Traitement des attentats par les télévisions et les radios : le Conseil rend ses décisions

Communiqué du jeudi 12 février 2015

Durant les attentats terroristes survenus en France entre le 7 et le 9 janvier 2015, les médias audiovisuels ont assuré l’information du public, remplissant le rôle essentiel qui est le leur.

Conscient des difficultés propres à la couverture d’une telle actualité, le Conseil supérieur de l’audiovisuel avait invité, par une note aux rédactions du 9 janvier, les télévisions et les radios à agir avec le plus grand discernement, notamment en vue de permettre aux forces de l’ordre de remplir leur mission avec toute l’efficacité requise.

A l’issue de ces évènements dramatiques, le Conseil a réuni le 15 janvier les responsables des chaînes de télévisions et des radios pour une réflexion commune.

Parallèlement, dans l’exercice des missions de contrôle qui lui sont confiées par la loi, il s’est assuré du respect des principes et des règles de la communication audiovisuelle par ces médias. Parmi les quelque cinq cents heures de programmes analysées, il a identifié des séquences susceptibles de constituer des manquements, qui ont fait l’objet d’une instruction contradictoire.

Réuni en formation plénière mercredi 11 février, le Conseil a relevé 36 manquements dont 15 ont donné lieu à mise en garde et 21, plus graves, ont justifié des mises en demeure.

Ces décisions portent sur les faits suivants.

– La diffusion d’images issues de la vidéo montrant le policier abattu par les terroristes

Le Conseil a examiné la séquence de l’assassinat du policier Ahmed Merabet par les terroristes, diffusée par la chaîne France 24. Même si l’instant précis de la mort n’a pas été montré, cette séquence faisait entendre les détonations d’arme à feu ainsi que la voix de la victime et exposait son visage et sa situation de détresse. Elle a porté atteinte au respect de la dignité de la personne humaine.
En conséquence, le Conseil a décidé de mettre en demeure la chaîne de respecter ce principe fondamental.

Par ailleurs, il a considéré que la diffusion, sur France 5, de la une d’un journal britannique, le Daily News, montrant l’image du policier à terre, dans une situation de détresse, non floutée, quelques secondes avant d’être abattu, méconnaissait également le respect de la dignité de la personne humaine.
Le Conseil a mis en garde France 5 contre la réitération de ce type de manquement.

– La divulgation d’éléments permettant l’identification des frères Kouachi

Le Conseil a considéré que la divulgation, par i>Télé et LCI, d’informations concernant l’identification de Saïd et Chérif Kouachi, avant la diffusion de l’appel à témoins par la Préfecture de police et ce, en dépit des demandes précises et insistantes du procureur de la République, pouvait leur permettre de comprendre qu’ils avaient été identifiés et qu’ils étaient activement recherchés, ce qui risquait de perturber l’action des autorités.

En conséquence, il a décidé de mettre en demeure ces chaînes de respecter leurs obligations relatives à l’ordre public.

– La divulgation de l’identité d’une personne mise en cause comme étant l’un des terroristes

Le Conseil a considéré qu’en désignant une personne comme étant l’un des terroristes recherchés par les autorités, même en entourant cette information de certaines précautions, les chaînes BFM TV, France 2, i>Télé, LCI et TF1, ont non seulement manqué de mesure dans le traitement de l’enquête, mais encore pris le risque d’alimenter les tensions dans la population à partir d’une allégation qui s’est révélée inexacte.

Il a mis en garde ces cinq chaînes de télévision contre le renouvellement de tels manquements.

– La diffusion d’images ou d’informations concernant le déroulement des opérations en cours, alors que les terroristes étaient encore retranchés à Dammartin-en-Goële et à l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes

Le Conseil a considéré que la diffusion par les chaînes BFM TV, Canal +, Euronews, France 2, France 24, LCI et TF1, d’informations et d’images indiquant notamment le déploiement des forces de l’ordre, le positionnement exact de certaines d’entre elles ou encore la stratégie mise en place, aurait pu être préjudiciable au déroulement des opérations ainsi qu’à la sécurité des otages et des membres des forces de l’ordre, dans la mesure où les terroristes pouvaient y avoir accès.

