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18.novembre.202018.11.2020 // Les Crises

La Dette dans l’Antiquité : Entretien avec l’économiste Michael Hudson (4/4)

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Source et traduction : appointir.blogspot.com

L’économiste américain Michael Hudson est l’auteur de « … Et Remettez-leur leurs Dettes : Prêts, saisie et rachat de la finance de l’âge de bronze à l’année du jubilé« . John Siman a pu s’entretenir longuement avec lui à propos de son deuxième volume sur l’effondrement de l’Antiquité.

Si vous avez manqué la troisième partie c’est ICI !

John Siman : Je voudrais revenir sur les implications des arguments soulevés par Socrate et avec lesquels vous et moi sommes d’accord. Ils nous amènent à la question qui nous occupe aujourd’hui : l’oligarchie et l’État américains sont-ils aussi rapaces que ceux de Rome ? Ou est-ce la nature universelle de l’oligarchie dans n’importe quel contexte historique d’être insatiable? Et si oui, où tout cela mène-t-il ?

Michael Hudson : Si l’Antiquité avait suivi les politiques de « marché libre » de l’économie néolibérale moderne, le Proche-Orient, la Grèce et Rome n’auraient jamais pris leur essor. Une telle économie renonçant à l’entraide et permettant à une classe riche d’émerger et d’asservir la majeure partie de la population en l’endettant et en lui prenant ses terres se serait contractée ou aurait été conquise de l’extérieur ou par une révolution de l’intérieur. C’est pourquoi les révolutions du VIIe siècle avant J.-C., qui conduisirent à des réformateurs appelés par la suite « tyrans » en Grèce (et « rois » à Rome) furent nécessaires pour attirer les populations plutôt que de les réduire en esclavage.

Il est donc bien sûr difficile pour les économistes orthodoxes de reconnaître que l’Antiquité classique s’est écroulée parce qu’elle n’a pas su réglementer et taxer les riches classes financières et foncières, et n’a pas répondu aux demandes populaires d’annulation des dettes personnelles et de redistribution des terres monopolisées par les riches.

La richesse des oligarchies grecque et romaine était l’antique pareil du secteur actuel de la finance, de l’assurance et de l’immobilier (FIRE: Finance, Insurance and Real Estate), et c’est leur comportement d’exploitation et de prédation qui détruisit l’Antiquité. La perpétuation de ce problème encore aujourd’hui, deux mille ans plus tard, devrait établir que la dynamique dette/crédit et la polarisation des richesses est un problème central de la civilisation occidentale.

JS : Alors, quelle était – et quelle est – la dynamique politique et sociale à l’œuvre ?

MH : La clef est le concept de dépendance à la richesse et la façon dont elle conduit à l’orgueil démesuré – une arrogance qui cherche à accroître le pouvoir de manière à nuire aux autres. L’hubris n’est pas seulement excessif, il est socialement préjudiciable. Les riches nuisent aux autres en toute connaissance de cause, pour établir leur pouvoir et leur statut.

C’est ce que voulait dire Aristophane quand ses personnages disent que la richesse n’est pas une soupe de lentilles. La richesse n’a pas d’autre objet qu’elle-même. La richesse est un statut – et aussi un contrôle politique. La richesse du créancier est la dette du débiteur. La clef de sa dynamique n’est pas la production et la consommation, mais l’actif et le passif – le bilan de l’économie. La richesse cherche à s’accroître sans limite: Socrate et Aristote en trouvèrent l’exemple majeur dans le fait que les créanciers font payer des intérêts pour prêter de l’argent « stérile ». Les intérêts devaient être payés à partir de la production du débiteur, de son revenu ou, enfin, de la confiscation de ses biens; les créanciers ne fournissaient pas les moyens de faire créer de la richesse pour rembourser le prêt.

C’est le contraire des théories de l’école autrichienne selon lesquelles les intérêts sont une affaire de partage « équitable » des gains à tirer du prêt entre le créancier et le débiteur. C’est également le contraire de la théorie néoclassique des prix. L’économie enseignée dans les universités aujourd’hui est basée sur une théorie des prix qui n’aborde même pas ce point. La liberté que revendiquent les oligarques est le droit d’endetter le reste de la société et d’exiger ensuite le paiement intégral ou la confiscation de la garantie du débiteur. Cela conduit à des expropriations massives, comme les saisies liées aux prêts hypothécaires pourris (Junk Mortgage) après 2008, lorsque le président Obama ne réussit pas à réduire à des valeurs de marché réalistes les dettes pour les biens immobiliers financés par des prêts dépassant largement la capacité de paiement de l’acheteur. Le résultat en fut dix millions de saisies.

