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Stephen F. Cohen, historien influent de la Russie, décède à 81 ans

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Source : New York Times, Robert D. McFadden, 21-09-2020

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Il a fait la chronique des tyrannies de Staline et de l’effondrement de l’Union soviétique, et il était un admirateur enthousiaste de Mikhaïl Gorbatchev.

L’historien Stephen F. Cohen, auteur de plusieurs livres sur la Russie, en 1999 avec un assortiment de dirigeants russes sous forme de poupées.

Stephen F. Cohen, un éminent historien dont les livres et les commentaires sur la Russie ont examiné la montée et la chute du communisme, les dictatures du Kremlin et l’émergence d’une nation post-soviétique toujours en lutte pour son identité au XXIe siècle, est décédé vendredi chez lui à Manhattan. Il avait 81 ans.

Sa femme, Katrina vanden Heuvel, l’éditrice et copropriétaire de The Nation, a déclaré que la cause était un cancer du poumon.

Des conflits tentaculaires de la révolution bolchevique de 1917 et des tyrannies de Staline à l’effondrement de l’Union soviétique et aux intrigues de Vladimir V. Poutine pour conserver le pouvoir, le professeur Cohen a fait la chronique d’une Russie aux bouleversements sociaux profonds et des passions et de la poésie de peuples qui ont enduré un siècle de guerres, de répression politique et de difficultés économiques.

Professeur émérite d’études russes à l’université de Princeton et à l’université de New York, il parlait couramment le russe, s’est rendu fréquemment en Russie et a développé des contacts parmi les dissidents intellectuels et les responsables du gouvernement et du parti communiste. Il a écrit ou édité 10 livres et de nombreux articles pour The Nation, le New York Times et d’autres publications, a été commentateur à CBS-TV et a compté parmi ses sources le président George Bush et de nombreux responsables américains et soviétiques.

À Moscou, il s’est lié d’amitié avec le dernier dirigeant soviétique, Mikhaïl S. Gorbatchev, qui l’a invité à la célébration du 1er Mai sur la Place Rouge en 1989. Là, au mausolée de Lénine, le professeur Cohen se trouvait avec sa femme et son fils un cran en dessous de M. Gorbatchev et des dirigeants soviétiques pour assister à un défilé militaire de trois heures. Il a ensuite parlé brièvement à la télévision russe devant un vaste public des voies alternatives que l’histoire russe aurait pu emprunter.

Vaguement identifié à une vision historique révisionniste de l’Union soviétique, le professeur Cohen avait des opinions qui faisaient de lui un intellectuel public controversé. Il pensait que le bolchevisme des débuts était très prometteur, qu’il avait été démocratique et véritablement socialiste, et qu’il n’avait été corrompu que plus tard par la guerre civile, l’hostilité étrangère, la malignité de Staline et un certain fatalisme dans l’histoire russe.

Une école de pensée traditionaliste, en revanche, soutenait que l’expérience soviétique avait été viciée dès le départ ; que la vision politique de Lénine était totalitaire et que toute tentative de créer une société fondée sur son utopisme coercitif avait toujours été susceptible de conduire, logiquement, au terrorisme d’État de Staline et à l’effondrement final de l’Union soviétique.

Le professeur Cohen était un partisan enthousiaste de M. Gorbatchev, qui, après son arrivée au pouvoir en 1985, a entrepris des changements ambitieux pour libérer les 15 républiques de la nation des contrôles étatiques qui avaient été imposés à l’origine par Staline. M. Gorbatchev a abandonné le pouvoir lorsque l’État soviétique a implosé à la fin de 1991 et s’est orienté vers des croyances en la démocratie et l’économie de marché.

M. Cohen s’est attiré l’attention internationale en 1973 avec sa biographie du protégé de Lénine, Nikolaï Bukharine.

Le professeur Cohen, écrivain prolifique qui a exploité les archives soviétiques, a attiré l’attention internationale pour la première fois en 1973 avec « Boukharine et la révolution bolchevique », une biographie du protégé de Lénine, Nikolaï Boukharine, qui envisageait le communisme comme un mélange d’industries d’État et d’agriculture de marché libre. Les critiques ont généralement applaudi l’ouvrage, qui a été finaliste pour un National Book Award.