Le Conseil a mis en garde les télévisions concernées au regard de la nécessaire conciliation entre la sauvegarde de l’ordre public et le respect de la liberté de communication.
– L’annonce que des affrontements contre les terroristes avaient lieu à Dammartin-en-Goële alors qu’Amedy Coulibaly était encore retranché à la Porte de Vincennes

Le Conseil a relevé que BFM TV, Euronews, France 2, France 24, i>Télé, LCI, TF1, Europe 1, France info, France inter, RFI, RMC et RTL, ont annoncé en direct que des affrontements avaient éclaté entre les forces de l’ordre et les terroristes à Dammartin-en-Goële. Il considère que la divulgation de cette information aurait pu avoir des conséquences dramatiques pour les otages de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, dans la mesure où Amedy Coulibaly avait déclaré lier leur sort à celui de ses complices de Dammartin-en-Goële.

En conséquence, le Conseil a décidé de mettre en demeure ces télévisions et radios de respecter l’impératif de sauvegarde de l’ordre public.

– La diffusion d’informations concernant la présence de personnes cachées dans les lieux de retranchement des terroristes, alors que les assauts n’avaient pas encore été menés par les forces de l’ordre et qu’un risque pesait donc toujours sur leur vie

Le Conseil a relevé que France 2, TF1 et RMC ont signalé la présence d’une personne qui était parvenue à se cacher dans l’imprimerie où Saïd et Chérif Kouachi s’étaient retranchés. Il constate aussi que BFM TV et LCI ont émis l’hypothèse qu’une ou plusieurs personnes s’étaient réfugiées dans une chambre froide ou dans une réserve du magasin Hyper Cacher où Amedy Coulibaly retenait ses otages.

Le Conseil a considéré que la diffusion de ces informations, à l’heure où les terroristes pouvaient encore agir, était susceptible de menacer gravement la sécurité des personnes retenues dans les lieux.

Il a décidé de mettre en demeure les médias audiovisuels concernés de ne plus renouveler de tels manquements à l’ordre public.

– La diffusion des images de l’assaut mené par les forces de l’ordre dans le magasin Hyper Cacher de la Porte de Vincennes

Le Conseil a examiné la diffusion intégrale, par France 3 et Canal +, d’une vidéo montrant l’assaut mené contre l’Hyper Cacher, y compris les tirs mortels sur le terroriste alors qu’il affrontait les forces de l’ordre. Il a considéré que ces images insistantes, susceptibles de nourrir les tensions et les antagonismes, pouvaient contribuer à troubler l’ordre public.

Il a, en conséquence, mis en garde les chaînes contre le renouvellement d’un tel manquement.

Tirant les enseignements de ces constats, le Conseil se propose d’apporter à la recommandation n° 2013-04 du 20 novembre 2013 relative au traitement des conflits internationaux, des guerres civiles et des actes terroristes par les services de communication audiovisuelle, trois adjonctions concernant le respect de la dignité de la personne humaine, la sauvegarde de l’ordre public et la maîtrise de l’antenne.

Ces propositions de modifications feront l’objet d’une consultation des médias audiovisuels destinataires de la recommandation dans les plus brefs délais.

Source : CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel)


Couverture médiatique des attentats : France Info proteste contre la mise en demeure du CSA

[…]

Le groupe Radio France a fait part de sa surprise et de son étonnement face à cette mise en demeure et examine toutes les possibilités de recours contre cette sanction : “Ils nous reprochent d’avoir dit sur l’antenne de France Info : il se passe quelque-chose à Dammartin-en-Goële, il y a des coups de feu“, explique Erik Kervellec, directeur de la rédaction de France Info. “C’est l’un des reporters de France Info qui a décrit la scène. Si on nous avait dit ‘Il va y avoir une intervention’, nous sommes des gens responsables. Nous n’aurions pas communiqué et dit des choses qui étaient de nature à faire dégénérer la situation. Mais à aucun moment nous n’avons reçu une consigne de ce type de la part des autorités compétentes. Nous contestons cette mise en demeure, nous ne la comprenons pas. Et nous envisageons des recours pour faire revenir le CSA sur cette sanction que nous jugeons parfaitement injustifiée“.

Source : Grégoire Lecalot, pour France Info


Attentats en France: ce que l’on reproche aux médias

Les actes terroristes des jours passés ont, à juste titre, été largement couverts par les télévisions et radios françaises. Téléspectateurs, confrères et proches des victimes ont dénoncé de grosses maladresses dans la couverture des évènements.

Attentats en France: ce que l'on reproche aux médias
Des journalistes à Dammartin-en-Goële à où les deux auteurs de la tuerie de Charlie Hebdo le 9 janvier 2015

Cinq jours d’une rare intensité. Entre mercredi et dimanche, les médias ont été sur tous les fronts. Et certains de leurs comportements sont aujourd’hui le cible de critiques. Le CSA a convoqué télés et radios pour en parler.

