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13.juin.202013.6.2020 // Les Crises

Risque nucléaire : les leçons de 1995 – par Theodore Postol

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Source : CommonDreams, Theodore Postol
Traduit par les lecteurs des Crises

Importante archive de 2015 pour poursuivre notre série « Nucléaire / Armements stratégiques ».

Le 25 janvier 1995, le lancement d’une unique fusée scientifique depuis une petite île au large de la côte nord-ouest de la Norvège déclenchait le système d’alerte avancée d’attaque nucléaire de la Russie.

Alors que la fusée décollait, elle est d’abord passée par-delà l’horizon de la courbure terrestre jusque dans le champ de vision du radar russe. Une fois son moteur éteint, la fusée a ensuite dérivé vers de plus hautes altitudes — jusqu’au milieu du couloir d’attaque principal entre les champs des missiles balistiques intercontinentaux américains à Grant Forks (Dakota du nord) et Moscou.

Sans que les scientifiques qui l’ont lancée ne le sachent, l’un des étages de la fusée a terminé son vol motorisé à une altitude et une vitesse comparables à celles attendues d’un missile balistique lancé d’un sous-marin Trident. Cette combinaison d’événements correspond parfaitement au modèle d’un scénario d’attaque selon lequel des armes nucléaires explosent à haute altitude intentionnellement dans le but d’aveugler les radars d’alerte avancée avant bombardement majeur des forces nucléaires russes.

Il semble que l’explication immédiate de ce qui s’est passé ce jour-là résidait dans les graves lacunes des appareillages de détection russes. Mais la cause profonde sous-jacente découle de la paranoïa russe. Une peur créée et renforcée par le programme de modernisation de la force nucléaire que les Américains entretiennent de façon implacable, obsessive — et permanente. Cette initiative était, et reste encore aujourd’hui, fortement axée sur l’accroissement de la puissance meurtrière de chaque ogive nucléaire américaine déployée. Elle produit et réaffirme ainsi l’inquiétude des analystes militaires et dirigeants russes que les États-Unis pourraient réellement se préparer à mener et gagner une guerre nucléaire contre la Russie.

La suite de ces événements initialement ambigus a fait l’objet de grandes spéculations à l’Ouest. A l’époque, les tensions politiques entre la Russie et les États-Unis et l’Europe étaient heureusement très faibles mais nous savons que l’alarme a entraîné Boris Ieltsine, alors le dirigeant de la Russie, à ‘être contacté et tenu étroitement informé par les autorités militaires russes durant le suivi de la fusée jusqu’à ce que celle-ci atteigne et dépasse son altitude maximale de 1 400 kilomètres.

La situation aujourd’hui est bien plus dangereuse.

Si la fausse alerte de 1995 était arrivée durant une crise politique, les forces nucléaires russes auraient pu être lancées. Les systèmes américains d’alerte lointaine auraient immédiatement détecté ce lancement, ce qui aurait pu mener ainsi au lancement immédiat des forces états-uniennes en réponse au lancement russe.

La raison est que les Russes n’avaient pas d’autre choix que de présumer qu’aveugler ses déclencheurs d’alerte avancée serait une tactique américaine visant à camoufler une bien plus grande volée d’ogives qui n’auraient pas encore dépassé l’horizon du radar — mais qui auraient été lancées plus tôt par des sous-marins Trident dans le nord de l’Atlantique.

Selon la « théorie » guerrière nucléaire, le chaos et la confusion qui accompagneraient une attaque aveuglante pourrait ainsi servir à détruire les forces russes au sol vulnérables avant qu’elles ne puissent être lancées. Cette théorie guerrière particulière ne comprend évidemment aucune évaluation crédible sur la façon dont les attaques et contre-attaques consécutives aux événements de départ anéantiraient le monde tel que nous le connaissons.

Si les alertes spatiales avancées de la Russie avaient fonctionné, les chefs militaires russes auraient immédiatement vu grâce à des satellites haut dans l’espace, qu’au-delà de la ligne d’horizon terrestre rien n’indiquait un lancement depuis les sous-marins Trident dans le nord de l’Atlantique. Ils n’auraient également constaté aucune activité dans le golfe d’Alaska où la flotte Pacific Trident était en patrouille.

Il s’avère qu’à ce moment-là, la Russie disposait en effet d’une observation satellitaire des champs de Grand Forks mais pas de radars au sol opérationnels capables de détecter des missiles entrants venant de Tridents, qu’ils soient dans l’Atlantique ou dans le Pacifique. En résumé, la Russie n’avait aucun moyen de savoir si elle était vraiment attaquée ou si cette fusée isolée en pleine ascension n’était qu’une simple coïncidence.