Pourtant, l’économie dominante d’aujourd’hui considère comme une anomalie la tendance normale à la polarisation entre créanciers et débiteurs, entre riches et pauvres. C’est la norme depuis cinq mille ans, mais l’économie élude la réalité historique comme s’il s’agissait d’une anomalie dans l’univers parallèle fictif créé par les hypothèses irréalistes du courant dominant. Au lieu d’être une science, cette économie relève de la science-fiction : elle développe chez les étudiants une dissonance cognitive qui les détourne de la compréhension de l’Antiquité classique et des dynamiques de la civilisation occidentale.

JS : Cela nous ramène à la question de savoir si les universités devraient être fermées et totalement reconstruites.

MH : On ne les ferme pas : on crée un nouveau groupe d’universités avec un programme différent. La solution la plus simple consiste à intégrer ce programme d’études plus efficace dans de nouveaux établissements. C’est ce que les dirigeants républicains et pro-industriels américains firent après la fin de la guerre civile en 1865. Ils ne fermèrent pas Harvard, Yale, Princeton et les universités anglophiles chrétiennes favorables au libre-échange. Ils créèrent des collèges d’État financés par des subventions foncières, comme Cornell dans le nord de l’État de New York, et des écoles de commerce comme la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie, soutenues par les industriels pour apporter une justification économique à la production sidérurgique publique et au protectionnisme industriel qui en découlait. Il en est résulté une économie alternative décrivant comment l’Amérique devrait se développer en tant que nouvelle civilisation, libérée des vestiges des privilèges féodaux de l’Europe, de l’absentee ownership (NDT: notion développée par l’économiste Thorstein Veblen, propriété foncière dont le propriétaire ne vit pas au sein de la région économique dans laquelle son bien se situe) et de la mentalité colonialiste.

Les républicains et les industriels voyaient que les prestigieux collèges américains avaient été fondés bien avant la guerre civile, essentiellement comme des collèges religieux destinés à former le clergé. Ils enseignaient la théorie britannique du libre-échange, servant les intérêts commerciaux et bancaires de la Nouvelle-Angleterre et les propriétaires de plantations du Sud. Mais le libre-échange maintenait les États-Unis dépendants de l’Angleterre. Mon livre L’essor protectionniste de l’Amérique (America’s Protectionist Takeoff, non traduit) décrit comment l’École américaine d’économie politique, dirigée par Henry Carey et E. Peshine Smith (partenaire juridique de William Seward) développa une alternative à ce qui était enseigné dans les collèges religieux.

Cela conduisit à une nouvelle vision de l’histoire de la civilisation occidentale et du rôle de l’Amérique dans la lutte contre les privilèges établis. Le développement intellectuel de l’Europe de William Draper et l’Histoire de la lutte entre la sciences et la théologie d’Andrew Dixon White voyaient les États-Unis comme se libérant des aristocraties féodales, homologues de celles ayant causé l’effondrement économique et culturel de l’Antiquité.

JS : Les écoles de commerce étaient donc à l’origine progressistes !

MH : Aussi surprenant que cela puisse paraître, la réponse est oui, dans la mesure où elles décrivaient la tendance de l’économie mondiale comme ayant tendance à se polariser sous l’effet du libre-échange et de l’absence de protectionnisme gouvernemental, et non à devenir plus égalitaire. Elles intégrèrent la technologie, l’utilisation de l’énergie et les conséquences environnementales liées aux échanges commerciaux dans la théorie économique, comme l’épuisement des sols résultant des monocultures de plantation. L’économie dominante s’opposa à cette analyse au nom de ce qu’elle préconisait, à savoir des marchés « libres » pour les pollueurs, et la garantissant pour les nations la « liberté » de mener des politiques qui les rendaient plus pauvres et plus dépendantes du crédit étranger.

JS : Voilà donc comment le premier professeur d’économie de la Wharton School, Simon Patten, l’un des fondateurs de la sociologie américaine, s’inscrit dans cette tradition anti-rente ! Les écoles de commerce développèrent une analyse des effets de la technologie sur l’économie, des prix de monopole et de la rente économique en tant que revenu non gagné qui augmente le coût de la vie et le coût de production. Ils expliquèrent les avantages des investissements dans les infrastructures publiques. Aujourd’hui, on appelle cela « socialisme », mais ce sont les capitalistes industriels qui prirent l’initiative d’encourager ces investissements publics, afin de réduire le coût de leurs activités.