Les reproches se focalisent principalement sur la journée de vendredi 9 janvier. Deux prises d’otages ont alors lieu en même temps. A Dammartin-en-Goële, les frères Kouachi – les terroristes qui ont tué 12 personnes à Charlie Hebdo – sont retranchés dans une imprimerie. Au même moment porte de Vincennes à Paris, Amedy Coulibaly retient en otages plusieurs personnes dans une supérette casher.

Des images trop explicites

La première chaîne de télévision présente Porte de Vincennes était France 2. Avec son journaliste, les Français ont découvert les premières images du lieu où se déroulait la prise d’otages. Le journaliste était extrêmement proche des forces de l’ordre, peut-être un peu trop, puisqu’elles lui ont demandé de bien vouloir reculer. Une proximité qui a dérangé certains internautes, soulignant le danger qu’elle pouvait représenter, tant pour le journaliste que pour le bon déroulement des opérations de secours.


Au vu des mauvaises réactions, le rédacteur en chef adjoint au service politique de France 2 a pris la défense de son journaliste sur Twitter: “Mathias Barrois reste à une distance raisonnable, hors de portée. Il fait son job avec professionnalisme et responsabilité. Et les images qu’il filme ne mettent pas en péril l’intervention policière en cours.”


France 2 mène l’enquête de son côté

Après Mathias Barrois, c’est Elise Lucet -toujours pour France 2- qui s’attire les foudres des forces de l’ordre. La journaliste a interviewé en direct un témoin tout en sachant qu’elle n’avait pas encore parlé à la police. Il s’agit de la soeur de l’homme caché de l’imprimerie de Dammartin et parvenait à dialoguer avec les forces de l’ordre.

La journaliste révèle ainsi la présence et l’identité d’un homme dans les locaux de l’imprimerie. Certains estiment qu’elle le met ainsi en danger.

BFMTV interviewe les terroristes

Vendredi 9 janvier, en plein siège de l’imprimerie, un journaliste de BFMTV tente d’appeler l’imprimerie de Dammartin-en-Goële et tombe par hasard sur Chérif Kouachi. Dans une interview auDauphiné, le journaliste -Igor Sahiri- dit qu’il pense avoir fait son travail. L’interview a été envoyée aux forces de police et n’a été diffusée qu’après l’assaut de la BRI. “Et la chaîne n’a pas diffusé de nombreux passages, notamment ceux des revendications. Car on ne voulait vraiment pas lui offrir une tribune”, explique le journaliste.

Un peu plus tard dans la journée, BFMTV a également eu l’occasion de parler avec Amedy Coulibaly, alors qu’il retenait plusieurs personnes en otage porte de Vincennes. Cette fois, c’est le terroriste qui a contacté la chaîne et non l’inverse. Diffusée au même moment que celle de Chérif Kouachi, l’interview a été conduite par le directeur adjoint de la rédaction de BFM, Alexis Delahousse.

BFM révèle la présence d’un otage

Alors qu’Amedy Coulibaly tenait toujours son siège dans l’épicerie casher de la porte de Vincennes, BFMTV révèle la présence de six personnes, dont un bébé, au sous-sol de l’établissement, dans la chambre froide. La chaîne était en contact permanent avec ces personnes et pensait pouvoir révéler leur location sans les mettre en danger. C’est en tous cas ce qu’explique Hervé Béroud, directeur de la rédaction de la chaîne au Monde: “A une occasion, le journaliste Dominique Rizet, en plateau, a évoqué une femme qui se serait cachée dans une chambre froide. Mais il l’a fait parce qu’il était en contact avec une personne du Raid sur place, qui lui avait dit que ces personnes-là n’étaient plus en danger car les forces d’intervention avaient pris position près de la chambre froide.”

La femme d’un des ex-otages est quant à elle furieuse. Interrogée par la chaîne après la libération de son époux, elle met en cause leur inconscience: “Vous avez failli faire une grosse, grosse, grosse erreur, BFM. Parce que vous étiez en direct avec les gens qui étaient dans la chambre froide. Ils vous ont dit qu’ils étaient six en bas avec un bébé. Et deux minutes après, c’est passé sur BFM. Et le terroriste a regardé BFM.”

RTL, propagandiste?

RTL a également tenté de joindre Amedy Coulibaly en appelant directement le magasin Hyper Cacher. Le terroriste a alors décroché puis mal raccroché le téléphone sans dire mot aux journalistes. Mais la rédaction de RTL a pu entendre et enregistrer ce qu’il disait à ses otages. Une longue conversation de près de 5 minutes dans laquelle l’homme donne les raisons qui l’ont poussé à commettre ces actes.