Aujourd’hui, dans un contexte politique différent, il se peut que la même évaluation prudente de la trajectoire de cette fusée par les dirigeants politiques et militaires russes ne soit pas possible. La Russie a annexé la Crimée, interféré dans l’est de l’Ukraine et entamé une modernisation majeure de ses forces conventionnelles. Les États-Unis et l’OTAN ont répondu par des sanctions qui, accompagnées de la chute vertigineuse du prix du pétrole, déstabilisent l’économie russe et menacent la popularité du Président Vladimir Poutine.

En réponse, comme l’a rapporté le Globe la semaine dernière, la Russie a annulé le programme révolutionnaire de « réduction concertée des menaces », datant de 1991, qui avait à la fois sensiblement amélioré le dialogue visant à prévenir la prolifération nucléaire et renforcé les normes de sûreté et de transparence au regard du traitement et du démantèlement des armes nucléaires. Cette action s’est accompagnée d’une nette escalade des opérations militaires et sous-marines russes, augmentant ainsi les risques d’incidents indésirables qui aggraveraient davantage les tensions.

De surcroît, les États-Unis continuent sans relâche leur modernisation implacable.

L’actuelle situation est si désespérée qu’il y a à peine quatre jours, le Bulletin of Atomic Scientists a passé l’heure sur leur horloge de l’apocalypse de cinq minutes à trois minutes [avant minuit].

Un développement positif qui nous apportera davantage de sécurité est que la Russie aura bientôt comblé les lacunes de ses réseaux de radars d’alerte avancée. Cependant, les efforts de modernisation du large et coûteux réseau de radars au sol se sont accompagnés de la décision d’abandonner le système satellitaire spatial d’alerte avancée.

Ainsi malgré ce nouveau système de radar d’alerte lointaine, sans l’avantage d’une assistance spatiale, Moscou n’aura toujours que six ou sept minutes au plus d’alerte avancée d’une attaque d’un sous-marin Trident. Cet étroit intervalle de temps est insuffisant à la réflexion, à l’évaluation et à la prise de décision. Cette lacune dangereuse accroît fortement les risques d’accidents irrémédiables impliquant les forces nucléaires stratégiques centrales de la Russie et des États-Unis.

De plus, en sus des questions techniques importantes, une énorme question non technique reste ouverte : les difficultés actuelles de la Russie pousseront-elles Poutine à prendre des mesures malavisées mais nationalistes ?

Les deux camps se doivent de rester très vigilants. Bien que les États-Unis ne puissent pas contrôler les actions de la Russie, ils peuvent agir de manière à réduire les décisions imprudentes de sa part (et de la nôtre). Trois moyens d’y parvenir méritent considération.

Premièrement, les capacités militaires de l’OTAN devraient être soigneusement renforcées afin d’accroître sa capacité à empêcher, et non provoquer, de nouvelles mesures russes négatives. Notamment, la modernisation actuelle des forces conventionnelles russes ne devrait pas permettre de produire des forces supérieures à celles de l’OTAN. Cela exigera des engagements financiers sensiblement plus importants de la part des puissances européennes.

Deuxièmement, les États-Unis devraient mettre un frein à leurs efforts insensés et dangereux de modernisation de leur force nucléaire. Ce programme crée l’apparence que les États-Unis se préparent à mener et gagner une guerre nucléaire contre la Russie. La dissuasion nucléaire présente, avec quelques modifications mineures, est déjà plus que suffisante.

Et enfin, la Russie devrait avoir accès aux technologies des détecteurs satellisés spécialisés. Les Américains ainsi que les Européens disposent de cette technologie et pourraient la fournir, aidant ainsi à corriger cette lacune dangereuse en égalisant le terrain de jeu nucléaire.

De pareilles mesures pourraient facilement s’appliquer sans risque de transfert d’information technique sensible sur les moyens de fabrication de tels détecteurs et pourraient accroître les chances de survivre à de futurs dangereux accidents d’alerte avancée.

On peut s’attendre à ceux-là avec certitude.

Thedore Postol a été conseiller auprès du chef des opérations navales de la Marine américaine sur les systèmes tactiques d’armes nucléaires et sur les défenses antimissiles. Il est professeur émérite de science, technologie et politique de sécurité nationale au MIT.

Source : CommonDreams, Theodore Postol
Traduit par les lecteurs des Crises

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.


