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Ukraine/Russie : en Amérique latine et en Asie, des pays refusent de suivre les sanctions

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Le Sud n’est pas intimidé et refuse de plus en plus de s’allier à l’Occident en matière de sanctions et de condamnations.

Source : Responsible Statecraft, Stephen Kinzer
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Des personnes forment une immense queue pour recevoir des dons alimentaires pour leur repas de midi dans une rue du centre-ville de Sao Paulo, au Brésil. (shutterstock/Nelson Antoine)

Les Américains encouragent avec ardeur l’Ukraine dans une guerre qui, pour beaucoup, est une lutte décisive pour la liberté humaine. L’intensité de notre engouement fait qu’il est facile de supposer que tout le monde dans le monde le partage. Ce n’est pas le cas.

La réaction passionnée des Américains n’a de pareil qu’en Europe, au Canada et chez la poignée d’alliés des États-Unis en Asie de l’Est. Pour de nombreuses personnes dans le reste du monde, le conflit Russie-Ukraine n’est qu’une autre guerre occidentale inutile dans laquelle ils n’ont aucun intérêt.

Les deux plus grands pays d’Amérique latine, le Mexique et le Brésil, ont refusé d’imposer des sanctions à la Russie ou de réduire leurs échanges commerciaux. L’Afrique du Sud, la puissance économique du continent africain, en a fait de même. C’est en Asie, cependant, que la résistance à l’adhésion au bloc pro-Ukraine semble la plus délibérée et la plus répandue. Cette situation a alarmé Washington. Pour riposter, les États-Unis font claquer leur fouet sur le dos de plusieurs nations asiatiques.

La Chine et l’Inde, où vit plus d’un tiers de la population mondiale, sont les dissidents les plus puissants. Les deux pays se sont abstenus lors du récent vote des Nations Unies condamnant la Russie, et tous deux rejettent les sanctions soutenues par les États-Unis. Nous ne pouvons pas faire grand-chose de plus pour punir la Chine, mais l’Inde peut sembler plus vulnérable. Peu après le vote des Nations Unies, le secrétaire d’État Antony Blinken a annoncé que les États-Unis avaient commencé à « surveiller certains développements récents et inquiétants en Inde, notamment une augmentation des violations des droits humains ». Puis le conseiller économique en chef du président Biden, Brian Deese, a averti l’Inde qu’elle s’exposerait à des « conséquences importantes et à long terme » si elle ne reconsidérait pas son « alignement stratégique. »

Le Pakistan, une puissance nucléaire de 200 millions d’habitants, a fait plus que s’abstenir lors du vote des Nations Unies. Lorsque les États-Unis ont demandé au Premier ministre Imran Khan de se joindre à la coalition anti-russe, il a raillé : « Sommes-nous vos esclaves … et devons-nous faire tout ce que vous dites ? » Cela s’est passé peu de temps après qu’il ait dit au Pentagone : « La moindre implantation, la moindre action depuis le territoire pakistanais vers l’Afghanistan, pas question…. » Le jour où le président Vladimir Poutine a lancé l’invasion de l’Ukraine, Khan était avec lui au Kremlin.

Entre-temps, le secrétaire d’État adjoint (américain) Donald Lu a déclaré lors d’une audition au Congrès que ses collaborateurs avaient parlé au téléphone avec des responsables sri-lankais et pakistanais pour les presser de voter en faveur de la résolution. Il s’est dit « déçu » par les résultats. Le 9 avril, Khan a été démis de ses fonctions après que certains membres du Parlement qui l’avaient soutenu ont changé de camp et rejoint l’opposition.

Les forces armées pakistanaises, pro-américaines, avaient fait savoir aux membres du Parlement qu’elles étaient favorables à un vote de défiance. Khan avait d’autres problèmes, notamment un bilan économique médiocre. Il a annoncé qu’il tenterait de revenir au pouvoir lors des élections de l’année prochaine, faisant campagne contre des États-Unis « arrogants et menaçants. »

Washington est également en proie à une quasi-panique concernant un nouveau pacte de sécurité que les îles Salomon (650 000 habitants) ont signé avec la Chine. La Maison Blanche a déclaré qu’elle « émettrait de sérieuses réserves et réagirait en conséquence » si le pacte donnait à la Chine une trop grande influence militaire dans les Salomon. Le Premier ministre Manasseh Sogavare a répondu qu’il trouvait « très insultant » que les États-Unis qualifient son pays « d’inapte à gérer nos affaires souveraines ». Les médias de la région ont spéculé sur un éventuel coup d’État, voire sur une invasion lancée depuis l’Australie.

