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9.janvier.20219.1.2021 // Les Crises

Pourquoi Michael Morell ne peut pas être directeur de la CIA – par Ray McGovern

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Source : Consortium News Ray McGovern
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

La manipulation grossière des analyses de la CIA sous George W. Bush a propulsé une nouvelle génération de béni oui oui dans les rangs de l’agence, et maintenant l’un d’entre eux est pressenti par Joe Biden pour le poste le plus élevé, écrit l’ancien analyste de la CIA Ray McGovern.

Vue aérienne du quartier général de la CIA à Langley, en Virginie. (Carol M. Highsmith, Wikimedia Commons)

Alors que le président élu Joe Biden nomme son cabinet et ses autres principaux conseillers, ce qui a échappé à tout le monde est le fait qu’aucun de ses conseillers à la sécurité nationale – à l’exception de son candidat au poste de secrétaire à la Défense, le général Lloyd Austin – n’a servi dans l’armée.

L’ancien directeur adjoint de la CIA Michael Morell, qui serait sur la liste restreinte de Biden pour le poste de directeur de la CIA, partage ce statut de non-vétéran, une des raisons avec d’autres cadavres dans les placards de Morell qui le rendent singulièrement inapte à diriger la CIA.

Au cours de mes 27 années à la CIA, j’ai travaillé sous les ordres de neuf directeurs de la CIA – dont trois (Stan Turner, Bill Colby et George H. W. Bush) étaient très proches – et j’ai servi dans les quatre principales directions de l’agence.

Ayant suivi de près la corruption de ma profession au cours des deux dernières décennies, en particulier ce que le président de la commission sénatoriale du Renseignement a appelé le renseignement « non confirmé, contredit ou même inexistant » fabriqué pour « justifier » l’attaque contre l’Irak, j’ai à l’occasion fait une suggestion pour y remédier, en particulier pendant des périodes de transition comme celle-ci. (Vous trouverez ci-dessous des liens vers cinq initiatives de ce type menées dans le passé).

Jeune prodige

Michael Morell, directeur par intérim de la CIA, le 14 février 2013. (Photo du DoD par Glenn Fawcett)

Des décennies d’expériences malheureuses montrent qu’une dépendance excessive à l’égard des « meilleurs et des plus brillants », brillants mais inexpérimentés, peut entraîner un désastre. Les jeux de guerre et les théories de Princeton et de Johns Hopkins ont donné naissance à des chevaliers aux décisions naïves et politiques qui ont décimé des troupes américaines sans raison valable.

Même si le général Lloyd Austin est confirmé dans ses fonctions de secrétaire à la Défense, les blanc-becs déjà nommés par Joe Biden seront probablement en mesure de manoeuvrer le général et promouvoir des politiques et des opérations mal ficelées, dépourvues de l’apport militaire nécessaire – sans parler du bon sens du général Austin qui sait quelque chose de la guerre.

La génération actuelle de « petits génies », de nantis, d’astucieux planqués politiques que Biden a nommés, « saura toujours mieux » et pourra – comme d’habitude – toujours ignorer les conseils du général Austin, en supposant qu’il arrive à en placer une.

De plus, d’anciens généraux ambitieux comme David Petraeus – dont beaucoup se trouvent maintenant à l’extérieur de la fameuse porte tournante et gagnent des fortunes dans le complexe MICIMATT (Militaro-Industriel-Congressionale-Intelligence-Media-Academia-Think-Tank) – n’hésiteront pas à peser de tout leur poids par leur soutien intéressé aux poulets-faucons, entretenant l’idée que les menaces militaires d’ennemis fictifs justifient encore plus de financement pour les entrepreneurs de la défense au sein des conseils d’administration où siègent tant d’anciens généraux.

Qui ne se souvient de la fanfaronnade qui a accompagné l’attaque criminelle contre l’Irak, du soutien inconditionnel de journalistes comme David Sanger du New York Times, et de l’arrogance des néoconservateurs tels Bush-Cheney disant « Les vrais hommes vont à Téhéran » ? (Sanger y est toujours, assis sur la « Chaire Judith Miller pour le journalisme. ») [Judith Miller a écrit des articles mensongers sur les Armes de Destruction Massive (ADM) en Irak, NdT]

De toute évidence, il n’est pas nécessaire de remonter au Vietnam pour trouver des exemples nocifs du mal qui peut être fait par ces « meilleurs et plus brillants » conseillers, bien qu’inexpérimentés, qu’ils soient issus du mythe de l’exceptionnalisme américain, de l’ignorance de l’histoire militaire de l’après-guerre ou de la pure arrogance.