« L’étude complète de Stephen Cohen sur Boukharine est la première grande étude de ce remarquable associé de Lénine », a écrit Harrison Salisbury dans une recension pour le Times. « En tant que telle, elle constitue un jalon dans les études soviétiques, le résultat à la fois d’une sophistication académique accrue dans l’utilisation des archives soviétiques et aussi de l’augmentation très substantielle des informations de base qui sont devenues disponibles au cours des 20 années depuis la mort de Staline ».

Après la mort de Lénine, Boukharine fut victime des procès-spectacles de Staline à Moscou en 1938 ; il fut accusé de complot contre Staline et exécuté. Sa veuve, Anna Mikhailovna Larina, a passé 20 ans en exil et dans des camps de prisonniers, et a fait campagne pour la réhabilitation de M. Boukharine, qui a été approuvée par M. Gorbatchev en 1988.

Mme Larina et le professeur Cohen sont devenus amis. Ayant eu accès aux archives de Boukharine, il a trouvé et lui a rendu la dernière lettre d’amour que M. Boukharine lui avait écrite depuis sa prison.

Dans « Rethinking the Soviet Experience » (1985) (NdT : Repenser l’expérience soviétique), le professeur Cohen a proposé une nouvelle interprétation de l’histoire traumatique de cette nation et de ses réalités politiques modernes. Selon lui, le despotisme de Staline et le sort de M. Boukharine n’étaient pas nécessairement des conséquences inévitables de la dictature du parti fondée par Lénine.

Richard Lowenthal, dans une étude pour le Times, a qualifié l’interprétation du professeur Cohen d’invraisemblable. « Bien que je ne pense pas que toutes les horreurs du stalinisme soient des conséquences « logiquement inévitables » de la prise de pouvoir de Lénine et de son parti bolchevique » a écrit M. Lowenthal, « je pense que la victoire de Staline sur Boukharine était inhérente à la structure du système du parti.

Alors que le professeur Cohen et d’autres universitaires se penchaient sur le passé de la Russie, la montée au pouvoir de M. Gorbatchev et ses efforts en faveur de la Glasnost (transparence) et de la Perestroïka (restructuration) ont jeté une nouvelle lumière sur l’avenir de l’Union soviétique, renversant potentiellement 70 ans de dogme de la Guerre froide.

Lorsque M. Gorbatchev est arrivé à Washington pour son sommet de 1987 avec le président Ronald Reagan, le Times a écrit : « Avec une irrévérence pour les précédents et une agilité peu commune chez les dirigeants soviétiques, il a bouleversé les vieilles hypothèses sur les motivations soviétiques, contraint à réévaluer les objectifs soviétiques et rendu moins prévisible le cours de la compétition Est-Ouest ».

Pour élargir le champ, le professeur Cohen et Mme vanden Heuvel ont publié « Les voix de la Glasnost » : Interviews des réformateurs de Gorbachev » (1989).

Le professeur Cohen a assuré M. Gorbatchev de son soutien dans un article paru en mars 1991 dans le Times. « Il a entrepris les changements les plus ambitieux de l’histoire moderne », écrit-il. « Leur but est de démanteler les contrôles d’État imposés par Staline et de parvenir à une émancipation de la société par la privatisation, la démocratisation et la fédéralisation des 15 républiques. »

À la fin de 1991, l’Union soviétique a été dissoute et M. Gorbatchev a démissionné, laissant place à la tumultueuse présidence de Boris N. Eltsine. M. Eltsine a tenté de transformer l’économie d’État en un marché capitaliste, en imposant une « thérapie de choc » de privatisation nationale sans contrôle des prix. L’inflation et le désastre économique s’ensuivirent.

M. Cohen à la bibliothèque d’East Hampton à Long Island, l’année dernière, avec son dernier livre, « La guerre avec la Russie ? »

En 1997, selon le professeur Cohen, l’économie russe était devenue « un effondrement sans fin de tout ce qui est essentiel à une existence décente ». Il est devenu un critique persistant de M. Eltsine, qui a échappé à une tentative de coup d’État et a tenté de promouvoir la démocratie, mais qui a démissionné en 1999 en raison de pressions internes croissantes. Il fut remplacé par son adjoint, M. Poutine.