Comment l’administration Obama a appris à cesser de s’inquiéter et à aimer la bombe

Source : The Nation, Théodore Postol, 10-12-2014
Traduit par les lecteurs des Crises

Lorsque Barack Obama a fait campagne pour la présidence en 2008, il s’est engagé à placer le désarmement nucléaire au centre de sa stratégie nationale de sécurité. Il semblait tenir cette promesse lorsqu’il a commencé à définir les termes d’un traité de réduction des armements avec le président russe Dmitri Medvedev au cours de ses premiers mois de mandat.

Dans un discours très loué prononcé à Prague en avril 2009, Obama a déclaré que « l’existence de milliers d’armes nucléaires est l’héritage le plus dangereux de la guerre froide » et il a réaffirmé « l’engagement des États-Unis à rechercher la paix et la sécurité d’un monde sans armes nucléaires ». Plus tard cette année-là, le Comité Nobel a cité la volonté affirmée du président sur cette question en lui décernant le Prix Nobel de la paix.

Pourquoi, alors, nous devons nous demander si l’administration Obama va de l’avant avec un ambitieux programme de modernisation des armes nucléaires qui pourrait augmenter considérablement la menace d’une guerre nucléaire ? Le programme vise à réformer l’arsenal nucléaire américain dans son ensemble, en mettant l’accent sur l’amélioration des systèmes de fusées et de la précision des ogives balistiques terrestres et marines à longue portée, et sur l’augmentation de la puissance de destruction des autres ogives nucléaires. Une étude fédérale récente a estimé le coût de cette entreprise à 1 000 milliards de dollars.

L’objectif déclaré du programme est d’accroître la « fiabilité » des forces nucléaires américaines. Mais une analyse minutieuse révèle un effort techniquement sophistiqué pour préparer les forces nucléaires américaines à une confrontation directe avec la Russie. Dans l’affirmative, de tels préparatifs étaient en cours bien avant que le programme de modernisation n’attire l’attention du public en septembre, lorsque le New York Times a fait la une des journaux. Le Département de la défense et le Département de l’énergie ont sérieusement poursuivi la mise à niveau depuis plus de deux décennies, et les dirigeants politiques et militaires russes vigilants sont parfaitement conscients de son objectif et de ses intentions.

Le calendrier et les objectifs techniques du programme nucléaire américain sont parfaitement alignés sur l’atmosphère tendue associée à la spirale descendante des relations américano-russes. Malgré la tentative notoire d’Obama de « réinitialiser » les relations entre les États-Unis et la Russie au cours de son premier mandat, une nouvelle dynamique ne s’est jamais dessinée. De nombreux Russes, y compris ceux qui ont des opinions politiques modérées, croient que les États-Unis ont mené une campagne sans fin de non-respect, d’opportunisme et de prédation contre la Russie depuis la fin de l’Union soviétique.

De nombreux Américains considèrent la Russie comme intransigeante, dangereuse et agressive. La plupart des Européens se considèrent pris entre deux géants prisonniers d’une une querelle de plus en plus volatile. Cet environnement politiquement modifié est devenu de plus en plus tendu depuis l’éclatement de la crise ukrainienne l’hiver dernier.

Les faucons nucléaires américains considèrent maintenant le programme de modernisation comme une priorité urgente en matière de sécurité nationale, tandis que les dirigeants russes perçoivent la rhétorique américaine, sur la nécessité d’accroître la fiabilité des forces américaines supposées vieillissantes, comme un mensonge supplémentaire visant à endormir la Russie dans un piège.

Des analystes russes performants, en particulier ceux qui comprennent les aspects techniques des armes nucléaires, voient dans le mouvement de modernisation une indication inquiétante que l’armée américaine croit qu’une guerre nucléaire contre la Russie peut être menée et remportée. C’était l’obsession des Soviétiques d’améliorer leur capacité de frappe qui a mené Ronald Reagan à la même conclusion au sujet de ses homologues.

Tout comme je l’ai fait lorsque j’analysais la défense antimissile balistique de Moscou en tant que conseiller du chef des opérations navales au début des années 1980, ces analystes se demanderont pourquoi les Américains mettent tant de budgets nationaux dans des systèmes qui ne pourraient pas fonctionner de manière réaliste. Les dirigeants militaires et politiques américains croient-ils réellement que les systèmes modernisés pourraient servir à des fins militaires utiles ? Si oui, de telles croyances mal étayées peuvent-elles mener à une succession d’événements qui aboutiraient à une catastrophe nucléaire ?