MH : Les premières écoles de commerce américaines de la fin du XIXe siècle décrivaient les rentiers comme improductifs. C’est pourquoi les néolibéraux d’aujourd’hui tentent de réécrire l’histoire de l’institutionnalisme (NDT: courant économique américain du début du XXème siècle soulignant l’importance du contexte institutionnel pour les individus, dont la figure de proue était Thorstein Veblen) de manière à en expurger les Américains qui voulaient que le gouvernement fournisse des infrastructures publiques pour faire de l’Amérique une économie à faible coût de production, pour vendre moins cher que l’Angleterre et d’autres pays, et finalement pour évoluer vers le géant industriel qu’elle est devenue dans les années 1920.

JS : C’était l’enseignement de Simon Patten à la Wharton School – l’infrastructure publique subventionnée par le gouvernement comme quatrième facteur de production.

MH : Oui. La classe politique dirigeante américaine tenta de faire des États-Unis une économie dominante au lieu d’une économie de rente au profit des propriétaires et de spéculateurs financiers.

JS : Comment les Robber Barons1 s’inscrivent-ils dans cette histoire ?

MH : Pas en tant qu’industriels ou fabricants, mais en tant que monopolistes opposés aux intérêts industriels. C’est la politique de démantèlement des monopoles (trust-busting) de Teddy Roosevelt et les républicains qui conduisirent à la loi antitrust Sherman. Son esprit a été perpétué par Franklin Roosevelt.

JS : L’économie actuelle est-elle une deuxième ère de Robber Barons?

MH : C’est en train de devenir un deuxième âge d’or pour ces derniers. Un brusque changement de direction dans les tendances économiques s’est produit après l’élection de Ronald Reagan et Margaret Thatcher en 1979/80. Le résultat fut d’inverser ce que les économistes du XIXe siècle considéraient comme un marché libre – c’est-à-dire un marché libre d’une classe héréditaire privilégiée vivant de revenus non gagnés, c’est-à-dire de rente foncière, de rente de monopole et d’exploitation financière.

JS : J’étais dans mes premières années d’université quand Thatcher est arrivée au pouvoir en 1979, et quand Reagan a été élu en 1980. Je demandais à mes professeurs d’économie ce qui se passait, mais je n’ai pas trouvé un seul professeur pour décrire de façon cohérente le revirement qui se produisait. Ce n’était certainement pas dans le manuel de Paul Samuelson qu’on nous avait donné que je pouvais trouver une réponse non plus.

MH : Le néolibéralisme n’a guère de logique, si ce n’est la conviction que la cupidité à court terme est le meilleur moyen d’optimiser la croissance à long terme. Il est naturel que les classes les plus riches partagent cette foi. Le néolibéralisme ne considère pas l’économie comme un système social, et il exclut comme « externalités » les préoccupations liées à l’environnement, la dépendance à la dette et la polarisation économique. Il demande seulement comment réaliser un gain à court terme, que cela soit fait avec un effet social global positif ou négatif. La logique économique réaliste a une portée sociale et fait la distinction entre les revenus gagnés et non gagnés. C’est pourquoi des économistes tels que Simon Patten et Thorstein Veblen décidèrent de repartir à zéro et de créer la discipline de la sociologie, pour dépasser l’économie individualiste étroite telle qu’enseignée.

L’économie mathématique actuelle est basée sur un raisonnement circulaire qui traite tout ce qui s’est passé comme ayant été inévitable. Il s’agit de la survie du plus fort, il semble donc qu’il n’y ait pas d’alternative. Cette conclusion politique est intégrée dans la méthodologie économique. Si nous n’étions pas les plus aptes, nous n’aurions pas survécu, donc par définition (c’est-à-dire par un raisonnement circulaire), toute alternative est inadaptée.

A l’université, vous deviez lire Samuelson: il était célèbre pour son Théorème de la péréquation des prix des facteurs, prétendant prouver mathématiquement que tout le monde et chaque nation tendent naturellement à devenir vers davantage d’égalité (si le gouvernement se tient à l’écart). Il a nié que la tendance de l’économie mondiale est de polariser et non d’égaliser. L’essence politique de cette théorie de l’équilibre est sa prétention que les économies ont tendance à s’insérer dans un équilibre stable. En réalité, elles se polarisent puis s’effondrent si elles n’inversent pas leur dynamique polarisante en matière de finances, de productivité et de richesse.

Le point de départ de toute théorie économique devrait être une explication de la dynamique qui conduit l’économie à se polariser et à s’effondrer. C’est la leçon que nous avons tirée de l’étude de l’Antiquité et dont nous avons parlé lors de nos précédents entretiens. Les écrivains de l’Antiquité classique, comme les dirigeants du Proche-Orient de l’âge du bronze avant eux et les prophètes bibliques, avaient reconnu qu’une économie rentière tend à détruire la productivité et la prospérité générale de l’économie, et finalement sa survie. Dans le monde d’aujourd’hui, le secteur de la finance, de l’assurance et de l’immobilier détruisent le reste de l’économie, en utilisant la richesse financière pour prendre le contrôle du gouvernement et l’empêcher de fonctionner, et cela de manière corrosive et prédatrice.