Il peut être utile de rappeler que le vice-président Dick Cheney, l’archidiacre des poulets-faucons, a obtenu cinq sursis d’incorporation pendant le Vietnam. (Tout comme son successeur à la vice-présidence, le président élu).

Cheney, Tenet et Bush (photo Maison Blanche)

Cheney, bien sûr, a été la cheville ouvrière de l’attaque contre l’Irak. Il s’était lui-même promu officier de renseignement de Bush (usurpant le rôle du directeur de la CIA George Tenet qui n’a pas bronché) et a été le premier et le pire menteur sur les armes de destruction massive (éphémères) en Irak. Voici Cheney dans son discours inaugural aux vétérans des guerres étrangères le 26 août 2002 : « En termes simples, il ne fait aucun doute que Saddam Hussein possède désormais des armes de destruction massive. »

En bref, Tenet a suivi consciencieusement les ordres de la Maison Blanche de « corriger » les renseignements pour soutenir les accusations de Cheney contre l’Irak. Tenet l’a fait officiellement dans la trompeuse National Intelligence Estimate du 1er octobre 2002, qui lui a valu le sobriquet « La putain de Babylone ».

Ils ont été utilisés avec succès pour obtenir du Congrès qu’il permette à Bush-Cheney de faire la guerre à l’Irak, et finalement de ravager toute la région. Dans ses mémoires, Tenet a tressé des couronnes de lauriers à Morell pour avoir « coordonné la relecture de la CIA » du discours du Secrétaire d’Etat Colin Powell à l’ONU qui a lâché les chiens de guerre. (Détails sur ce point ci-dessous)

Passerelles et placards

Cheney, la quintessence du poulet-faucon, s’est entouré de conseillers du même acabit. Un exemple pitoyable était le guerrier de salon Kenneth Adelman, qui avait été directeur de l’Agence américaine de contrôle des armes et de désarmement sous le président Reagan. Dans un éditorial du Washington Post du 13 février 2002, Adelman écrivait : « Je crois que démolir la puissance militaire de Hussein et libérer l’Irak sera une promenade de santé. »

Deux ans plus tard, Adelman écrivait un article d’opinion tout aussi pathétique, insistant sur le fait que lui et ses amis néoconservateurs avaient eu raison sur tout, sauf sur l’Irak possédant des ADM, les factions irakiennes coopérant après la destitution de Saddam Hussein, et « probablement » sur les liens étroits entre Saddam et al-Qaïda.

Quant à Cheney lui-même, il a bien mémorisé un certain vocabulaire du jargon des armes, mais n’a pu éviter un faux pas occasionnel trahissant son manque de familiarité avec ces choses sur le terrain. Neuf mois après l’attaque sur l’Irak, alors que les ADM étaient encore introuvables, la National Public Radio a demandé à Cheney s’il avait renoncé à les trouver.

« Non, pas encore », a-t-il répondu. « Il va falloir beaucoup de temps supplémentaire pour examiner tous les entrepôts, les dépôts de munitions et tous les endroits en Irak où l’on peut s’attendre à en trouver. » (La poursuite de ces recherches chimériques a coûté non seulement un milliard de dollars, mais aussi des vies de soldats américains).

L’amateur, mais aussi l’homme d’opinion Cheney était le principal problème du Renseignement. Quatre mois après le début de la guerre, la situation était devenue tellement grave que nous, les vétérans de l’Intelligence Professionals for Sanity (VIPS), avons envoyé un mémorandum au président Bush intitulé « Intelligence Unglued », [faux renseignements, NdT] recommandant qu’il « demande la démission immédiate de Cheney. »

La naïveté en guerre

Jake Sullivan, assis le plus en retrait, conseiller à la sécurité nationale du vice-président, lors d’une réunion avec le président Barack Obama et ses conseillers, le 29 août 2013. (Maison Blanche, Pete Souza)