La réponse troublante aux deux questions est oui. Cela mène à une autre conclusion troublante : le programme de modernisation est une politique imprudente qui mine directement notre sûreté et notre sécurité nationale. Alors qu’aucun être humain rationnel ne lancerait jamais de missiles nucléaires sans mûre réflexion, l’histoire de la guerre froide est remplie d’exemples d’événements imprévus qui auraient pu conduire à leur utilisation dans une crise.

Bien que le président Obama reconnaisse que la paix dépend du désarmement nucléaire, les États-Unis rendent ces scénarios cauchemardesques plus vraisemblables en reconstituant les stocks d’ogives nucléaires comme s’ils n’étaient qu’une autre forme d’armes classiques.

* * *

Le premier point à prendre en considération lors de l’évaluation des conséquences de la politique américaine en matière d’armes nucléaires est que la Russie a de bonnes raisons de s’inquiéter. Avec un arsenal entièrement modernisé, les ogives nucléaires autrefois « moins performantes » pourront détruire en toute confiance les ICBM russes basés dans des silos.

Cela permettrait de libérer des ogives nucléaires à haut rendement pour d’autres missions de combat, ce qui permettrait à l’armée américaine d’infliger des dommages plus importants aux centres de commandement russes, aux installations militaires fixes et à l’infrastructure industrielle civile. Les analystes russes ont déjà évalué cette menace nucléaire croissante, et les dirigeants russes ont réagi en déléguant l’autorité de lancement à des niveaux inférieurs du commandement militaire.

Ce changement met à jour un concept qui a gagné de l’importance sous la direction de Leonid Brejnev dans les années 1970. A l’époque, les dirigeants soviétiques étaient si terrifiés par les intentions nucléaires américaines qu’ils ont conçu un système de la « destruction mutuelle assurée » pour garantir des représailles en cas d’attaque américaine réussie. En 2006, plus de trois décennies plus tard, Sergei Sobyanin, chef d’état-major du Bureau exécutif présidentiel russe, a exprimé des préoccupations similaires.

Comme on l’ a vu plus haut, le programme de modernisation des États-Unis comprend des efforts visant à améliorer la fiabilité des fusées à ogives de missiles balistiques. Cette allégation masque un fait important : les sécurités ont été modifiées pour augmenter le pouvoir de destruction des ogives. Des efforts minutieux ont également été déployés pour améliorer leur précision. En résumant le résultat de ces activités combinées pour les dirigeants politiques russes, il n’est pas difficile de comprendre leur inquiétude.

Les fusées améliorées sur les ogives balistiques Minuteman III, par exemple, augmentent considérablement la capacité de frappe des États-Unis. Lorsque les erreurs de trajectoire placent les ogives modifiées légèrement trop haut, elles exploseront plus tôt que prévu. En d’autres termes, elles exploseront directement au-dessus des cibles au lieu de suivre une trajectoire plus basse, ce qui leur assure le maximum de chances de détruire leur cible. Cette technique, appelée « compensation de l’altitude de l’explosion », n’est utile que si la précision du lancement est déjà extrêmement élevée.

Les implications d’autres détails techniques apparemment mineurs sont tout aussi profondes. Les améliorations apportées au système de mesure inertielle des ogives Minuteman III améliorent la précision des données de localisation et de vitesse nécessaires pour placer les ogives sur des trajectoires létales. Les ajustements techniques apportés au système de propulsion Minuteman III permettent aux commandants militaires de mieux contrôler le déploiement des armes. Les améliorations apportées au Trident II, lancé par sous-marin, améliorent considérablement la capacité des États-Unis à détruire les ICBM russes basés dans des silos, et ce avec moins de temps d’alerte.

Il existe des preuves substantielles que les dirigeants russes ont exprimé de sérieuses inquiétudes au sujet des capacités de frappe nucléaire américaines tout au long de l’ère post-soviétique. Le 26 janvier 1995, le président Boris Eltsine, alors président de la Russie, a reconnu l’existence d’un désastre à peine évité, causé par une alerte accidentelle du système d’alerte avancée russe, avait été déclenché. « Je me suis immédiatement mis en rapport avec le ministre de la Défense, avec tous les chefs de d’état-major militaire dont j’avais besoin. Et nous avons suivi la trajectoire de cette fusée du début à la fin », avait-il dit.

