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16.juin.202016.6.2020 // Les Crises

L’abolition de l’abolitionnisme nucléaire ? par Stephen F. Cohen

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Source : The Nation, Stephen F. Cohen
Traduit par les lecteurs des Crises

Importante archive d’octobre 2018 pour poursuivre notre série « Nucléaire / Armements stratégiques ».

Le retrait du Président Trump du Traité sur les FNI [forces nucléaires à portée intermédiaire, NdT] invalide un précédent historique.

Qu’elles qu’en soient les raisons, les deux dirigeants de l’époque, le président Ronald Reagan et le secrétaire général soviétique Mikhaïl Gorbatchev, avaient développé une crainte personnelle profonde des armes nucléaires. Après avoir accepté en principe, bien qu’officieusement, en février 1986, que toutes les armes nucléaires devraient être éliminées, ils ont aboli l’année suivante une catégorie entière de ces instruments de destruction massive : les missiles à tête nucléaire d’une portée d’environ 500 à 5 500 kilomètres.

Le Traité sur les FNI était centré sur l’Europe, qui était la cible des missiles soviétiques et où étaient basés les contre-missiles américains. C’était une étape importante dans un processus diplomatique de grande détente par lequel Reagan et Gorbatchev pensaient tous deux mettre fin à la guerre froide et à la course aux armements nucléaires pour toujours. L’importance du traité est d’autant plus grande qu’il a été le premier, et toujours le seul, acte d’abolitionnisme nucléaire – jusqu’à présent, un symbole historique tangible de 31 ans de ce qui pourrait, et devrait, être encore possible.

Cependant, si elle est appliquée, la décision de Trump relègue le traité historique sur les FNI au rang des accords internationaux qui ont échoué ou qui n’ont pas été appliqués.

Trump a donné deux raisons pour annuler le Traité FNI : La Russie a violé l’accord en mettant au point un nouveau missile de croisière à portée intermédiaire, et la Chine, qui n’était pas partie au traité, a mis au point son propre arsenal de telles armes. Il y a une part de vérité dans les deux allégations, bien qu’aucune d’entre elles n’aurait exclu des négociations visant à réviser, à élargir et à préserver le traité. Mais il y avait une vérité plus large qui n’a pas été mentionnée par Trump, ni par presque aucun des commentaires aux États-Unis sur sa décision.

Pendant 20 ans, Washington a adopté des politiques qui ont implicitement, peut-être inexorablement, sapé le Traité sur les FNI. À la fin des années 1990, le président Bill Clinton a commencé à étendre vers l’est l’alliance militaire de l’OTAN dirigée par les États-Unis jusqu’aux frontières de la Russie. En 2002, le Président George W. Bush a unilatéralement retiré les États-Unis du Traité antimissiles balistiques de 1972, qui interdisait le déploiement d’installations de défense antimissile.

Cette interdiction avait préservé la certitude d’une destruction mutuelle assurée au cas où l’une des parties lancerait une première frappe, et elle a maintenu la paix nucléaire depuis le début de l’ère nucléaire. En quelques années, Washington a fait du déploiement de la défense antimissile un projet de l’OTAN et ses installations ont donc accompagné l’expansion de l’OTAN, sur terre et en mer, jusqu’aux frontières de la Russie. Plus encore, ces installations ne sont pas seulement un système « défensif ».

Comme l’ont montré, entre autres, le professeur Theodore Postol du MIT, les installations de défense antimissile américano-OTAN près de la Russie ont désormais la capacité de lancer des missiles « de croisière » de portée intermédiaire.

Moscou est pleinement consciente de cette capacité depuis des années et s’est plainte à plusieurs reprises à Washington qu’elle viole le Traité sur les FNI. Washington n’a pas tenu compte de ces plaintes et, comme on pouvait s’y attendre, Moscou a commencé à développer sa propre nouvelle version de missiles à portée intermédiaire.

C’est là que réside la dynamique causale de la nouvelle Guerre froide américano-russe. Washington provoque, Moscou réagit, et le cycle se perpétue. Reagan et Gorbatchev pensaient qu’ils avaient rompu ce cycle fatidique, alors de 40 ans, en 1987, en entreprenant des réductions militaires mutuelles et un acte de désarmement nucléaire. Du point de vue actuel, ils ont échoué. Et Gorbatchev, aujourd’hui âgé de 87 ans, est le spectateur de la destruction d’un autre de ses héritages historiques par ses successeurs, surtout américains.

Et maintenant ? Le Traité sur les FNI exige un préavis de six mois avant le retrait, de sorte que la diplomatie dispose officiellement du temps nécessaire pour sauver une quelconque version de cet accord historique. (Nous ne savons pas quel rôle les allégations du Russiagate selon lesquelles Trump est une « marionnette du Kremlin » ont joué dans sa décision, parmi d’autres facteurs possibles). Trump et Poutine doivent se rencontrer à Paris, et éventuellement en Argentine, en novembre, et le sujet sera certainement à leur ordre du jour, bien qu’un revirement de Trump dans sa décision semble peu probable.