JS : Pourquoi n’y a-t-il pas plus de gens qui prennent les armes ?

MH : Ils ne prennent les armes que s’ils croient qu’il y a une alternative. Tant que les intérêts en place peuvent supprimer toute idée qu’il y a une alternative, que les choses n’ont pas besoin d’être ainsi, les gens dépriment tout simplement. Dans notre troisième interview, vous avez parlé de Socrate et des Stoïciens et de la philosophie de lamentation et de résignation qu’ils ont développée. À l’époque, il ne semblait y avoir aucune solution, si ce n’est de dénoncer la richesse. Lorsque les choses se dégradèrent dans l’Empire romain, la richesse était détestée. C’est devenu le message du christianisme.

Ce qu’il faut, c’est définir la portée de l’alternative que vous appelez de vos vœux. Comment l’économie peut-elle croître lorsque les ménages, les entreprises et le gouvernement doivent verser une part de plus en plus importante de leurs revenus au secteur financier, qui se retourne ensuite et prête ces intérêts et les revenus correspondants pour endetter encore plus l’économie ? L’effet est d’extraire encore plus de revenus. L’augmentation de la dette publique et les réductions d’impôts pour les rentiers conduisent à la privatisation des infrastructures publiques et des monopoles naturels. Les soins de santé publics, l’éducation, les routes et d’autres services qui devaient être fournis gratuitement il y a un siècle sont soumis à péage et à des tarifs de plus en plus élevés. La privatisation financiarisée crée ainsi une économie à rentes élevées et à coûts élevés – le contraire du capitalisme industriel évoluant vers le socialisme pour enfin libérer la société de la rente.

JS:Cela ne fait-il pas écho au désir insatiable [ἀπληστία, aplêstia] d’argent et aux oligarques super-riches [ὑπέρπλουτοι, hyper-ploutoi] du livre 8 de la République de Platon ? Nous revenons donc à ma question : le comportement des super-riches est-il une constante de la nature humaine ?

MH: L’amour de l’argent [φιλοχρηματία, philochrêmatia] a toujours été extrême, parce que la richesse crée une dépendance. Mais la dynamique de crédit – les dettes d’autrui – augmentant avec les taux d’intérêt composés est mathématisée et l’économie est mise en mode pilote automatique vers l’autodestruction. Son plan d’affaires consiste à « créer de la richesse » en réalisant des gains financiers aux dépens de quelqu’un d’autre, et ce, sans limite. Ce type de richesse financière est une activité à somme nulle. La richesse de la classe des créanciers, le 1%, est obtenue par l’endettement des 99%.

JS:Pourquoi s’agit-il d’une activité à somme nulle ?

MH:Une activité à somme nulle est une activité où le gain d’une partie est la perte d’une autre. Les revenus versés aux créanciers, au lieu d’être réinvestis dans des moyens de production pour aider l’économie à croître,sont dépensés pour acheter d’autres actifs. Les programmes de rachat d’actions d’entreprises et les raids financiers en sont les exemples les plus flagrants. Et la financiarisation s’étend encore lorsque les prêts et le Quantitative Easing font simplement monter le prix des biens immobiliers, des actions, des obligations et d’autres actifs. Le logement et un revenu pour la retraite sont mis encore davantage hors de portée des personnes devant vivre de leur travail pour un salaire au lieu de vivre d’absentee ownership, d’intérêts et de gains sur le prix des actifs financiers.

JS : Pourquoi cela se fait-il ainsi au lieu d’investir dans l’économie pour aider la population à vivre mieux et de manière plus prospère ?

MH : Le système fiscal et réglementaire est mis en place pour réaliser des gains financiers ou créer des privilèges de monopole. C’est plus rapide et plus sûr, surtout dans une économie qui se contracte en raison de la financiarisation et de l’austérité qu’elle impose. Il est difficile de faire des profits en investissant dans une économie en déclin qui souffre de la déflation de la dette et de la compression du budget familial pour payer les soins de santé, les études et d’autres besoins fondamentaux.

JS : Il s’agit donc davantage d’une question d’extraction. Revenons au changement climatique et à l’élévation du niveau des mers comme fondement de la politique étrangère américaine.