Dans son livre, « Croisade ratée : l’Amérique et la tragédie de la Russie postcommuniste » (2000), le professeur Cohen a rejeté la responsabilité de l’effondrement économique et social de la Russie postcommuniste sur les États-Unis pour leurs mauvais conseils ; sur les experts universitaires pour ce qu’il nomme « les mauvaises pratiques tout au long des années 1990 » ; sur les journalistes occidentaux et sur M. Eltsine, pour toute une série de lacunes : l’abolition de l’Union soviétique, qui a créé d’un vide bureaucratique, et l’hyperinflation, avec sa thérapie de choc économique.

« La thèse de Cohen est qu’Eltsine, plutôt que le premier dirigeant démocratique de Russie, était surtout un gaffeur néo tsariste qui a détruit un processus de démocratisation qui, en fait, devrait être attribué à Mikhaïl Gorbatchev », a écrit Robert D. Kaplan dans un article du Times. « Cohen est particulièrement cinglant envers les journalistes américains, qu’il dépeint comme trop influencés par la prospérité d’une petite classe supérieure rapace dans les grandes villes russes, et qui s’aventuraient rarement dans les campagnes pour voir le coût terrible de l’œuvre des réformateurs ».

Stephen Frand Cohen est né à Indianapolis le 25 novembre 1938, l’aîné des deux enfants de Marvin et Ruth (Frand) Cohen. Son père possédait une bijouterie et un terrain de golf à Hollywood, en Floride. Stephen et sa soeur, Judith, ont fréquenté des écoles à Owensboro (Kentucky), mais Stephen a obtenu son diplôme en 1956 à la Pine Crest School, une école privée de Fort Lauderdale (Floride).

Il aimait les romans d’Hemingway. En tant qu’étudiant de premier cycle à l’université de l’Indiana, il est allé en Angleterre dans le cadre d’un programme d’études à l’étranger. Il avait économisé 300 dollars pour un voyage d’accompagnement à Pampelune pour courir avec les taureaux. Mais une publicité pour un voyage de 30 jours et 300 dollars en URSS a changé sa vie.

De retour à l’université de l’Indiana, il a abandonné ses projets de devenir un professionnel du golf et s’est mis à étudier le russe. Il obtient une licence en économie et politique publique en 1960 et une maîtrise en études russes en 1962. En 1969, il a obtenu un

Le mariage du professeur Cohen en 1962 avec la chanteuse d’opéra Lynn Blair s’est soldé par un divorce. Il a épousé Mme vanden Heuvel en 1988. Outre celle-ci, il laisse un fils, Andrew, et une fille, Alexandra Cohen, issus de son premier mariage ; une autre fille, Nicola Cohen, issue de son second mariage ; une sœur, Judith Lefkowitz ; et quatre petits-enfants.

Sa thèse de Columbia sur les idées économiques de M. Boukharine est devenue son premier livre, dont des exemplaires sont parvenus aux dissidents soviétiques, au KGB à Moscou, et finalement à M. Gorbatchev, qui a mis le professeur Cohen sur sa liste d’invités pour le sommet Gorbatchev-Reagan de 1987 à Washington.

Le professeur Cohen a enseigné à Princeton de 1968 à 1998, devenant professeur titulaire de politique et d’études russes, puis à l’université de New York jusqu’à sa retraite en 2011. Son dernier livre, publié en 2019, s’intitulait  » La guerre avec la Russie ? De Poutine & l’Ukraine à Trump & le Russiagate ».

De nombreux collègues journalistes ont accusé le professeur Cohen de défendre M. Poutine, qui a restreint les libertés démocratiques mais a stimulé l’économie, qui a connu une croissance pendant huit années consécutives. Les salaires des Russes ordinaires ont triplé, la pauvreté a été réduite et la croissance nationale a été multipliée par cinq grâce à l’augmentation des prix du pétrole et du gaz, abondants en Russie, ce qui a permis de surmonter une dépression.

Dans une récente interview pour cette nécrologie, le professeur Cohen a nié avoir « défendu » M. Poutine.

« Il a des opinions qui sont aussi les miennes », a déclaré le professeur Cohen. « Ce sont les opinions que je défends, pas Poutine ».