L’incident s’était produit la veille, lorsqu’une fusée non hostile avait été lancée à partir d’une île au large de la côte ouest de la Norvège. La fusée se dirigeait vers le pôle Nord, loin de la Russie, mais sa trajectoire était alignée sur celle du couloir d’attaque de missiles Minuteman entre Grand Forks, au Dakota du Nord, et Moscou. Les radars russes d’alerte avancée ont détecté un missile balistique lancé en mer destiné à les aveugler en faisant exploser une arme nucléaire à haute altitude. Si un événement de ce type s’était produit au cours d’une période de crise grave avec les États-Unis, un nombre indéfini de catastrophes aurait pu se produire.

Plus de dix ans plus tard, dans un discours prononcé le 10 mai 2006, Vladimir Poutine a réitéré l’inquiétude de la Russie face aux efforts incessants de modernisation des États-Unis. « La course aux armements est entrée dans une nouvelle spirale aujourd’hui, avec l’avènement de nouveaux niveaux technologiques qui font craindre l’émergence d’un arsenal complet d’armes dites déstabilisatrices », a-t-il déclaré.

Dans une référence avisée à la fausse alerte de 1995, Poutine a ajouté : « Les médias et les cercles d’experts discutent déjà de plans visant à utiliser des missiles balistiques intercontinentaux pour transporter des ogives non nucléaires. Le lancement d’un tel missile pourrait provoquer une réaction inappropriée de la part de l’une des puissances nucléaires, et pourrait provoquer une contre-attaque à grande échelle au moyen de forces nucléaires stratégiques. »

L’évaluation précise par les Russes de la récente campagne de modernisation menée par les États-Unis ne fait aucun doute que le risque de confrontation est encore plus élevé. Ce danger est considérablement exacerbé par le fait que, contrairement aux États-Unis, la Russie ne dispose pas de système d’alerte avancée par satellite, lié aux missiles qui approchent. La Russie dépend plutôt d’un vaste réseau croissant de radars terrestres pour les alertes avancées.

Comme les radars sont limités à la ligne de visée, ils ne peuvent pas voir les tirs de missiles balistiques sous l’horizon. En revanche, les satellites peuvent potentiellement surveiller et observer le lancement de missiles balistiques dès qu’ils ont lieu n’importe où sur Terre. Dans des conditions plausibles, les dirigeants russes à Moscou n’auraient peut-être pas plus de six minutes pour prendre des décisions de lancement lorsqu’ils détectent une attaque américaine. Les commandants militaires russes devraient agir immédiatement, sans disposer de données satellitaires pour confirmer qu’une attaque à grande échelle est bel et bien en cours.

Cela ne signifie pas, bien entendu, que les États-Unis aient une chance réaliste de réussir une attaque « conventionnelle » aussi ambitieuse. Tous ceux qui sont bien informés du côté américain comprennent que la Russie lancerait une contre-attaque avant l’arrivée des ogives américaines. Malgré cette réalité effrayante, les décideurs politiques n’ont pas tenté d’analyser les avantages pour la sécurité américaine de pousser les Russes à un état d’alerte plus élevé. Ils n’ont pas non plus demandé comment une menace nucléaire accrue des États-Unis contre la Russie améliorerait la sécurité des alliés américains – ni, d’ailleurs, de qui que ce soit d’autre dans le monde.

Les dangers intérieurs engendrés par la modernisation des armes nucléaires sont aussi manifestement importants. Ces dernières années, les forces nucléaires sont devenues un fardeau de plus en plus ingérable pour l’armée américaine. Le prestige et les possibilités d’avancement professionnel dans les services nucléaires sont faibles, ce qui contribue à une détérioration générale du moral et de la qualité des candidats à diriger ces forces. La perception erronée du public selon laquelle le danger d’une guerre nucléaire accidentelle est beaucoup moins grand aujourd’hui qu’il ne l’était pendant la guerre froide, a contribué au malaise institutionnel des organisations responsables de la gestion de ces armes. Au fur et à mesure que la discipline s’étiole, on peut s’attendre à ce que les dangers d’un accident nucléaire augmentent.

Il y a des signes inquiétants que les risques intérieurs augmentent déjà. L’an dernier encore, de nombreux rapports ont fait état de graves problèmes de moral et de tricheries sur les tests de performance des équipages de la station ICBM de l’armée de l’air à Great Falls, au Montana. Auparavant, les procédures étaient si laxistes parmi le personnel de la Force aérienne qu’au 30 août 2007, six missiles de croisière dotés d’armes nucléaires étaient chargés sur un bombardier B-52 à l’insu de l’équipage au sol et des pilotes qui les ont transporté par inadvertance à travers une grande partie des États-Unis.