MH : Depuis le XIXe siècle, la politique américaine est fondée sur la reconnaissance du fait que la croissance du PIB reflète l’augmentation de la consommation d’énergie par habitant. L’augmentation de la productivité est presque identique à la courbe de la consommation d’énergie par travailleur. C’était le postulat de base de E. Peshine Smith en 1853, et des auteurs suivants, que je décris dans L’essor protectionniste de l’Amérique : 1815-1914. La conclusion politique est que si vous pouvez contrôler la source d’énergie – qui reste principalement le pétrole et le charbon – alors vous pouvez contrôler la croissance du PIB mondial. C’est pourquoi Dick Cheney a envahi l’Irak : pour s’emparer de son pétrole. C’est pourquoi Trump a annoncé son intention de renverser le Venezuela et de s’emparer de son pétrole.

Si d’autres nations sont obligées d’acheter leur pétrole aux États-Unis ou à ses compagnies, ces derniers se trouvent en position de monopole pour couper leur électricité (comme les États-Unis l’ont fait pour le Venezuela) et nuisent à leur économie si elles n’acceptent pas un système mondial qui laisse les sociétés financières américaines venir racheter leurs monopoles les plus productifs et privatiser leur domaine public. C’est pourquoi la politique étrangère américaine consiste à monopoliser le pétrole, le gaz et le charbon du monde afin d’avoir une mainmise sur le taux de croissance des autres pays en pouvant leur refuser l’énergie. C’est comme si on privait un pays de nourriture pour l’affamer. Le but est d’exploiter en Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique latine ce que Rome a exploité dans son Empire.

JS : Seriez-vous à l’aise d’utiliser des mots comme « mal » pour décrire ce qui se passe maintenant ?

MH : Le mal est essentiellement un comportement prédateur et destructeur. Socrate disait que le mal est finalement l’ignorance, parce que personne ne se mettrait intentionnellement à le faire. Mais dans notre cas, le mal serait plutôt un système éducatif qui impose l’ignorance et une vision étroite, détournant l’attention de la compréhension du fonctionnement réel destructeur de l’économie. Selon cette logique, l’économie néolibérale post-classique et les Chicago Boys participent au mal parce que leur idéologie engendre l’ignorance et conduit ses adeptes à agir de manière préjudiciable à la société, empêchant l’épanouissement personnel par la croissance économique. Le mal, c’est une politique qui appauvrit la plupart des membres de la société, simplement pour enrichir une couche supérieure de rentiers de plus en plus dépendants de la richesse. Werner Sombart a décrit la bourgeoisie comme flottant comme des globules de graisse à la surface d’une soupe.

JS : C’est vers une version extrême de cette tendance que nous allons aujourd’hui, de manière exponentielle. Je suppose que le réchauffement climatique la rend particulièrement maléfique. Il ne s’agit pas simplement de profiter des autres personnes au sein d’une société, mais de détruire la planète et son environnement.

MH : Les économistes considèrent cela comme une « externalité », c’est-à-dire en dehors du champ d’application de leurs modèles. Ces modèles sont donc délibérément ignorants. On pourrait dire que cela les rend maléfiques.

JS : C’est ce que je soupçonne depuis que nous avons commencé la guerre en Irak en 2003.

MH : Le renforcement militaire de l’Amérique, sa politique anti-environnementale et les guerres mondiales font partie de la même stratégie symbiotique. La raison pour laquelle l’Amérique ne participera pas à un véritable effort pour atténuer le réchauffement climatique est que sa politique est toujours basée sur l’accaparement des ressources pétrolières du Proche-Orient, du Venezuela et de tous les autres pays où la chose est possible. En outre, l’industrie pétrolière est le secteur le plus exonéré d’impôts et le plus puissant sur le plan politique. S’il se trouve qu’il est également la cause principale du réchauffement climatique, cela doit être considéré comme un simple dommage collatéral à la tentative de l’Amérique de contrôler le monde en contrôlant l’approvisionnement en pétrole. En ce sens, l’impasse environnementale est un sous-produit de l’impérialisme américain.

JS : Quels sont les raisons d’espérer aujourd’hui aux États-Unis ? Quelles évolutions positives semblent possibles?

MH : La condition préalable serait que les gens réalisent qu’il existe une alternative. En commençant par l’effacement des dettes étudiantes, ils peuvent se rendre compte que les frais généraux de la dette peuvent être effacés sans nuire à l’économie – et même, en la sauvant de la classe des rentiers financiers dans la mesure où toutes les dettes au passif du bilan ont leur contrepartie à l’actif comme les économies de l’oligarchie financière actuelle, qui fait à l’économie américaine ce que le Sénat de Rome a fait au monde antique.

JS : Comment les gens peuvent-ils procéder à partir de là ?

MH : La compréhension doit passer avant tout. Une fois qu’on a le sens de l’histoire, on se rend compte qu’il y a une alternative. Vous voyez aussi ce qui se passe quand une oligarchie de créanciers devient assez forte pour empêcher tout pouvoir public d’amortir ses dettes et pour empêcher les tentatives de le taxer.