Taxé de propagande, cet enregistrement a suscité un bon nombre de réactions négatives. Sur Twitter, on pouvait notamment lire les messages suivants: “Les journaliste de RTL téléphonent à {Amedy] Coulibaly en pleine prise d’otage. Inconscience ou traitement de l’info? ”

Source : Amélie Cochet, pour L’Express


Dammartin et Vincennes : les cinq erreurs des médias (et leur défense)

Des attentats, deux traques et deux prises d’otages simultanées. L’événement, aussi dramatique qu’historique, est impossible à anticiper pour les médias censés chercher et livrer l’information.

Pendant 54 heures – entre la tuerie à Charlie Hebdo et la fin de la prise d’otages à Vincennes et du retranchement des frères Kouachi à Dammartin-en-Goële –, les chaînes d’info télé, les radios et les lives des sites internet ont rapporté minute par minute la situation.

Si certains médias ont brillamment réussi à rendre compte de ce qui se passait, sans livrer trop d’informations inexactes ou sensationnalistes, d’autres se sont rendus coupables d’un bon nombre d’erreurs. Quelles sont-elles et quelles sont les explications données par les rédactions ? Rue89 revient sur cinq d’entre elles.

1. Mise en danger de la vie des otages… mais avec l’accord du Raid

La vidéo de la femme d’un otage accusant BFM-TV d’avoir mis en jeu la vie de son fils, retenu dans l’épicerie Hyper Cacher porte de Vincennes, a fait le tour du Web. Selon elle, la « première chaîne d’info de France » a commis une imprudence qui aurait pu être mortelle. Interrogée par BFM-TV, elle attaque cette même chaîne :

« Vous avez failli faire une grosse, grosse, grosse erreur, BFM. Parce que vous étiez en direct avec les gens qui étaient dans la chambre froide. Ils vous ont dit qu’ils étaient six en bas avec un bébé. Et deux minutes après, c’est passé sur BFM. Et le terroriste a regardé BFM. Heureusement qu’il n’a pas vu la bande qui passait en bas [le bandeau en bas de l’écran, ndlr]. Sinon, mon mari et les cinq autres étaient morts. »

Joint par Le Monde pour se défendre, Hervé Béroud, directeur de la rédaction de BFM-TV, estime ne rien avoir à se reprocher. Il explique :

« A une occasion, le journaliste Dominique Rizet, en plateau, a évoqué une femme qui se serait cachée dans une chambre froide. Mais il l’a fait parce qu’il était en contact avec une personne du Raid sur place, qui lui avait dit que ces personnes-là n’étaient plus en danger car les forces d’intervention avaient pris position près de la chambre froide […]

Enfin, la dame dit que le preneur d’otages regardait BFM-TV. Je ne sais pas si c’est vrai mais nous n’avons jamais entendu que c’était le cas et quand nous l’avons eu au téléphone vers 15 heures, il ne nous a rien dit de tel. »

« Il n’y a aucun intérêt à donner des précisions sur les otages »

En réalité, la version de la police est tout à fait différente. Contacté par Rue89, un haut responsable des opérations nuance sérieusement ces explications :

« A ma connaissance, le Raid avait autre chose à faire que d’autoriser BFM-TV à donner des informations sur les otages. Et d’ailleurs, tant que les otages ne sont pas libres, il n’y a aucun intérêt à donner des précisions, surtout que l’on sait aujourd’hui que Coulibaly regardait bien les informations. »

Les critiques émises par ce policier visent également d’autres médias. Il ajoute :

« Sur France 2, ils ont annoncé qu’il y avait un otage présumé à Dammartin et sur RMC, un député UMP a osé dire qu’il y avait un otage caché dans l’imprimerie. Je crois qu’ils ne se rendent vraiment pas compte des conséquences dramatiques que cela aurait pu entraîner. »

En effet, les deux terroristes ne savaient manifestement pas qu’il y avait quelqu’un caché dans l’entreprise où ils s’étaient réfugiés, le gérant de celle-ci ayant raconté qu’il leur avait dit être seul, avant d’être relâché dans la matinée.

Or, France 2 a interviewé en direct la sœur de l’otage ; et le député UMP de Seine-et-Marne, Yves Albarello, a carrément précisé que celui-ci était « caché » dans l’imprimerie.