D’autres pays asiatiques se joignent à cette vague de désengagement vis-à-vis de la sphère d’influence américaine. Le Vietnam s’est abstenu lors du vote de l’ONU condamnant la Russie, puis a annoncé une série de manœuvres conjointes avec l’armée russe. L’Indonésie, le quatrième plus grand pays du monde, qui accueillera cette année le sommet du G20, insiste sur le fait que Poutine sera invité en dépit des efforts des États-Unis et de l’Europe pour l’isoler.

À l’autre bout du continent, le prince Mohammed bin Salman d’Arabie saoudite aurait refusé de parler au président Biden de l’augmentation de la production de pétrole, mais a eu un long entretien téléphonique avec Poutine (selon le Kremlin), et a invité le président chinois Xi Jinping à venir en visite à Riyad prochainement. Les Émirats arabes unis ont refusé de condamner la Russie car, selon un conseiller présidentiel, ils « estiment que prendre parti ne conduirait qu’à engendrer davantage de violence. »

Peu de dirigeants mondiaux ont approuvé l’invasion de la Russie. On peut toutefois pardonner à certains de se demander comment les États-Unis, qui ont bombardé la Serbie, envahi l’Irak, occupé l’Afghanistan et attaqué la Libye, peuvent prétendre s’opposer à l’agression. Ils sont abreuvés de récits d’enlèvements par la CIA et de tortures dans des prisons secrètes, si bien que les appels de Washington à soutenir « l’ordre fondé sur des règles de droit » sonnent creux.

L’exigence du président Biden de faire juger Poutine pour crimes de guerre pourrait être justifiée par les atrocités rapportées, mais pourrait être considérée comme une démarche hypocrite venant d’un pays qui a refusé de se rallier à la Cour pénale internationale de La Haye et qui a même menacé d’envahir la Hollande si la Cour enquêtait sur les crimes de guerre américains. Les États-Unis insistent sur le fait que l’Ukraine doit être libre de choisir sa propre voie, mais protestent parfois lorsque d’autres pays cherchent à le faire.

Ce sont les forces en présence en Asie, et non celle d’Europe, qui façonneront le siècle à venir. De nombreuses nations asiatiques voient leur intérêt dans un alignements avec ceux des géants du continent, la Russie et la Chine. Ils ne sont plus aussi facilement intimidés qu’autrefois. Les États-Unis parient que les menaces et les avertissements les feront rentrer dans le rang. Cela pourrait avoir le résultat inverse et les aliéner davantage.

Source : Responsible Statecraft, Stephen Kinzer, 02-05-2022

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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RGT // 30.05.2022 à 09h18

Quand l’empire dominant commence sa lente déchéance, ses dirigeants tentent par tous les moyens de remettre dans le rang leurs vassaux les plus turbulents.

Mais parmi les vassaux qui ont un peu de mémoire sont aussi les plus prompts à se rebeller car ils se souviennent mieux des sévices qui leur ont été infligés alors que les plus amnésiques ont tendance oublier, leur mémoire bien sûr totalement euthanasiée par la propagande de l’empire dominant.

La seule chose que nous pouvons espérer, c’est que les pays qui actuellement se révoltent ou traînent les pieds pour suivre leur « mentor » ne se feront pas asservir par les puissances montantes (particulièrement la Chine).

Chine qui est sans aucun doute largement moins prédatrice que les anglo-saxons qui depuis bien (trop) longtemps prouvé leur capacité de nuisance de leurs « élites » pour lesquels le profit passe avant tout, loin devant le respect de la vie.

Entre des guerres prédatrices qui ont fait des centaines de millions de morts pour le profit et une guerre pour se protéger des visées impérialistes pour ne pas être asservi il y a une différence importante.