Dans un article récent et troublant intitulé Biden’s young Hawk : The Case Against Jake Sullivan, [Le jeune faucon de Biden, le dossier contre Jake Sullivan, NdT] le commandant en retraite Danny Sjursen a clairement insinué que le conseiller du président Biden pour la sécurité nationale devrait au moins regarder les photos. (Une note de la rédaction de l’article explique que de telles photos sont presque totalement absentes des médias de l’establishment : « Des images de la guerre et de la souffrance sont jointes à ce texte. Nous pensons qu’il est important que le monde soit témoin de ce que leurs impôts, leurs votes et leur apathie peuvent cautionner. »)

Dans son article, Sjursen se demande « si Sullivan a déjà vu un enfant mort, contemplé les détritus de l’empire américain, pataugé dans le spectacle et les odeurs de notre indécence. Et, pire encore, je me suis demandé si cela aurait eu beaucoup d’importance s’il l’avait fait…»

Le conseiller à la sécurité nationale est le gardien du président, la garde étant forte ou faible selon – au moins en théorie – ce que veut le président. Dans le cours normal des affaires, le directeur de la CIA et le directeur du Renseignement national passent par le conseiller à la sécurité pour atteindre le président. Les secrétaires de cabinet dans le domaine de la sécurité nationale et, le cas échéant, les directeurs du FBI utilisent souvent le même canal.

Ce qui semble important ici, bien que largement méconnu, c’est qu’aucune personne nommée par la Sécurité nationale de Biden, à l’exception du général Austin, n’a apparemment servi un jour dans l’armée. Ni Sullivan, ni la candidate au DNI [Director of National Intelligence, NdT] Avril Haines, ni le candidat au poste de secrétaire d’État Antony Blinken, ni le directeur du FBI Christopher Wray.

Ce n’est là qu’un des facteurs qui devraient disqualifier Morell pour le poste de directeur de la Central Intelligence (DCI). Il y a déjà beaucoup trop de jeunes faucons sans expérience de la guerre. Dans le cas de Morell, cependant, il y a beaucoup d’autres facteurs – certains encore plus importants – qui le disqualifient. Son discours sur la légalité et l’efficacité de la torture a fait la une des journaux récemment, grâce à Ron Wyden (Démocrate, Oregon), membre de la commission sénatoriale du renseignement, qui a qualifié Morell « d’apologiste de la torture ».

Il a été difficile d’enregistrer les nombreuses dérobades habiles de Morell, mais Consortium News a publié On Iraq/Torture, Still in Denial [Sur la torture en Irak, toulours dans le déni, NdT], quand Morell a commencé à colporter ses mémoires en mai 2015.

Deux des tours de force [en français dans le texte, NdT] de Morell avec Charlie Rose en 2016, dans lesquels Morell préconise de tuer des Russes et des Iraniens en Syrie, ont été couverts par Consortium News.

Plus révélateur encore – et accablant sur ses chances d’une nouvelle tentative à la CIA – est l’article, Rise of Another CIA Yes Man. [L’émergence d’un nouveau béni oui oui à la CIA, NdT] Cet article a été écrit lorsque Morell a été choisi pour être l’adjoint du général David Petraeus à la CIA ; il se termine par des commentaires personnels de professionnels du renseignement qui connaissaient bien Morell.

L’article comprend également des citations des propres mémoires de Tenet, y compris des louanges qu’il a adressées à Morell, dont l’une devrait en fait suffire pour interdire à Morell tout rôle futur dans le domaine du renseignement.

Tenet à gauche de Powell aux Nations Unies le 5 février. 2003. (Wikimedia Commons)

Dans le livre de Tenet, At the Center of the Storm, [Au coeur de la tempête, NdT] il écrit que Morell a « coordonné la révision par la CIA » des renseignements utilisés par le secrétaire d’État Colin Powell dans son tristement célèbre discours du 5 février 2003 au Conseil de sécurité de l’ONU sur la menace des ADM (inexistantes) en Irak.

Tenet, qui était assis juste derrière Powell ce jour-là, a souligné que Morell avait été le conseiller régulier du président George W. Bush. Il a été rapporté que, parmi le dossier des renseignements de la CIA sur l’Irak, c’est le « President’s Daily Brief » [Rapport journalier au président, NdT] présenté par Morell qui a le plus exagéré le danger en provenance d’Irak.