Vous devez faire à l’Amérique d’aujourd’hui ce que les républicains firent après la guerre civile : vous devez élaborer un nouveau programme universitaire traitant de l’histoire économique, de l’histoire de la pensée économique et du développement à long terme du monde réel.

JS : Et quelle serait la prémisse d’une telle histoire économique ?

MH : Le point de départ est de réaliser que la civilisation a commencé dans l’ancien Proche-Orient, et a pris un virage pour s’opposer à un secteur public réglementaire fort dans la Grèce et la Rome classiques. La tension à long terme est l’éternel combat de l’oligarchie des créanciers et des grands propriétaires terriens pour réduire le reste de la société au servage, et pour s’opposer à des dirigeants forts habilités à agir dans l’intérêt à long terme de l’économie en créant des freins à cette polarisation.

JS : Alors, combien de temps cela va-t-il durer – des mois, des années, des décennies ?

MH : Cela dure toujours plus longtemps qu’on ne le pense. L’inertie a un grand pouvoir d’auto-renforcement élastique. La polarisation va s’élargir jusqu’à ce que les gens croient qu’une alternative existe et décident de se battre pour elle. Deux choses sont nécessaires pour que cela se produise : premièrement, une grande partie des gens doivent voir que l’économie les appauvrit et que l’image actuelle de ce qui se passe est trompeuse. Au lieu de s’écouler, la richesse défie la gravité et aspire les revenus à la base de la pyramide économique. Les gens doivent travailler plus dur juste pour rester en place, jusqu’à ce que leur mode de vie s’effondre.

Deuxièmement, les gens doivent se rendre compte qu’il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi. Il existe une alternative.

JS : Actuellement, la plupart des gens pensent que la réglementation gouvernementale et la taxation progressive vont empirer les choses, et que les riches sont des créateurs d’emplois, et non des destructeurs d’emplois. Ils pensent que le système doit être renforcé, et non pas remplacé, parce que l’alternative est le « socialisme » – c’est-à-dire ce que les Soviétiques ont fait, et non pas ce que Franklin Roosevelt faisait. Mais aujourd’hui, on dit que le sauvetage des banques et l’octroi de subventions aux nouveaux employeurs sont pour notre propre bien.

MH : C’est ce que les Romains disaient à leurs provinces. Tout ce qu’ils faisaient était toujours pour préserver le « bon ordre », c’est-à-dire ouvrir des opportunités pour leurs propres accaparements de richesses. Ils n’ont jamais dit qu’ils voulaient détruire et piller d’autres sociétés. Madeline Albright a suivi ce modèle rhétorique en décrivant comme étant, à l’instar des Romains et de la brutale mission civilisatrice de la France, un programme visant à améliorer l’efficacité du marché libre mondial. Pour accomplir ce service, la puissance impériale prend tout l’argent que ses colonies, provinces et alliés peuvent générer. C’est pourquoi les États-Unis s’immiscent dans la politique étrangère, comme nous venons de le voir en Ukraine, en Libye et en Syrie.

JS : Vous avez décrit l’ingérence majeure commise: la distorsion du récit de l’histoire dépeignant les pulsions des créanciers et des rentiers vers l’oligarchie comme étant par essence démocratique et contribuant à élever le niveau de vie et la culture. Vos livres montrent exactement le contraire.

MH : Je vous remercie.

1Expression populaire à la fin du XIXème siècle, désignant certains hommes d’affaires aux pratiques douteuses.

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Commentaire recommandé

Anfer // 18.11.2020 à 12h21

Effacer la dette lié à la création monétaire ne pose pas de problème particulier.

Mais comme on fait croire que l’argent est rare, et que les banques prêtent l’argent des déposants et l’épargne, alors on peut effrayer les gens.

Un peu comme on faisait croire en 1981 que les chars rouges allaient défiler à Paris si Mitterand était élu…

10 réactions et commentaires

  • calal // 18.11.2020 à 09h22

     » La condition préalable serait que les gens réalisent qu’il existe une alternative. En commençant par l’effacement des dettes étudiantes, ils peuvent se rendre compte que les frais généraux de la dette peuvent être effacés sans nuire à l’économie ».
    Cela risque de creer de l’alea moral. C’est a dire que l’on recompense un mauvais comportement et que l’on punit le bon. Les etudiants qui ont souscrit a ces prets etudiants ont fait un choix plus ou moins eclaires,les preteurs egalement. Chacun essaie de faire payer les pots casses a quelqu’un d’autre. En 2020, qui peut dire enocre « c’est pas ma faute,j’ai fait ce que la tele m’a dit? ». Croire les « vies revees » des autres sur les profils instagram,vouloir « keep up with the jones », vouloir rivaliser avec les riches ou le voisin d’en face c’est un choix deja interdit par la religion chretienne ( tu ne convoiteras rien de ce que ton voisin possede,ni son bien ni sa femme) et surement d’autres.