Il y a une longue histoire d’accidents pendant la guerre froide qui a amené les États-Unis à s’approcher dangereusement du désastre. Dans une fausse alerte majeure, une cassette d’entraînement chargée dans un ordinateur a fait croire aux officiers en charge du lancement des missiles nucléaires américains qu’une attaque soviétique à grande échelle était en cours. D’autres événements, comme ceux bien documentés lors de la crise des missiles à Cuba, soulignent les nombreux accidents imprévus qui pourraient être mal interprétés pendant une crise.

Par exemple, un avion de reconnaissance U-2 volant à haute altitude s’est accidentellement égaré dans l’espace aérien au-dessus de la Sibérie en 1962. Cela a amené les Russes à craindre que les États-Unis ne créent une provocation pour justifier une attaque. Combinez ces  » incidents  » imprévisibles avec des temps de prise de décision très courts, les fausses alertes potentielles des systèmes d’alerte avancée et les informations extrêmement limitées que même les meilleurs systèmes d’alerte avancée sont capables de fournir, et on peut se demander comment les États-Unis et l’Union soviétique sont parvenus à traverser tant de décennies sans avoir recours accidentellement et massivement à leurs forces nucléaires.

* * *

En fin de compte, le programme de modernisation des États-Unis révèle un malentendu fondamental sur les caractéristiques les plus basiques des armes nucléaires. L’échelle et le caractère des effets de ces armes sont si grands et si mortels que toute idée de les utiliser de manière contrôlée ou limitée est complètement déconnectée de la réalité. Ce manque de compréhension de la nature profondément différente des armes nucléaires conduit à un autre malentendu fondamental : que la guerre nucléaire peut être considérée comme une simple extension de la guerre avec les armes classiques.

Dans une guerre conventionnelle, un pays cherche à réduire les capacités de son ennemi en détruisant sa puissance militaire. La victoire est obtenue par la tromperie, les manœuvres et les tirs dirigés ; les objectifs sont atteints en détruisant la capacité de l’ennemi à communiquer avec ses propres forces.

La guerre nucléaire est totalement différente. Il n’est pas possible d’empêcher un adversaire nucléaire bien armé de détruire votre pays, même si vous réussissez à détruire la grande majorité de ses forces. Il est également impossible d’attaquer les forces nucléaires adverses sans provoquer des effets qui seraient indissociables d’une stratégie visant à tuer le plus grand nombre de personnes possible.

Cela nous ramène à la question posée plus tôt : qu’espère l’administration Obama en modernisant les forces nucléaires américaines ? Le président et son personnel se rendent-ils compte qu’ils créent des conditions qui réduisent la sécurité de toutes les parties en cause, ou se sont-ils convaincus à tort qu’ils créent une dissuasion plus stable ? Aucun acteur rationnel ne prendrait des mesures pour déclencher une guerre nucléaire. Mais l’effort de modernisation augmente considérablement les risques d’accident en cas de crise imprévue, et imprévisible, une crise qui pourrait s’aggraver au-delà de ce qui est imaginable.

Le vrai problème n’est pas l’irrationalité, mais l’imprévisibilité. Les raisons pour lesquelles les choses se produisent sont beaucoup plus complexes que ce qu’une planification nucléaire obsessionnelle ne peut prédire. Le programme de modernisation américain produit des forces nucléaires qui compliqueront considérablement les chances de faire marche arrière en cas de catastrophe si une crise devait se produire. Quiconque regarde l’histoire sait que de telles crises se produiront, et qu’elles résultent d’événements imprévisibles et imprévus.

Cette vérité fondamentale devrait être à la base d’une réévaluation sérieuse du programme de modernisation. Dans un monde fondamentalement imprévisible, la poursuite d’une capacité incontestée de combattre et de gagner une guerre nucléaire est une folie dangereuse.

Theodore A. Postol est professeur émérite de science, technologie et politique de sécurité nationale au Massachusetts Institute of Technology.