Morell a rapidement grimpé les échelons de la CIA en tant que protégé de deux directeurs de la CIA qui étaient, sans doute, les pires de tous : Tenet le tenant du « Gagné d’avance » et John Brennan celui de les « russes-ont-hacké-ce-qui-a-fait-gagner-Trump ». Pendant la campagne présidentielle de 2016, alors que Brennan et ses complices de l’État de sécurité nationale travaillaient en coulisses pour saboter le candidat Donald Trump, Morell a abandonné toute prétention d’impartialité – ce qui est la marque d’un professionnel du renseignement.

Depuis sa retraite (mais en louchant sur la sinécure qu’il convoitait dans une nouvelle administration démocrate), Morell a ouvertement soutenu la candidate démocrate dans un article d’opinion très inhabituel paru dans le New York Times le 5 août 2016 : J’ai dirigé la CIA, maintenant je soutiens Hillary Clinton.

Irak : le creuset

Selon moi, l’élément clé pour évaluer les qualifications pour un poste de sécurité nationale tel que celui de directeur de la CIA est de savoir si un candidat a fait preuve d’un bon raisonnement avant l’attaque malencontreuse et calamiteuse contre l’Irak.

Morell est recalé à ce test. On peut donc difficilement s’attendre à ce qu’il soit l’une des voix les plus calmes dans une salle d’apprentis faucons encore moins expérimentés qui, pour citer le commandant Sjursen, n’ont jamais « pataugé devant le spectacle et les odeurs de notre indécence » en tuant et mutilant à l’étranger. Avec Morell dans la pièce, le risque augmente que les États-Unis soient entraînés dans d’autres mésaventures à l’étranger.

Qu’a dit Morell à Bush à propos de l’Irak ? Dans les mémoires de Tenet, il décrit Morell comme « le type parfait » pour informer le président Bush, notant que Morell et Bush se sont entendus « presque immédiatement ». Morell a ajouté plus tard : « J’ai été le premier informateur du président Bush, donc je l’ai informé pendant toute l’année 2001. »

Toute l’année 2001

Ainsi, le président irakien Saddam Hussein a-t-il tenté d’acquérir des « armes de destruction massive » en 2001 ? La première (et honnête) réponse a été « Non », si l’on en croit Powell et la conseillère à la sécurité nationale Condoleezza Rice. Voici ce qu’ils ont dit à l’époque : Powell publiquement lors d’un discours au Caire, et Rice à CNN cinq mois plus tard.

Powell, le 24 février 2001 :

« Il [Saddam Hussein] n’a développé aucune capacité significative en matière d’armes de destruction massive. Il est incapable de projeter une puissance conventionnelle contre ses voisins. »

Rice l’a dit à John King de CNN le 29 juillet 2001 :

« Nous sommes capables de lui subtiliser ses armes [Saddam Hussein]. Ses forces militaires n’ont pas été reconstituées. »

C’est ce que Morell a dit à Bush juste six semaines avant le 11 septembre ? Morell a-t-il jamais expliqué comment l’Irak aurait pu développer, acheter ou voler de nombreuses ADM en un an ?

Rice. (Wikipedia)

Et lorsque Morell a informé Bush juste après le 11 septembre, le président faisait-il une fixation sur Saddam Hussein, comme le décrit le chef de la lutte antiterroriste Richard Clarke dans son livre Against All Enemies ? Selon Clarke, le 12 septembre, Bush lui a dit « de revenir sur tout, absolument tout. Voyez si Saddam a fait cela. Voyez s’il est lié d’une quelconque manière. »

Clarke se disait incrédule, répondant : « Mais, Monsieur le Président, c’est al-Qaïda qui a fait ça. » Dans des interviews ultérieures, Clarke a ajouté qu’il avait le sentiment d’être influencé par l’idée de trouver un lien entre les attaques et l’Irak.

Morell a-t-il joué franc jeu et dit à Bush (comme l’a fait Clarke) que l’Irak n’avait rien à voir avec al-Qaïda ou les attaques du 11 septembre ? Clarke a-t-il partagé cette version à l’époque avec Tenet et Morell ?

Et qu’en est-il de ces armes de destruction massive imaginaires en Irak, après le 11 septembre ? Morell s’est-il inspiré de Cheney, du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld et de Tenet pour donner au président Bush l’impression que l’Irak possédait déjà toutes sortes d’armes de destruction massive et était sur le point de se doter d’une arme nucléaire ?