LE DÉPUTÉ UMP ANNONCE SUR RMC LA PRÉSENCE D’UN OTAGE « CACHÉ »

Comme on l’apprendra après l’assaut du GIGN, l’homme était bien présent dans l’imprimerie, mais caché sous un évier. Il a pu donner des informations par SMS aux forces de l’ordre et ne pas se faire prendre par les terroristes qui, par chance, n’ont pas regardé France 2 ni écouté RMC.

2. Entrave au travail des policiers… mais avec leurs remerciements

La traque des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly a également donné lieu a des scènes médiatiques hallucinantes. Lors des opérations policières, les journalistes ont très souvent été « au cœur de l’info », quitte à se faire violemment refouler par les équipes d’intervention.


UN JOURNALISTE DE FRANCE 2 REFOULÉ PAR LE RAID

Des caméras pointées sur les positions des forces de l’ordre avant les deux assauts ont également agacé de nombreuses personnes sur Twitter :

Droit dans ses bottes, Hervé Béroud de BFM-TV a précisé sur France Inter lundi :

« Nous avons été en rapport pendant ces trois journées, et avec les hautes autorités de l’Etat (notamment à l’occasion de ces deux coups de fil avec les terroristes), et avec les plus hautes autorités de la police. Et dans les deux cas, à la fin de ces événements, les autorités publiques et les autorités de la police nous ont appelés pour nous remercier de notre sens des responsabilités. »

« Les télés ont compliqué la tâche des forces de l’ordre »

Contacté par Rue89, le ministère de l’Intérieur n’a pas donné suite à nos appels. S’agissant des remerciements de la police, notre responsable veut encore nuancer :

« A ma connaissance, si BFM-TV a été remercié, c’est uniquement parce qu’ils ont accepté de couper une caméra qui pouvait prévenir le terroriste de l’attaque du Raid. »

Et d’ajouter :

« Le travail de cette chaîne, mais aussi celui des autres, a parfois vraiment compliqué la tâche des forces de l’ordre. Nos hommes sur le terrain et ceux derrière les écrans devaient scruter les télés puis aller voir les journalistes pour leur demander de changer d’endroit. »

Le CSA convoque les télés et radios jeudi

Avant de réaliser ces erreurs, l’ensemble des médias avaient pourtant reçu de nombreuses alertes. Le ministère de l’Intérieur et la préfecture de police avaient régulièrement souligné l’importance de ne pas relayer de fausses informations ou de gêner le travail de la police.

Certes, la situation était exceptionnelle, mais cela relève en un sens d’une configuration classique où à la volonté de discrétion des forces de l’ordre, se heurte le droit d’informer de la presse. Et, dans d’autres circonstances, c’est parce qu’ils ont outrepassé les limites imposées par la police et la gendarmerie que les journalistes ont prouvé qu’il y avait eu des erreurs, des dysfonctionnements, voire des bavures.

Néanmoins, en l’occurrence, le ministère de l’Intérieur et notre haut responsable des opérations n’ont pas été les seuls à montrer leur agacement. Le (Conseil supérieur de l’audiovisuel) CSA lui-même avait publié un communiquédemandant davantage de « discernement ».

Sollicité par Rue89, un responsable du CSA précise qu’une équipe est « en train de regarder à nouveau tout le travail qui a été fait sur ces prises d’otages ». Il ajoute :

« Nous allons convoquer les télés et les radios ce jeudi. Nous allons entamer une réflexion avec elles et nous prendrons éventuellement des mesures si besoin. »

Par ailleurs, les errements de la presse ne sont pas limités à gêner le travail des forces de l’ordre.

Atteinte à la dignité humaine… mais le New York Times a fait pareil

Dans un autre registre, certains journaux ne sont pas non plus exempts de tout reproche. Le Point par exemple, a décidé de marquer le coup avec sa une publiée après l’attaque de Charlie Hebdo. L’hebdomadaire n’a pas hésité à afficher la photo du policier à terre, levant les bras en signe de reddition avant de se faire abattre.

De quoi faire réagir le ministre de l’Intérieur et mettre en colère le premier ministre Manuel Valls :

« Un policier qui faisait son travail a été abattu lâchement. Et je ne vous cache pas mon dégoût qu’un hebdomadaire aujourd’hui sorte avec cette image, celle du policier abattu lâchement par des terroristes. »

La jurisprudence Erignac

Dans un billet intitulé « Le choix d’une photo », la rédaction du journal assume et justifie son choix :

« Pourquoi avons-nous choisi cette photo pour la couverture ? Parce que précisément elle montre la violence, la barbarie, et la lâcheté des terroristes. Et l’atteinte à un symbole de l’Etat, la police.