Comme Cohen l’a déjà souligné, une nouvelle course aux armements nucléaires est en cours depuis un certain temps. De toute évidence, l’abolition du Traité sur les FNI ne peut que l’accélérer des deux côtés.

Les armes nucléaires, comme la guerre elle-même, sont en fin de compte une question politique. Et la décision de Trump aura des conséquences politiques importantes dans les deux capitales. Il s’agit clairement d’une « victoire » budgétaire pour les complexes militaro-industriels des deux côtés. Chacun d’entre eux est toujours impatient de développer, de tester et de déployer de nouveaux systèmes d’armes.

C’est aussi une victoire politique pour les « faucons » de Washington, pour ceux comme John Bolton, le conseiller de Trump pour la sécurité nationale, qui s’opposent à toute contrainte sur la puissance américaine, et pour leurs homologues de Moscou. Les « faucon » russes ont maintenant un argument supplémentaire contre le type de « coopération avec nos partenaires américains » que le président russe Poutine continue de prêcher.

Washington a maintenant abandonné ou violé un autre accord international, qui impliquait la Russie et d’autres de façon cruciale. Mme Clinton n’a pas tenu la promesse faite à M. Gorbatchev par son prédécesseur que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’est. Bush a unilatéralement annulé le Traité sur les ABM. Trump a quitté le traité international sur le climat, l’accord avec l’Iran concernant les armes nucléaires, et maintenant le traité sur les FNI. Il est peu probable que Moscou ait d’autres illusions sur Trump, mais les « faucons » russes ont maintenant un argument qui va au delà du président américain quel qu’il soit : On ne peut pas faire confiance aux États-Unis pour honorer leurs accords, encore moins à long terme.

La décision de Trump pourrait également affecter la politique américaine. Elle pourrait relancer le mouvement anti-nucléaire, autrefois important mais inactif depuis longtemps, ou mort, dans la politique populaire. Cela pourrait rediriger l’opposition démocrate et d’autres opposants à Trump des allégations largement fausses sur la Russie vers des questions de fond réelles comme le danger d’une guerre nucléaire. N’oublions pas non plus que plus de deux ans d’allégations du Russiagate, qui ont diabolisé à la fois Trump et « la Russie de Poutine », ont probablement rendu plus facile, sinon tentant, pour Trump de quitter le Traité sur les FNI.

Mais les retombées politiques les plus importantes se produiront presque certainement en Europe, qui était au centre du conflit initial sur les missiles nucléaires à portée intermédiaire. Si Trump tente de déployer une nouvelle génération d’armes terrestres de ce type, où seront-elles basées, à portée directe de la Russie ?

Aucun gouvernement asiatique ne les prendra, mais y aura-t-il des gouvernements européens, même des membres de l’OTAN, étant donné le risque stratégique et la probabilité de manifestations politiques de masse dans le pays ? Si Trump continue, de grandes luttes politiques se profilent à l’horizon en Europe, des luttes qui pourraient continuer la dérive des « alliés américains » loin de Washington – peut-être vers Moscou.

Stephen F. Cohen est professeur émérite d’études russes et de politique à l’Université de New York et à l’Université de Princeton et collabore à la rédaction de The Nation.

Source : The Nation, Stephen F. Cohen

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Commentaire recommandé

Crapaud Rouge // 16.06.2020 à 07h58

Que les traités anti-nucléaires, qui avaient exigé des années de laborieuses négociations, finissent par voler en éclats, montre que rien n’est jamais définitif. Il en ira probablement de même de tout « accord pour le climat ».

3 réactions et commentaires

  • Crapaud Rouge // 16.06.2020 à 07h58

    Que les traités anti-nucléaires, qui avaient exigé des années de laborieuses négociations, finissent par voler en éclats, montre que rien n’est jamais définitif. Il en ira probablement de même de tout « accord pour le climat ».

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  • Jean-Do // 16.06.2020 à 10h00

    Comme dit l’article, il faut espérer que les populations des pays européens se lèveront contre ces instruments d’insécurité : en cas de 1e frappe, leur court trajet fait que le temps de réponse sera fantastiquement faible, donc que les erreurs de jugement seront notablement plus élevées que quand l’adversaire avait 15 minutes pour évaluer l’exactitude de l’information. D’autant que la furtivité et la rapidité des missiles vont croissants.

    Avec 5.500 km de portée quasi tout le territoire russe utile est menacé du risque d’une « frappe en premier », par des missiles basés en Pologne p.e., ce qui peut signifier peur eux l’anéantissement de toute leur capacité nucléaire avant même le départ de leur premier missile assurant la dissuasion. Ce point est accentué par la croyance, de plus en plus prononcée aux USA, qu’il y a moyen de gagner une guerre nucléaire.

    Disparaîtrait ainsi l’avant-dernier frein avant un anéantissement de l’Europe et probablement du monde. Le dernier frein est que jamais personne ne fasse d’erreur. La probabilité de ce qu’il faudrait bien voir comme un miracle montre bien combien notre survie ne tient plus qu’à un fil de plus en plus ténu.

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