Les faux jetons

Plus tard, en décembre 2002, lorsque le patron de Morell, Tenet, a assuré à Bush et à Cheney que la CIA pouvait prouver, en toute impunité, l’existence d’ADM en Irak, Morell s’est-il jamais demandé comment Powell et Rice avaient pu ensemble renier la réalité de l’année précédente ?

Il est beaucoup plus probable que Morell connaissait l’enjeu, puisqu’il a regardé Rice retourner sa veste avec élégance, en déclarant à Wolf Blitzer de CNN le 8 septembre 2002 : « Saddam Hussein cherche activement à se doter d’une arme nucléaire. Nous savons qu’il y a eu des livraisons en Irak de tubes en aluminium qui ne sont vraiment adaptés qu’aux programmes d’armes nucléaires. »

Les ingénieurs et les analystes techniques les plus accomplis de la communauté du renseignement savaient que l’histoire des tubes en aluminium était de la science-fiction. Dans la plus belle tradition de l’analyse du renseignement, ils sont restés imperméables aux pressions politiques. Ils ont insisté sur le fait qu’associer ces tubes d’aluminium au développement d’armes nucléaires était une erreur et qu’ils ne pouvaient pas continuer à le faire. Et pourtant, cette information bidon a été reprise dans le discours de Powell à l’ONU en février 2003.

Dans ses mémoires, Morell a écrit qu’il voulait s’excuser auprès de Powell. Morell déclare : « Nous avons dit qu’il [Saddam Hussein] possède des armes chimiques, qu’il a une capacité de production d’armes biologiques, et qu’il redémarre son programme d’armes nucléaires. Nous nous sommes trompés sur ces trois points. »

Mais ce n’est pas ma faute, a écrit Morell, qui a essayé de rejeter la faute sur les autres en prétendant qu’il n’était pas haut fonctionnaire à l’époque.

Comment cela s’accorde-t-il avec la version de Tenet qui écrit que Morell avait « coordonné la vérification du discours de Powell par la CIA », qui croire ? Même s’il est difficile de faire confiance, étant donné le « gagné d’avance » et « nous ne torturons pas » de Tenet, il aurait probablement moins de raisons de dissimuler que Morell dans ce cas particulier.

En supposant que Morell ait « coordonné l’examen par la CIA » du discours de Powell, était-il au courant de la forte contestation sur les tristement célèbres tubes en aluminium ?

Plus important encore, savait-il que les opérateurs de la CIA avaient recruté et « retourné » Naji Sabri, le ministre irakien des Affaires étrangères (dont Saddam Hussein continuait de penser qu’il travaillait toujours pour lui) et, avec l’aide des services de renseignement britanniques, avaient également « retourné » le chef des services de renseignement irakiens, Habbush.

Après que ces deux sources aient rendu compte d’autres questions et que leur accès à des informations secrètes ait été évalué et jugé authentique, le président Bush a appris que Sabri et Habbush avaient tous deux déclaré qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak. Les informations de Sabri ont été communiquées au président par Tenet le 18 septembre 2002 et celles de Habbush fin janvier 2003.

Tenet n’a-t-il pas partagé cela avec Morell avant qu’il ne coordonne la collaboration de la CIA au discours de Powell ?

Il est clair que ces renseignements de première main provenant de sources éprouvées et d’un accès facile ne servaient pas le récit de Cheney/Bush sur la guerre en Irak. Le personnel du président a dit aux agents de la CIA de ne pas transmettre de rapports supplémentaires sur cette question provenant de ces sources, expliquant que Bush ne voulait pas plus d’informations sur les armes de destruction massive ; il s’agissait plutôt maintenant de « regime change. » [renversement de gouvernement, NdT]

McGovern interroge Clapper au Carnegie Endowment à Washington. (Alli McCracken)

Morell était-il au courant de cela lorsqu’il « coordonnait » la préparation du discours désastreux de Powell ? Il y a fort à parier que Morell était pleinement conscient de l’escroquerie qu’il « coordonnait », tout comme d’autres hauts responsables des services de renseignement.