Nous pensons que nous ne pouvons pas occulter cette réalité, justement parce qu’elle est insupportable. D’autres journaux, comme le New York Times, ont publié en une cette même photo symbole. C’est un dilemme ancien pour la presse. »

Malgré la défense du Point, la famille de policier tué pourrait saisir la justice et s’appuyer sur le célèbre exemple Erignac.

En effet, suite à l’assassinat du préfet, Paris Match avait publié une photo montrant son corps au sol, la tête auréolée d’une tache de sang. La Cour de cassation avait alors fait primer le droit au respect de la vie privée sur celui de l’information.

Le nom d’un suspect balancé… mais son innocence ultérieurement précisée

Le soir de l’attentat à Charlie Hebdo, l’identité de trois suspects circule sur Internet. Habituellement, la presse ne livre que le prénom et parfois l’initiale du nom. Mais cette fois-ci, le journaliste controversé qui intervient notamment sur la chaîne i24 news, Jean-Paul Ney, en décide autrement.

Sur Twitter mercredi soir dernier, il diffuse un document accompagné du message : « On vous tiens enfants de putains » (sic). En plus de l’identité des frères Kouachi (alors recherchés par la police), il divulgue le nom de Mourad H. et celui de ses parents.

Ce jeune de 18 ans, en terminale S, a beau se rendre à la police le soir même, en compagnie de son père, pour prouver son innocence, l’emballement commence. De nombreux médias diffusent son nom, le présentant comme le principal suspect de la tuerie, et des messages appelant à le tuer pullulent sur Internet.


Capture du site de Valeurs actuelles

En guise de mea culpa, les rédactions qui ont relayé cette fausse information se contentent de préciser que Mourad est finalement « mis hors de cause ». Aucune excuse, aucun erratum.

Le responsable policier tient encore à dénoncer « l’imprudence » de ce genre d’informations :

« Il faut savoir que des éléments de l’enquête divulgués trop tôt – comme la carte d’identité d’un des frères Kaouchi abandonnée dans la voiture ou la diffusion de la fiche d’identité des suspects – cassent l’effet de surprise de nos services. Cela peut nuire à notre travail et donc à l’enquête. »

5. Deux morts au début de la prise d’otages à la porte de Vincennes

Difficile, dans un tel flux d’informations aussi exceptionnelles qu’urgentes et denses, de déterminer quoi diffuser et quand. L’exemple le plus symbolique de cette problématique éditoriale est probablement à chercher du côté des annonces qui ont accompagné le début de la prise d’otages dans le supermarché de la porte de Vincennes.

Rapidement, l’Agence France Presse (AFP) a annoncé « au moins deux morts », citant une source « proche du dossier ». Mais suite à cette information, des sites ont affirmé que des autorités officielles telles que la préfecture de police de Paris et le ministère de l’Intérieur démentaient, comme le reflète cet extrait du suivi, en live, du site des Echos :


Capture des Echos

Même rectification du côté du Monde, qui annonçait dans son live à 14h27 :

« Deux personnes auraient été tuées lors de la prise d’otages porte de Vincennes, selon une source syndicale policière à plusieurs médias. »


Capture du Monde.fr

Avant de démentir et de corriger une nouvelle fois près d’une demi-heure plus tard :

« Nous avons annoncé, puis démenti, des victimes dans la prise d’otages de Vincennes. En réalité, la préfecture les dément, mais une autre source judiciaire nous indique qu’il y aurait “au moins deux” victimes à déplorer
15h06. »

Prise à partie sur Twitter et certains plateaux télé, l’AFP se défend toutefois de toute erreur à Rue89. Didier Lauras, rédacteur en chef France à l’agence :

« J’ai vécu quelques heures quelque peu inconfortables, comme cela arrive dans le métier lorsqu’on a raison trop tôt. »

A l’en croire, le seul tort de l’agence est d’avoir donné une information pourtant jugée « béton » (la règle étant deux sources solides et fiables) « avant tout le monde ». Information accompagnée qui plus est d’une grande prudence du ministère de l’Intérieur, qui refusait alors de confirmer ou de donner le moindre bilan.