La « motivation » des USA à « protéger l’Ukraine » (jusqu’au dernier ukrainien et au dernier €uropéen) est surtout motivé par le risque de perdre un « investissement » coûteux dans un pays corrompu jusqu’à la moelle mais surtout pour resserrer les rangs de leurs vassaux afin d’éviter qu’ils ne prennent la poudre d’escampette.

Visiblement, et pour l’instant, cette « bienveillance » vis à vis des pays soumis s’effondre et les USA auront de plus en plus de problèmes pour imposer leur volonté impériale au reste de la planète.

Espérons seulement que le pays qui le remplacera au sommet de la chaîne alimentaire comme « prédateur ultime » sera moins dangereux pour l’ensemble de la planète.

Ce qui ne devrait pas être très difficile, les anglo-saxons étant par nature et depuis bien longtemps les pires prédateurs que l’espèce humaine n’ait jamais engendrée.

9 réactions et commentaires

  • Dorian // 30.05.2022 à 08h18

    Ce ne sont pas « quelques pays » qui refusent les sanctions.
    Les « restes du monde » c’est 88% de la population mondiale.
    L’intégralité du monde musulman refuse les sanctions y compris les alliés turcs et clients arabes
    L’intégralité de l’Afrique refuse les sanctions.
    La quasi totalité des Amériques centrale et du sud refuse les sanctions.
    La quasi totalité de l’Asie sauf Japon, Corée, Singapour refuse les sanctions.
    L’occident est totalement isolé.
    C’est une défaite diplomatique majeure pour les USA.

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  • florian lebaroudeur // 30.05.2022 à 08h39

    En 1950, L’Europe et l’Amérique du Nord représentaient 28% de la population mondiale.
    En 2020, ils représentent 14% de la population mondiale et seulement 8% des naissances.

    Il convient de soustraire respectivement 1,5% et 1% avec l’exclusion de la Russie

    Sans compter que la mondialisation initié par les Occidentaux se retourne désormais contre eux, l’excès de confiance a fait qu’ils sont devenu dépendant des pays tiers qui produisent et qui exportent l’essentiel des matières premières et des produits industriels.

    La pensée magique d’un monde meilleur guidé par le sens de l’histoire s’estompe face au mur des réalités…

      +27

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  • RGT // 30.05.2022 à 09h18

    Quand l’empire dominant commence sa lente déchéance, ses dirigeants tentent par tous les moyens de remettre dans le rang leurs vassaux les plus turbulents.

    Mais parmi les vassaux qui ont un peu de mémoire sont aussi les plus prompts à se rebeller car ils se souviennent mieux des sévices qui leur ont été infligés alors que les plus amnésiques ont tendance oublier, leur mémoire bien sûr totalement euthanasiée par la propagande de l’empire dominant.

    La seule chose que nous pouvons espérer, c’est que les pays qui actuellement se révoltent ou traînent les pieds pour suivre leur « mentor » ne se feront pas asservir par les puissances montantes (particulièrement la Chine).

    Chine qui est sans aucun doute largement moins prédatrice que les anglo-saxons qui depuis bien (trop) longtemps prouvé leur capacité de nuisance de leurs « élites » pour lesquels le profit passe avant tout, loin devant le respect de la vie.

    Entre des guerres prédatrices qui ont fait des centaines de millions de morts pour le profit et une guerre pour se protéger des visées impérialistes pour ne pas être asservi il y a une différence importante.

    La « motivation » des USA à « protéger l’Ukraine » (jusqu’au dernier ukrainien et au dernier €uropéen) est surtout motivé par le risque de perdre un « investissement » coûteux dans un pays corrompu jusqu’à la moelle mais surtout pour resserrer les rangs de leurs vassaux afin d’éviter qu’ils ne prennent la poudre d’escampette.

    Visiblement, et pour l’instant, cette « bienveillance » vis à vis des pays soumis s’effondre et les USA auront de plus en plus de problèmes pour imposer leur volonté impériale au reste de la planète.

    Espérons seulement que le pays qui le remplacera au sommet de la chaîne alimentaire comme « prédateur ultime » sera moins dangereux pour l’ensemble de la planète.

    Ce qui ne devrait pas être très difficile, les anglo-saxons étant par nature et depuis bien longtemps les pires prédateurs que l’espèce humaine n’ait jamais engendrée.