Dans ses propres mémoires, James Clapper, ancien directeur du Renseignement national (et, pendant l’Irak, directeur de l’analyse d’images), prend une part de responsabilité dans le fiasco des ADM en Irak. Clapper attribue la responsabilité de « l’échec » de la recherche des ADM (inexistantes) « carrément sur les épaules des membres de l’administration qui appuyaient le récit d’un programme d’ADM malhonnête en Irak et sur les officiers de renseignement, dont je fais partie, qui étaient si désireux d’aider, que nous avons trouvé ce qui n’existait pas réellement. » (C’est nous qui soulignons)

En ce qui concerne les excuses de Morell à Powell, l’immature Morell n’a cessé de lorgner une éventuelle place à la table des négociations, et il a apparemment pensé que c’était une bonne décision politique. De façon générale, Powell n’a pas réagi, pour autant qu’on le sache. Il n’a pas eu non plus les couilles de leur dire clairement ce qu’il pensait de la façon dont Tenet, Morell et autres lui ont vendu un contrat sur l’Irak.

Dans le domaine du « où sont-ils maintenant ? » Tenet a démissionné en juillet 2004 et s’est enfui à Wall Street pour être rejoint l’année suivante par Jami Miscik, qui était directrice adjointe du Renseignement pendant le fiasco irakien. Elle a « eu la chance » d’obtenir un bon emploi chez Lehman Brothers avant que celui-ci ne fasse faillite.

Note aux lecteurs : si vous connaissez quelqu’un qui conseille l’équipe Biden pour la sélection d’un directeur pour la CIA, veuillez lui transmettre cette information.

Enfin, pour ceux qui sont intéressés par les suggestions issues de l’expérience des équipes de transition précédentes, veuillez cliquer sur un ou deux des liens ci-dessous. Les questions clés ont tendance à rester les mêmes. Avant tout, ce qui compte, c’est l’intégrité.

Lectures complémentaires

1 – Une CIA compromise : Que peut-on faire ?

Par Ray McGovern, 2004

Chapitre 4 dans « Patriotisme, démocratie et bon sens : restaurer la confiance en l’Amérique chez nous et à l’étranger », Rowman & Littlefield, 2004

Le chapitre de Ray suit les chapitres d’Alan Curtis (éditeur), Gary Hart et Jessica Mathews.

Lien vers le texte du chapitre 4 :

https://books.google.com/books?id=J9kWYfUTdg0C&pg=PA91&lpg=PA91&dq=%22A+Compromised+Central+Intelligence+Agency:+What+Can+Be+Done?&source=bl&ots=plCvTEGgpS&sig=xcRJvzyCaRKYbcx_x353V62MD9k&hl=en&sa=X&ei=dKmMVYreLIzAggS0qYCYAw&ved=0CDUQ6AEwBA#v=onepage&q&f=false

2 – Faux jetons : mitonner des renseignements pour le président ?

Par Ray McGovern, 2005

Le chapitre 19 de Néo-CONNUS ! Again: Hypocrisy, Lawlessness, and the Rape of Iraq, paru chez Darkness Publications, 2005 ? https://drive.google.com/file/d/1vBsKG1CRHTpqKrtOm4_bftQSOWtjF_PE/view?usp=sharing

3 – Essayez-les lors de vos briefings de la CIA, Monsieur le Président élu

Par Ray McGovern, 8 Novembre 2008

https://www.commondreams.org/views/2008/11/08/try-these-your-cia-briefer-mr-president-elect

4 – Ce qui doit être fait dans le domaine du renseignement (un mémo pour l’équipe de transition Bush-Obama)

Par Ray McGovern. December 4, 2008

https://drive.google.com/file/d/1mfT70D90UrNxAWhpy_SKtF4NkSmmHxmn/view?usp=sharing

5 – Les services de renseignement américains s’opposent au plan de la CIA de Brennan

Par les Veteran Intelligence Professionals for Sanity (VIPS), 9 mars 2015

https://consortiumnews.com/2015/03/09/us-intel-vets-oppose-brennans-cia-plan/

Ray McGovern a été officier d’infanterie et de renseignement de l’armée avant de servir comme analyste de la CIA. Spécialiste de la Russie, il a également préparé et présenté le President’s Daily Brief pour Nixon, Ford et Reagan. À la retraite, il a cofondé l’association Veteran Intelligence Professionals for Sanity (VIPS). Ray travaille avec Tell the Word, une publication de l’Église œcuménique du Sauveur, dans le centre-ville de Washington.