Source : The Nation, Théodore Postol

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Commentaire recommandé

Petrov83 // 13.06.2020 à 14h13

Les défaillances au NORAD aux USA en Novembre 1979 et en URSS en Novembre 1983 (voir le film documentaire de Kevin costner : The man who saved the world) ont été autrement plus grave que les énoncés de cet article. Et il y a eu d’autres défaillances ces dernières décennies depuis 1962.
Le film américain de 1983 War game est une allusion modifée des évènements de 1979. Depuis, les différents gouvernement US et Russes sont au courant des défaillances possibles du camp d’en face : s’il y a quelque chose d’anormal, on surveille, on suit mais l’on réfléchit 100 fois avant de balancer une purée nucléaire sans retour et sans gagnants.
Le nucléaire est une arme politique et diplomatique pour faire pression, pas une militaire opérationnelle d’utilisation courante. Même Reagan (suite à la consultation du plan SIOP) avait convenu dés 1981 que l’éventualité de gagner par le pentagone une guerre nucléaire contre l’Union Soviétique était une folie… Même en divisant depuis les stocks nucléaires par 6 ou 10, la dissuasion est largement suffisante car la surveillance permanante du camp d’en face est toujours de rigueur. Les Nords Coréens l’ont compris à leur manière : toute bombe utilisée de leur part entrainera une vitrification définitive du pays et du régime en moins de 2 heures.
Seul les Chinois croient encore que d’avoir creusé 6000 kms de tunnels renforcés permettra de sauver le PCC et l’essentiel de son armée en cas de guerre nucléaire.

8 réactions et commentaires

  • Catalina // 13.06.2020 à 07h58

    « . Dans un monde fondamentalement imprévisible, la poursuite d’une capacité incontestée de combattre et de gagner une guerre nucléaire est une folie dangereuse. » non pas un monde imprévisible, mais les USA imprévisibles, pour ce qui est du reste du monde, je ne parle pas de l’ue qui continuera de renforcer ses chaïnes et qui n’a aucune indépendance mais de l' »EURASIE, là bas, c’est le moins que l’on puisse dire, les choses sont prévues sur le temps long, et réfléchies mais ils ne dépendent pas des guerres pour s’enrichir comme le font les USA, et n’ont pas besoin d’un reset pour cacher le fait que leur pantalon est sur leurs chaussures

      +7

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  • Fritz // 13.06.2020 à 08h52

    On peut répliquer à M. Postol que c’est l’OTAN qui a annexé l’Ukraine, d’où la réaction russe en Crimée.
    Et avant d’annexer l’Ukraine, elle avait annexé la RDA, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie, les deux moitiés de la Tchécoslovaquie… sans oublier d’anciennes républiques soviétiques : l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie.

    Comment les Américains auraient réagi si le Pacte de Varsovie avait annexé le Mexique et le Canada ?

    Cela dit, les deux articles de M. Postol sont dirigés contre le révisionnisme nucléaire américain. Tout ce qui brise l’équilibre de la terreur, ou destruction mutuelle assurée, et notamment les missiles anti-missiles qui donnent une sécurité trompeuse à un agresseur éventuel, nous rapproche d’une catastrophe impensable.

      +13

    Alerter
  • RGT // 13.06.2020 à 09h18

    Cette course à celui qui a « la plus grosse » est totalement démentielle et franchement stupide.

    Si tout le fric balancé dans l’armement (pas perdu pour tout le monde) était utilisé à améliorer le bien-être de la population il ne serait pas nécessaire d’entretenir « l’horloge de l’apocalypse nucléaire » et la majorité de la population vivrait largement mieux.

    Cette course à l’armement n’est qu’une autre variante de la société de con-sommation avec du matériel très coûteux, polluant (tant à fabriquer qu’à « recycler ») et surtout doté d’une vertu totalement irremplaçable dans notre « monde moderne » : L’obsolescence programmée.

    Et oui, n’oublions jamais que toutes ces « bombinettes » ont une durée de vie (très) limitée et que la simple « nécessité » de maintenir leur « efficacité » oblige de les remplacer avant qu’elles ne deviennent obsolètes suite à leur vieillissement (par simple désintégration de leur « combustible » et par celui de tous les autres constituants), sans parler de l’obligation de les remplacer parce que la technologie a évolué et que les « ennemis » ont acquis les moyens de les neutraliser.

    Cette course effrénée « après son nez » permet aux fabricants de ces matériels totalement inutiles et nuisibles pour l’humanité dans son ensemble est par contre très rémunératrice pour les entreprises qui les fabriquent et garantissent aux actionnaires des revenus importants et garantis au fil du temps.

    Le malheur des uns fait le bonheur des autres, c’est bien connu.
    Et bien sûr, ce qui compte en premier, dans les « démocraties », c’est l’intérêt commun, tout le monde le sait.

      +9

    Alerter
  • Linder // 13.06.2020 à 11h12

    « paranoïa russe » est-il dit au 4ème paragraphe. Mais la paranoïa, c’est avoir le sentiment d’être victime de persécutions et de menaces qui n’existent pas ou qui sont largement surévaluées.