    D’autres alternatives se creent deja grace a internet: par exemple aaron clarey sur sa chaine youtube et dans ses livres met en garde depuis longtemps les jeunes americains sur les dangers des prets etudiants et la pertinence d’aller a une universite payante plutot que d’aller vers des bts qui forment davantage a une profession.

    Tres bonne serie d’article par ailleurs.merci les crises.

      +2

    Alerter
    • shmito // 18.11.2020 à 11h50

      Comment l’Age du Bronze s’est sauvé du servage de la dette
      https://michael-hudson.com/2018/11/mutual-aid-vs-moral-hazard/

      Mardi 20 novembre 2018

      L’entraide ou l’aléa moral : opposition de deux principes économiques

      La question de l’annulation des dettes a fait l’objet d’un débat houleux. Les détracteurs de cette idée soulignent que les riches en seraient les principaux bénéficiaires, ce qui représenterait un risque moral. Le débat a rapidement glissé vers une discussion sur les économies modernes et sur la question de la moralité de l’annulation des dettes des personnes ayant des arriérés, alors même que d’autres personnes se sont efforcées de maintenir leurs paiements.

      Les banquiers et les détenteurs d’obligations adorent cet argument, car il dit : « N’annulez pas les dettes. Faites payer tout le monde, ou quelqu’un aura un voyage gratuit (free ride) « .

      Supposons que Solon ait pensé cela à Athènes en 594 av.J-C. Pas d’interdiction de la servitude pour dettes. Pas de décollage grec. Davantage d’oligarchie à la Draco.

      Supposons qu’Hammourabi, les Sumériens et d’autres dirigeants du Proche-Orient aient pensé cela. La majorité de la population serait tombée en esclavage et y serait restée au lieu d’être libérée et d’obtenir restitution de leurs terres. L’âge des ténèbres serait arrivé deux mille ans plus tôt. […]

        +3

      Alerter
      • calal // 18.11.2020 à 13h19

        Nous ne sommes plus a l’epoque antique.Nous sommes dans un systeme capitaliste avec des banques a reserves fractionnaires qui peuvent creer du credit a partir de rien.

        Les banquiers ont aussi des dettes. Allez vous les leur remettre?
        Ceux qui se sont endettes sont des gens qui sont allé ployer le genou devant un banquier : »prete moi des sous que tu as cree a partir de rien misie, je te prie ».Qu’ils honorent leur promesse ou non,ils sont alles ployer le genou.Avoir de l’epargne,c’est ne pas etre oglige d’obeir aux regulateurs et aux banquiers malgre 2 fois 2 mois de confinement… (professions independantes,commerces independants)

        Nous arrivons a un moment ou il faut reequilibrer les systemes euro-dollar de facon interne entre banques,regulateurs,fourmis,cigales et de facon externe (principalement avec l’asie).C’est pour cela qu’il y a exacerbation des tensions politiques intra et inter blocs actuellement.

          +0

        Alerter
  • Rémi // 18.11.2020 à 10h12

    Tout à fait d’accord.
    Quand il dit: « a clef est le concept de dépendance à la richesse et la façon dont elle conduit à l’orgueil démesuré – une arrogance qui cherche à accroître le pouvoir de manière à nuire aux autres. »
    C’est de la belle langue universitaire. Lisez Sade et vous comprendrez pourquoi toutes les classes riches tendent dans la même direction.

    NB: Il faut dépasser la satisfaction Sexuelle, mais aussi comprendre la peur du déclassement et de la perte de la fortune. (CF la vie de Justine et ses conséquences)

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  • calal // 18.11.2020 à 11h51

    En tant que fourmi,cette histoire d’annulation de dettes m’angoisse. En tant que complotiste paranoiaque, je sens l’etat et les banques intriguer pour convaincre la masse des cigales que c’est « juste » de resoudre le probleme de la crise economique liee a l’exces de dettes en spoliant les fourmis. Je suis une fourmi,je crois donc que les problemes ne viennent pas de moi, mais des regulateurs et des banques qui ont flatte les plus bas instincts des cigales pour augmenter leur pouvoir. Et qu’ils vont profiter de la crise que cela a cree pour s’en approprier encore plus.