Source : Consortium News Ray McGovern, 11-12-2020
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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5 réactions et commentaires

  • simba // 09.01.2021 à 11h01

    Ca vous interpelle pas que Macron fasse ses discours solennels depuis un local à poubelle ?

    https://twitter.com/EmmanuelMacron/status/1346997796180643840

      +2

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  • RGT // 09.01.2021 à 11h49

    De toutes façons, ces « grands esprits » nommés à leurs postes par des intrigues de palais ne doivent leur carrière (et les bienfaits qui vont avec) qu’à leur faculté à déformer les faits (pour ne pas dire mentir ouvertement) afin de plaire à leurs maîtres.

    À tous les échelons d’ailleurs, du simple chef de service d’une administration sans aucun intérêt (contrôle des dimensions des patates commercialisées sur le territoire par exemple) au « divin Président » qui peuvent tous en toute impunité mettre l’ensemble de la population dans la mouise sans ne jamais avoir à rendre de comptes à la population.

    Par contre ils doivent satisfaire leurs « mécènes » et « amis » qui leur ont permis d’atteindre leur poste et n’hésiteront pas un seul instant entre une décision juste (pour les gueux) et une décision « juste » pour ceux auxquels ils doivent leurs carrières.

    Tant que ces « élites » pourront en toute légalité (pas légitimité) faire ce qui les arrangent sans aucun contre-pouvoir nous aurons l’assurance d’être dirigés par des opportunistes qui ne foutent totalement de l’intérêt général.

    Et il en est ainsi depuis la nuit des temps, depuis que les humains ont « choisi » de confier leur sort à des types « qui n’ont ni titre ni la science, ni la vertu ».

    Relisez Proudhon, particulièrement « Être gouverné » , ça permet aux neurones de se développer.

      +4

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  • chb // 09.01.2021 à 18h57

    C’est pas compréhensible, « faucon poulet », je me suis dit. Et voilà que je ne trouve pas d’expression équivalente à chicken hawk.
    Comment on appelle ça en français, un guerrier en paroles, héros d’estrade pousse-à-la-guerre, qui reste lui-même bien à l’abri ? S’il n’y a pas d’appellation consacrée, c’est sans doute qu’au pays de Boris Vian l’état major est traditionnellement planqué dans ses bureaux, comme nos Dassault et autres Ledrian qui font des affaires sans inspecter les tranchées.
    En même temps, on fait tout un foin lorsque nos vrais soldats perdent la vie sur le terrain (on parle moins des décès de mercenaires ou d’alliés de circonstance) : sans doute qu’on s’habitue ainsi à la guerre à distance, par drones, dite « propre » puisque les nôtres n’en pâtissent pas ?

      +2

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  • Rémi // 11.01.2021 à 10h20

    Cet article est faux.
    Il analyse comme si ces gens voulaient servir les états-unis.
    Le soucis abordé parfois par la tangeante est que ces gens ont les bénefices des guerres (Le profits) et n’en ont pas les coûts: Pas d’impots et ne servant pas dans l’armée ils ne saignent pas.
    Stiglitz l’a expliqué en trois ligne c’est encore vrai aujourd’hui.
    gageons que le mandat Biden sera celui d’un recrudescence de guerres. Espérons juste que nous saurons éviter d’y participer. Enfin j’en doute connaissant la capacité de nos politique à dire non á nos alliés.

      +2

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  • yannriguidel@yahoo.fr // 15.01.2021 à 09h39

    Maintenant que Biden est élu, et bien que ces informations soient intéressantes, cela ne change rien.

    Que ce soit cette personne précise (Morel), ou une autre, cela n’a pas d’importance puisque la personne choisie le sera pour remplir la même mission : non pas de défendre l’intérêt des usa mais de défendre l’intérêt de ceux qui ont mis Biden en place.
    Et comme par le passé la personne en place sera couverte par la presse, et par les géants du net.

    je continue a penser qu’un permis à point est nécessaire pour les journalistes et les médias.
    Je pense par ailleurs que Chouard a raison de vouloir introduire une part de hasard dans le processus démocratique. (les modalités sont complexes et demandent a être étudiées mais le principe ne fait plus de doute pour moi.)

      +0

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