S’en est suivi « un niveau de cafouillages, de rumeurs, de fausses infos ahurissantes », regrette le journaliste, qui assure ne pas avoir cessé de vérifier cette information auprès des journalistes police/justice sur le terrain qui, eux, assure-t-il encore, ne doutaient pas de la solidité de leurs sources. Il ajoute :

« Très vite, on a compris qu’on n’aurait un bilan officiel qu’à la fin de l’assaut. »

Avant de glisser :

« D’une certaine façon, on avait faux : ce n’était pas deux mais quatre [victimes]. Mais ce n’était pas zéro. […] Et par expérience, on sait que si une de nos infos est vraiment fausse, [le ministère] demande un rectificatif. Nous ne sommes pas infaillibles, mais je relève que nous n’avons fait aucune correction en cinq jours. »

« Une fois que l’AFP l’a diffusée, nous avons fait un push »

Si l’AFP a ainsi été sous le feu des critiques, c’est parce qu’elle demeure encore aujourd’hui une référence pour les médias. Malgré la concurrence d’Internet, et des témoignages en live sur les réseaux sociaux, l’institution reste perçue comme une source d’informations fiables et de première main par les rédactions, telles celle de L’Express.

Rédactrice en chef pour le site du titre, Emma Defaud reconnaît l’importance de l’agence dans sa décision de diffuser ou non telle ou telle information. En ce qui concerne celle portant sur les deux victimes porte de Vincennes, elle raconte :

« Notre journaliste sur place et les confrères diffusaient cette information, mais nous ne l’avons pas publiée car nous ne l’avions pas doublement vérifiée. C’est une fois que l’AFP l’a diffusée que nous avons fait un push [une alerte envoyée sur les téléphones portables, ndlr]. »

De son côté, Le Monde affirme avoir essayé de se référer à une seule règle. Samuel Laurent, responsable de la chaîne Décodeurs, également chargé, comme d’autres chefs de pôle, de participer au suivi 24 heures sur 24 mis en place par le site sur ces derniers jours, explique :

« On ne fait rien tant qu’il n’y a pas de validation chez nous. C’était un peu la folie, beaucoup de choses sortaient dans tous les sens, qui s’avéraient par la suite fausses… L’idée était : pas d’emballement, on prend le temps de vérifier, notamment auprès des spécialistes du sujet, les rubricards police/justice. »

Mais cet effort de double vérification, et d’appui sur les équipes en interne, que tous, des sites de L’Express à Metronews, nous assurent avoir mené ces derniers jours, n’a pas empêché des allers-retours d’informations et de démentis dans les suivis en direct des événements.

En particulier du côté du Monde, qui répondait également aux questions des internautes dans son live – ces derniers ne manquant pas de relever les différences dans les couvertures des différents médias.

« Il est important de mener une réflexion commune »

A ce propos, Samuel Laurent explique que les journalistes du titre ont tenté de raconter les coulisses de la rédaction, et d’exposer l’incertitude à laquelle ils se sont aussi confrontés.

Bon nombre de rédactions affirment d’ailleurs vouloir revenir sur leur traitement de cet événement. C’est le cas à L’Express :

« Il est important de mener une réflexion commune [sur les informations à publier dans ces circonstances]. »

Et en particulier sur la responsabilité des rédactions susceptibles, dans ce genre de cas heureusement exceptionnels, de diffuser des choses pouvant « servir à des personnes qui veulent nuire à la situation ». Même discours àMetronews. Flore Galaud, la rédactrice en chef adjointe, annonce :

« On va avoir cette réflexion, tout le monde en a besoin. »

Source : David Perrotin et Andréa Fradin, pour Rue 89

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12 réponses à Le CSA fait le point sur le traitement des attentats par les médias

Commentaires recommandés

Johan Le 22 avril 2015 à 11h59

Que du vent au final, puisque quoi qu’il soit reproché aux medias ils ne reçoivent qu’un blâme sans valeur.

  1. Alae Le 22 avril 2015 à 10h56
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    “RTL a également tenté de joindre Amedy Coulibaly en appelant directement le magasin Hyper Cacher. Le terroriste a alors décroché puis mal raccroché le téléphone sans dire mot aux journalistes. Mais la rédaction de RTL a pu entendre et enregistrer ce qu’il disait à ses otages. Une longue conversation de près de 5 minutes dans laquelle l’homme donne les raisons qui l’ont poussé à commettre ces actes.”

    C’est marrant, cette tendance actuelle à ne pas raccrocher son téléphone.

    “Inconscience ou traitement de l’info ?”, mais enfin, qu’est-ce que cette phrase veut dire ? Aujourd’hui, certains se contentent d’enfiler des mots les uns derrière les autres, sans la moindre considération pour le sens des phrases. Ce que ça peut être agaçant, cette débilité à jets continus et cette impression pénible de vivre dans une cour de récré !