« Dès le moment où Eltsine est arrivé, » a-t-il poursuivi, « les Américains ont cru que la Guerre froide était terminée. Ils ont été déçus par Poutine en tant que leader plus rationnel. Je le considère comme un leader dans la tradition russe, qui remet la Russie sur ses pieds. Il effraie certains de nos observateurs, mais je ne le voyais pas ainsi ».

Source : New York Times, Robert D. McFadden, 21-09-2020

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LibEgaFra // 02.10.2020 à 12h01

« « Il a des opinions qui sont aussi les miennes », a déclaré le professeur Cohen. « Ce sont les opinions que je défends, pas Poutine ». »

On ne va pas tirer sur un cercueil, mais cette phrase sent bon l’hypocrisie. Car Poutine fait ce qu’il dit et tient sa parole, pas comme les girouettes occidentales. Merci quand même d’être allé pour une fois à contre-courant de Poutine dictateur.

5 réactions et commentaires

  • Marie // 02.10.2020 à 10h52

    Toute mon admiration pour les écrits admirables de Steven Cohen.
    Selon la coutume russe,
    ( Cette Russie que Steven Cohen aimait et comprenait si bien)
    je ne peux que dire :  » Mémoire éternelle ! »
    Que le Seigneur accueille en Son Royaume cet homme de bonne volonté.

      +3

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  • RGT // 02.10.2020 à 11h55

    Tout a une fin, et la vie d’un humain est limitée dans le temps.

    La différence entre toutes ces existences consiste surtout à ce que chacun de nous choisit de faire de sa propre existence.

    Certains sombreront dans des travers égoïstes leur permettant de gérer leur carrière au gré des opportunités, quelles qu’en soient leurs conséquences, et d’autres choisissent de chercher et de trouver la vérité ou l’équité, même si celle-ci est bien éloignée des dogmes actuels.

    Steven Cohen était un « juste » et cherchait à rétablir la vérité des faits en se débarrassant des œillères ds « dogme occidental » qui impose à touts de ne pas vouloir voir ni accepter que d’autres peuples puissent avoir une vision différente de la nôtre.

    Cette vision auto-centrée a été à l’origine des pires atrocités commises par des groupes humains à l’encontre des autres, justifiant les guerres, les massacres et les génocides, qu’ils soient politiques ou « spirituels » (de mes deux).

    Espérons seulement que ses réflexions et ses analyses ne passent pas dans les oubliettes de l’histoire.

    Ses analyses concernent uniquement le mépris occidental concernant la Russie, mais il serait aussi nécessaire de comprendre pourquoi les occidentaux méprisent autant tous les autres peuples qui ont une « vision » différente de la leur.

    Cette connaissance permettrait à la population de comprendre les raisons qui poussent certains « états voyous » à se comporter ainsi (alors qu’ils se contentent simplement de se défendre contre les occidentaux) et lui permettrait de contrer les décisions belliqueuses de « ses » dirigeants.

      +3

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    • LibEgaFra // 02.10.2020 à 12h30

       » pourquoi les occidentaux méprisent autant tous les autres peuples qui ont une « vision » différente de la leur. »

      Mon explication: le racisme, qui permet de considérer les autres peuples comme inférieurs et de les piller et de les massacrer. Les pires de tous: les anglo-saxons: Amérique, Australie, Tasmanie, Inde, Afrique, suivis par les Espagnols: Mexique, Haïti, etc.

      + volonté de domination.

        +2

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  • LibEgaFra // 02.10.2020 à 12h01

    « « Il a des opinions qui sont aussi les miennes », a déclaré le professeur Cohen. « Ce sont les opinions que je défends, pas Poutine ». »

    On ne va pas tirer sur un cercueil, mais cette phrase sent bon l’hypocrisie. Car Poutine fait ce qu’il dit et tient sa parole, pas comme les girouettes occidentales. Merci quand même d’être allé pour une fois à contre-courant de Poutine dictateur.

      +6

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  • Gérard // 03.10.2020 à 12h30

    merci aux crises d’avoir relayé à de nombreuses reprises les écrits modérés et instructifs de cet universitaire américain

      +1

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