    Qu’est ce que cela veut dire, annuler les dettes? les dettes de qui envers qui?Cela veut dire que l’on cree une nouvelle monnaie? que l’on met les comptes bancaires a 0 de tout le monde? Et vous croyez qu’apres cela les fourmis vont se remettre au travail a fond les ballons a nouveau? Pourquoi le feraient elles? pour demander pardon des annees d’esclavages et de « patriarcat masculin toxique »? Les cures catho nous ont fait le coup de la manipulation par la culpabilisation et la honte depuis des decennies:cela ne marchera plus…

    Et les chinois vous croyez qu’ils vont s’asseoir sur leurs creances,continuer d’echanger des marchandises contre de nouvelles promesses papier et dire « merci les occidentaux de nous permettre de travailler pour produire ces marchandises »?Non ils vont les echanger aux russes,aux iraniens et au venezuela plutot qu’a nous. Et si on veut les empecher de transporter ces marchandises par la mer,il y aura la guerre…

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    • step // 18.11.2020 à 12h16

      c’est certain qu’il ne faut annuler les dettes que dans la mesure ou l’on est certain qu’elles ne PEUVENT pas être remboursées. Cette annulation ne concerne donc pas les « riches ». Oui il y aura des « voyages gratuit », donc acte, il y a des gens qui ont la chance de naitre entre les bonnes cuisses, d’autres d’être là au bon moment…
      Après rien n’empêche d’annuler les dettes au rythme du remboursement du capital. En gros si les intérêts déjà payés dépassent x% du montant du capital, on annule. Dans ce cas là, l’aléa moral est moindre (en fonction de x) et l désendettement se fera quand même.

      Une partie non négligeable de la dette d’état a déjà été payée plusieurs fois. (confirmation olivier si il me lit). Le prêteur n’est pas floué, il récupère progressivement son argent, mais juste le montant investi. Il accepte donc une perte (de l’inflation) qui dans les pays comme le notre est modérée.

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    • Anfer // 18.11.2020 à 12h21

      Effacer la dette lié à la création monétaire ne pose pas de problème particulier.

      Mais comme on fait croire que l’argent est rare, et que les banques prêtent l’argent des déposants et l’épargne, alors on peut effrayer les gens.

      Un peu comme on faisait croire en 1981 que les chars rouges allaient défiler à Paris si Mitterand était élu…

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  • utopiste // 18.11.2020 à 13h56

    Il faut rendre à l’argent sa fonction première, outils facilitant l’échange, et l’y cantonner. On peut prêter un tounevisse ou une tondeuse, on ne s’attend pas à s’en voir restituer deux. Pourquoi cette exception avec l’argent, si ce n’est par le chantage et pour le pouvoir ?

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  • un citoyen // 18.11.2020 à 14h26

    Bien lu les quatre épisodes et je trouve que cette façon de voir les choses est intéressante. Mais il y a quelque-chose à laquelle je doute : la nature des « tyrans » dans la Grèce antique et des rois dans la Rome antique (dont surtout le dernier, Tarquin).
    En effet, le peuple aspire à changer le système et veut, à juste titre, se débarrasser de l’oligarchie qui les empoisonne. Mais les fameux tyrans du VIIème siècle av JC de Grèce sont-ils réellement des personnes qui ont pour vocation de prendre le pouvoir réellement dans l’intérêt du peuple ?
    C’est certes possible étant donné qu’une traduction du mot « tyran » de cette époque peut signifier « maître » et qu’il peut y avoir alors des mauvais tout comme des bons.
    Dans le mauvais cas, ils le font peut-être dans les actes, au moins partiellement, mais ne le feraient-ils pas plutôt principalement dans leur intérêt, en trompant le peuple, la démocratie s’installant dans les décennies suivantes suite aux échanges avec ces derniers, leurs ruses ne marchant plus ou de moins en moins ?

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  • Anfer // 18.11.2020 à 19h26

    Ce qui est très intéressant dans ces articles, c’est qu’on a la une présentation d’un travail d’historien, qui obéi à des exigences scientifiques, de sciences sociales bien sur.

    La réalité historique de la monnaie et de la dette qu’il décrit, c’est le consensus historique, anthropologique, archéologique et sociologique actuel.
    Établie par des scientifiques, qui appliquent la méthode scientifique des sciences sociales.

    Mais… il y a une « discipline » des sciences sociales, qui bizarrement elle, se situe en dehors de ce consensus, et mieux, elle fait comme s’il n’existait pas.

    Bien sur, cette discipline, c’est l’économie, attention, je ne parle pas de tous les économistes.
    Mais tout de même de ceux qui représentent la théorie « dominante », dominante pas du tout parce qu’elle représenterait le consensus, bien au contraire.
    Dominante parce que ce qu’elle « dit » est favorable à ceux qui sont en position dominante économiquement à l’heure actuelle.

    Et des gens qui ont une prétention d’experts dans un domaine scientifique, sans le justifier le moins du monde par des preuves tangibles, ça porte un nom…
    Ça s’appelle des charlatans.

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