    • Anne Le 22 avril 2015 à 12h41
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      “C’est marrant cette tendance actuelle à ne pas raccrocher son téléphone”

      Tout à fait d’accord, surtout dans ces temps de surveillance massive des conversations téléphoniques, et avec ces technologies qui permettent justement d’utiliser micros et caméras des portables pour en faire des appareils de surveillance.


      • Anne Le 22 avril 2015 à 14h09
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        Je n’ai pas complété par l’essentiel : “utiliser les micros et caméras des portables, …….. à l’insu de leurs propriétaires,…….pour en faire des appareils de surveillance.


  2. Johan Le 22 avril 2015 à 11h59
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    Que du vent au final, puisque quoi qu’il soit reproché aux medias ils ne reçoivent qu’un blâme sans valeur.


    • V_Parlier Le 22 avril 2015 à 14h10
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      Et il en aura fallu du temps pour que toutes ces imprudences remarqués par des quidams comme nous soient enfin clairement énoncées par le CSA ! Mais bon, mieux vaut tard que jamais…


  3. Anne Le 22 avril 2015 à 12h29
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    Après le CSA pour les média, nous aimerions voir les députés de l’opposition et les média, réclamer des explications sur les failles de la protection policière du journal et des journalistes, (assurés par les aurorités pourtant déjà depuis plusieurs années), autorités et forces de police sous les ordres du Ministre de l’Intérieur, auquel il faudrait demander des explications sur l’échec de cette protection, échec qui a permis cet attentat et provoqué la mort violente de toutes les victimes.


  4. Grégoire Le 22 avril 2015 à 12h33
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    Quand est ce que le CSA condamnera la propagande mensongère de ces même médias ? Et pourquoi en France il n’existe aucune télé ou radio d’informations alternatives si ce n’est que le CSA bloque tous les demandes qui ont été formulées ? CSA… Censure Seclection Audiovisuel…


  5. Astrolabe Le 22 avril 2015 à 13h43
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    Bon, mais le pire, il me semble, c’est que qqn qui a réussi à se planquer, téléphone pour dire où il est caché, et qu’un de ses parents aille le raconter à la presse….


  6. adrien Le 22 avril 2015 à 14h04
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    Après le sermon du CSA , que croyez vous que les médias mis en cause répondent ?
    Une quinzaine d’entre eux se sont réunis au siège de TF1 et ont publié une lettre ouverte dans laquelle ils estiment l’information menacée ! ( Libé 18/02) .
    Wouaf ! comme si elle ne l’était pas déjà avant !
    En fait cette affaire ne serait qu’un petit accès de fièvre, un dérapage (de plus) sans conséquence. D’ailleurs ceux qui critiquent ne sont que des populistes, c’est bien connu .
    Dans la presse-système, car c’est bien un système subventionné par les gouvernements, les journalistes-stars s’auto-congratulent : voire l’affaire de la carte de presse de Pascale Clark avec le renfort de Patrick Cohen et de Franz-Olivier Giesbert. Voire aussi l’annonce erronée de la mort de Martin Bouygues : là, c’est la gestion de l’AFP, caution des autres médias, qui est en cause …
    L’info en continu, le scoop, le fait divers, continueront de régner en maitre, CSA ou pas .

    http://www.a-l-oeil.info/blog/2015/03/14/assises-du-journalisme-de-charlie-a-martin-bouygues/


  7. coinfinger Le 22 avril 2015 à 19h14
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    L’impression que je garde de cet article c’est que le CSA est plus soucieux de ‘ l’ordre public’ que de la liberté de l’information .
    Peut étre nous manque t il alors une institution où ce serait le contraire …
    Du coup je m’interroge sur ce que c’est le CSA ? Peut étre bétement , je le crains .
    A la réflexion , je suis béte , je crois avoir compris par ailleurs que la liberté çà s’arrache çà se donne pas .


  8. Henrietta Le 23 avril 2015 à 00h31
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    Ils mettent la vie de personnes en danger, ils renseignent en direct les terroristes sur les mouvements de la police, et ils trouvent encore les moyens de se justifier… Surtout pas d’excuses, surtout pas.

    Dans Lucky Luke, album le Daily Star, la presse à scoops qui informe en direct (ses propres ennemis) de tous les mouvements du héros, c’est un gag, mais dans la France de 2015, c’est une réalité… Et les mecs n’en n’ont même pas honte…


  9. vedel pascal Le 25 avril 2015 à 18h47
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    Une mise en demeure ne me parait pas être un argument dissuasif pour éviter des récidives….Des amendes (fortes) paraitraient plus à même d’améliorer le respect des règles dans le futur. Non ?


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