    Les missiles conçus par les américains pour dévaster la Russie ne sont pas imaginaires !
    Les sanctions prises contre la Russie par les États-Unis et ses pays satellites (dont la France) ne sont pas imaginaires !

      +17

    Alerter
  • Petrov83 // 13.06.2020 à 14h13

    Les défaillances au NORAD aux USA en Novembre 1979 et en URSS en Novembre 1983 (voir le film documentaire de Kevin costner : The man who saved the world) ont été autrement plus grave que les énoncés de cet article. Et il y a eu d’autres défaillances ces dernières décennies depuis 1962.
    Le film américain de 1983 War game est une allusion modifée des évènements de 1979. Depuis, les différents gouvernement US et Russes sont au courant des défaillances possibles du camp d’en face : s’il y a quelque chose d’anormal, on surveille, on suit mais l’on réfléchit 100 fois avant de balancer une purée nucléaire sans retour et sans gagnants.
    Le nucléaire est une arme politique et diplomatique pour faire pression, pas une militaire opérationnelle d’utilisation courante. Même Reagan (suite à la consultation du plan SIOP) avait convenu dés 1981 que l’éventualité de gagner par le pentagone une guerre nucléaire contre l’Union Soviétique était une folie… Même en divisant depuis les stocks nucléaires par 6 ou 10, la dissuasion est largement suffisante car la surveillance permanante du camp d’en face est toujours de rigueur. Les Nords Coréens l’ont compris à leur manière : toute bombe utilisée de leur part entrainera une vitrification définitive du pays et du régime en moins de 2 heures.
    Seul les Chinois croient encore que d’avoir creusé 6000 kms de tunnels renforcés permettra de sauver le PCC et l’essentiel de son armée en cas de guerre nucléaire.

      +0

    Alerter
  • Santerre // 13.06.2020 à 15h20

    Intéressante plongée dans le cerveau malade de l’americanisme primaire triomphant. Même un type qui prétend vouloir éviter l’apocalypse est pourri d’orgueil, de mépris et d’aveuglement total .
    Ça fait froid dans le dos.
    Heureusement qu’ils ont l’entendement plus sain et les nerfs plus solides chez les Russes.

      +10

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  • L’oncle H // 14.06.2020 à 02h07

    « en égalisant le terrain de jeu nucléaire »…
    Emouvant, ce Fairplay, non ?
    *
    Petit rappel de nos « capacités » propres :
    « Les missiles M51, de nouvelle génération, mesurent douze mètres de long, 2,3 mètres de diamètre, et pèsent 56 tonnes.
    Ils possèdent une portée de 6 000 kilomètres.
    Ils coûtent, à l’unité, 120 millions d’euros.
    L’ogive de ces fusées peut contenir jusqu’à dix bombes nucléaires, d’une puissance dix fois supérieure à celle d’Hiroshima.
    Chacun des SNLE en embarque 16. »
    https://www.la-croix.com/France/Bretagne-mobilisation-contre-essais-tirs-missiles-nucleaires-2020-06-11-1201098714

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  • Perret // 17.06.2020 à 14h34

    Postol a une vision décalée de la situation économique de la Russie. Celle-ci n’est pas du tout endettée (1% du PIB) et a su s’adapter aux sanctions occidentales et se préparer à la crise actuelle. Elle a géré efficacement l’effondrement des cours du pétrole en l’utilisant au mieux, dans une stratégie de pince de crabe menée de façon coordonnée ou non avec l’Arabie Saoudite, afin d’achever l’industrie américaine du gaz de schiste. Elle aborde le monde post Covid-19 largement préparée, avec des problème sociaux en effet graves, mais dans un contexte patriotique solide.
    En outre, je ne suis pas du tout certain que les système d’alerte russes soient insuffisants ou inefficaces (même si sa proposition de partage des moyens de détection est, en elle-même, une démarche intelligente et ouverte). Il est tout à fait possible que les Etats-Unis ne sachent pas où en est la Russie. En tout état de cause, on peut se poser la question de savoir si la Russie n’a pas aujourd’hui le moyen de se protéger d’une attaque américaine et le cache pour ne pas provoquer les Etats-Unis à une course aux armements nucléaires.
    Pour la suite, l’effondrement monétaire inéluctable du camp Occidental va entraîner un développement économique de l’Asie dont la Russie va nécessairement largement profiter. Préparons-nous à accueillir les investisseurs russes avec lesquels nous pourrons probablement avoir des relations plus directes et franches qu’avec les investisseurs chinois.

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