      +28

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    • egdltp // 30.05.2022 à 16h14

      Je pense que la Liberté et l’Humanité n’ont rien à gagner à comparer les résultats de l’action des USA en Afganistan et en Irak avec celle de la Chine à Hong Kong ou au Xikiang. Mais s’il ne faut pas rester aveugle aux exaction des uns, il ne faut pas oublier celles des autres.
      Vous pouvez choisir sous quel régime vous préférez vivre, sachant que l’idéal n’est pas de ce monde…

        +1

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      • Auguste Vannier // 31.05.2022 à 09h05

        Je dirai qu’au contraire on a beaucoup à s’instruire en comparant aussi objectivement que possible les résultats de l’action des USA en Corée, au Vietnam, Irak, Afghanistan, Libye, Syrie, Palestine, Serbie, Amérique centrale et du sud, sur le biotope planétaire, dans l’espace, l’usage de l’arme nucléaire, des armes chimiques et biologiques, et…et…, avec l’action de la Chine chez elle et…? Diantre où ça encore?
        La Liberté et l’Humanité ont manifestement beaucoup à gagner à ne plus accepter les « exactions » du monde anglo saxon comme le dit si bien le commentaire de @RGT.
        Il est vrai que « grâce » aux USA nous aurons appris à nous méfier de l’hégémonisme économique et culturel brillamment (il faut le reconnaître) diffusé par l’hollywoodisme qui nous fait prendre la virtualité pour la réalité.

          +9

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  • yannos // 30.05.2022 à 11h45

    Ce qui n’est pas dit dans l’article c’est que dans une contexte post guerre froide ou pour beaucoup d’européen, « l’ennemi héréditaire » a été la Russie, l’opinion européenne est forgées par un bloc médiatique uniforme et solidaire qui soutient unanimement l’Ukraine et condamne la Russie avec un manque de finesse ahurissant..
    Hors en Europe de nombreux citoyens ne croient plus aux narratifs des médias, et un nombre croissant ne fait plus confiance dans les Etats unis et même dans leur modèle économique.
    D’autre part l’Europe compte de plus en plus d’immigrés et de descendants d’immigrés récents qui ont une autre vision du monde et d’autres sources informations.
    De plus en plus d’européens comprennent que cette guerre va leur couter très cher.
    Il y a aussi Internet qui malgré la censure continue de tailler une brèche dans l’hégémonie du bloc médiatique.
    Bref, ce qui n’est pas dit dans l’article c’est qu’une partie croissante des habitants d’Europe ne soutient pas Zelinsky et ne croit plus à l’histoire binaires du méchant Poutine et du gentil Zelinsky.

      +21

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  • Hiro Masamune // 30.05.2022 à 13h11

    « La réaction passionnée des Américains n’a de pareil qu’en Europe, au Canada et chez la poignée d’alliés des États-Unis en Asie de l’Est. »
    La « passion » est surtout du côté des dirigeants…en ce qui concerne les populations j’ai beaucoup de mal à voir la « passion » , à moins qu’on fasse référence à un calvaire christique … quoi que non , en fait c’est pire : il y a l’espoir de la rédemption et d’une résurrection dans la religion , nous on va devoir s’en passer.

      +6

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  • vert-de-taire // 30.05.2022 à 14h10

    Ukraine/Syrie mais pas que …
    Extraits traduit interview video (améliorable !) d’un colonel étatunien qui dit ce qu’il pense de son pays …
    C’est rare bien que les faits soient connus des gens qui s’informent
    et cela mérite donc un peu de pub :

    http://canempechepasnicolas.over-blog.com/2022/05/le-colonel-et-senateur-americain-richard-black-en-syrie-nous-avons-toujours-travaille-avec-les-terroristes.html

    http://canempechepasnicolas.over-blog.com/2022/05/le-colonel-et-senateur-us-richard-black-en-ukraine-la-russie-l-emportera.html

      +4

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    • Karine // 02.06.2022 à 23h05

      Liens très intéressants, merci!
      si les médias avaient expliqué la situation en Syrie de cette façon, je ne suis pas sûre que la guerre en Ukraine aurait eu lieu… ou en tout cas, qu’elle serait prolongée et aggravée ainsi avec le soutien des populations européennes.

        +1

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