensemble de la communauté scientifique de nous suivre.

Cette lassitude, cette colère que je ressens, a ébranlé la vocation que j’ai pour la recherche depuis plus de dix ans. Si je me tue tous les jours à faire des expériences rigoureuses, à lire la littérature scientifique, à écrire des articles, à faire des demandes de financement, et qu’un seul homme peut tout balayer d’un revers de main aux yeux du grand public, à quoi bon ? Les essais cliniques de qualité vont bientôt sortir sur la chloroquine et finiront probablement par montrer son inefficacité à traiter la Covid-19 (comme tous les autres virus depuis 50 ans), mais la recherche en gardera les stigmates pendant très longtemps… » Benoît Thibault, chercheur postdoctorant en oncologie.

« Mon ressenti principal aujourd’hui c’est : lassitude. Envie de passer à autre chose. Je ne vais pas refaire le déroulé des événements mais ça a vraiment été épuisant de tenter de lutter contre les arguments d’autorités, les « mais lui au moins il soigne », les « c’est mieux que rien ».

Au final, en plus de la lassitude j’ai une énorme déception sur le manque de soutiens et de courage de certaines autorités, les cautions scientifiques et politiques de Didier Raoult, l’incapacité à considérer que le « c’est peut-être pire que rien » plutôt que « c’est forcément mieux que rien », et d’ailleurs l’incapacité à voir que les soins apportés ne sont pas rien. J’ai du mal à comprendre comment des gens éduqués à l’esprit critique se sont laissé embarquer là-dedans. Outre ces déceptions, une certaine colère concernant le traitement médiatique.

Je comprends l’objectif d’audience, mais la Santé publique doit passer avant. Après les épisodes NoFakeMed et NoFakeScience, je pensais que justement on allait faire un peu plus confiance aux faits scientifiques et apprendre les cultures du doute et du risque. Je pensais aussi que cette crise permettrait de mieux appréhender les problématiques liées au développement des traitements et des vaccins. Au final, on a fait tout ce qu’on a pu pour sauver le maximum de vie, mais ce qui ressortira, ce sera une figure de martyr.

Est-ce que nous, les pro-sciences avons une responsabilité ? Peut-être. Il faudra aussi faire notre introspection pour savoir comment mieux lutter contre les préjugés sans les renforcer, vulgariser de la meilleure manière possible, et apprendre à lutter contre les charlatans. Afin que les mêmes erreurs ne soient pas commises dans le futur.

Car elles deviendraient alors des fautes. Mais pour ça, il faudra tout un appareil qui fonctionne, et certaines des déceptions que j’ai citées plus haut devront être corrigées : plus de journalistes scientifiques, des autorités qui fassent le boulot et n’hésitent pas à s’en prendre aux mandarins. J’ai quand même espoir que pour les jeunes une vraie éducation à l’esprit critique soit mise en place pour que ça ne se reproduise plus. » Alexis Quentin, ingénieur nucléaire et docteur en physique.

« On pensait que les gens reviendraient à la raison avec les signaux s’accumulant dans le sens du manque d’efficacité de la chloroquine mais, poussés par la communication de Raoult qui a fait le choix de la fuite en avant au détriment de toute raison et en s’asseyant sur la méthode scientifique et les remarques de ses pairs, ils ont été au contraire galvanisés. Le débat devenant de moins en moins rationnel et de plus en plus politique, nous nous sommes lassés d’interagir sur ce sujet. Nous sommes face à un trait humain trop puissant, la volonté de croire, d’avoir raison et d’imposer son point de vue est plus forte que la capacité de douter et changer d’avis. On en a tiré les leçons et on a compris que c’était maintenant inutile de débattre. Une fois que les gens ont choisi un camp c’est trop tard. » Le magazine Rage Culture.

« Je n’ai plus envie de débattre avec des fanatiques qui ne reculent devant aucune attaque pour défendre leur gourou. J’ai pris de la distance avec le sujet et il me tarde que cette page se tourne, même si elle me laissera un goût amer. » Pauline Jeannot, chercheuse postdoctorante à l’université de Lund en Suède.

« Tout ça m’a rendu bien plus combatif. Sauver un quota minimum de rationalité, et in fine, d’humanité envers les malades, m’est apparu comme un geste défensif, obligatoire, vital, contre une pression idéologique puisant ses inspirations peut-être 600 ans avant notre époque. Mais que de tensions, de craintes pour la cohésion de la société. Je sens que le combat ne fait que commencer concernant l’épidémiologie et les thérapeutiques. Le pain est sur la planche. » Clément, pharmacien de formation.

« La communauté scientifique française a été écrasée par les communications tonitruantes et toute cette crise montre qu’on est dans une société du paraître, qu’il n’y a plus de place pour le fond, que la majorité des médias, pour meubler de l’information en continu, ne réfléchissent plus. Et c’est bien ça qui me fait le plus peur. On croit n’importe quoi, surtout si c’est asséné avec assez de péremption. » Isabelle Cibois-Honnorat, médecin généraliste et actuellement présidente du conseil scientifique du congrès de la médecine générale.

La conclusion qui s’impose est la suivante : laissons la science se faire. C’est la seule chose qui vaille dans cette histoire qui attise bien trop les foules qui savent déjà. On ne peut rien dire de façon pérenne. Plus de journalistes scientifiques doivent être présents dans les médias de tous bords pour éviter que des mascarades comme celle-ci se reproduisent.

Si la volonté des médias est vraiment d’informer et d’élever le niveau de compréhension des sciences dans la population, c’est nécessaire. La science ne doit pas être un moyen de faire grimper les audiences. Sinon, au prix de creuser la tombe de son appréhension. Faites du buzz avec tout ce que vous voulez, mais laissez la science tranquille.

Source : Futura Sciences, 4/06/2020

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