Source : Robert Parry, Consortium News,19-10-2017

Quand l’administration Trump a accusé Cuba « d’attaques soniques » contre les diplomates américains, un journaliste du New York Times a fait quelque chose d’inhabituel pour son journal, il a tenté objectivement d’analyser les preuves, comme le rapporte Robert Parry.

Je critique souvent le New York Times, le Washington Post et autres grands médias mainstream pour une raison très simple : ils le méritent, notamment pour leur propagande, leur manque de professionnalisme et leur couverture irresponsable des crises étrangères.

L’ambassade américaine à La Havane, Cuba (photo du gouvernement US)

Mais parfois, un journaliste d’un de ces grands médias mainstream se comporte de façon responsable, et cela devrait être mentionné au moins sous la définition classique de « nouvelles » – quelque chose d’inattendu – ou comme le dit le dicton, « Un chien qui mord un homme, ce n’est pas de l’information. Mais c’est de l’information si l’homme mord le chien. »

Un tel cas est survenu au début du mois quand un journaliste du Times, spécialisé dans le domaine des sciences, Carl Zimmer, a été envoyé pour enquêter sur la mystérieuse maladie affectant les diplomates américains dans l’ambassade récemment ré-ouverte à Cuba.

Environ deux dizaines de diplomates américains ont parait-il souffert de perte d’audition et de difficultés cognitives suite à ce qui a été dénommé une « attaque sonique ». L’administration Trump a accusé le gouvernement cubain, même si les Cubains ont affirmé être stupéfaits et s’ils sembleraient avoir peu de mobiles pour perturber une période de détente longuement attendue avec Washington, sans oublier la croissance espérée de l’industrie touristique. Le président Trump a « riposté » en expulsant 15 diplomates cubains.

Zimmer a récapitulé le contexte de cette histoire dans un article publié le 6 octobre : « Le mardi, Michael Mason, mon rédacteur en chef du secteur Science, m’a envoyé un mail. Pouvais-je rédiger un article sur cette affaire ’’d’attaque sonique’’ ? Je savais parfaitement de quoi il parlait. J’étais plutôt perplexe à ce sujet depuis des mois ».

Vérifier l’histoire

Zimmer a fait ensuite ce que des journalistes professionnels sont supposés faire : il a commencé par contacter des experts impartiaux pour avoir leurs avis sur ce qui était possible, ce qui était envisageable, et ce qui n’avait aucun sens.

« J’ai décidé d’aller au fond des choses, non pas comme un journaliste politique mais comme un auteur scientifique », précise Zimmer dans un encadré accompagnant son article. « Je base habituellement mes idées sur des recherches scientifiques qui ont été suffisamment développées et vérifiées pour pouvoir être publiées dans des revues à comité de lecture. Je savais qu’un article sur des armes soniques serait totalement différent de ceux que j’avais l’habitude de rédiger… »

« J’ai appris qu’il n’y avait même pas de rapport médical officiel. J’ai décidé de définir certaines limites à toutes les spéculations tournant autour du sujet. Est-ce que l’idée d’une attaque sonique est plausible, sur la base des connaissances scientifiques au sujet du son et du corps humain ?

« Aussi, j’ai pris le téléphone. Je ne voulais pas parler avec n’importe qui. J’ai cherché des personnes ayant beaucoup d’expérience en recherche ayant des liens avec ce dossier. J’ai débuté avec Timothy Leighton, dont le titre à l’université de Southampton est, littéralement, professeur d’ultrasons et d’acoustique sous-marine. Mieux encore, le Dr. Leighton a publié le seul récent et complet ouvrage scientifique sur les effets des ultrasons sur l’environnement que je connaisse.

« Quand j’ai interrogé le Dr. Leighton et d’autres, je leur ai bien fait comprendre je n’attendais pas d’eux la solution au mystère. Je voulais seulement obtenir d’eux ce que nous savions via la science…

« Le consensus a été qu’il était hautement improbable que les diplomates aient été victimes d’armes soniques. Il serait nécessaire d’écarter des possibilités moins excentriques avant de prendre celle-ci au sérieux. »

Cependant, malgré le consensus sceptique des experts scientifiques, Zimmer a noté : « La notion [d’une attaque sonique] a fait souffler un vent de folie à travers la presse, entraînant les lecteurs a penser que l’explication d’une attaque sonique avait été acceptée généralement par les experts. Mais ce n’est certainement pas le cas. Je serai curieux de voir si des articles comme le mien peuvent freiner de telles spéculations. »

Poutine suspecté

Eh bien, Zimmer aurait pu lire l’éditorial du Times le même jour (le 6 octobre) pour avoir une réponse partielle. Tout en critiquant l’administration Trump pour s’être empressée de juger en accusant le gouvernement cubain et en expulsant 15 diplomates, l’éditorial concluait : « Les attaques soniques contre les Américains sont trop graves pour être utilisées à des fins politiques cyniques. »

Le président russe Vladimir Poutine rencontre le président américain Donald Trump au sommet du G-20 à Hambourg, en Allemagne, le 7 juillet 2017. (Copie d’écran de Whitehouse. gov)

Tant pis pour les rédacteurs de l’éditorial qui lisent leur propre journal, mais il est clair qu’ils étaient motivés par un programme plus ambitieux. Un éditorial du New York Times sur un sujet désagréable n’importe où dans le monde ces jours-ci ne serait pas complet sans profiter de l’occasion pour accuser la Russie ou, dans ce cas, au moins suggérer la Russie comme le méchant possible de ce mystère.

Le Times a écrit : « D’autres parties, notamment la Russie, doivent également figurer parmi les suspects : le président Vladimir Poutine accueillerait sans doute favorablement un revers dans les relations américano-cubaines. »

Oui, toutes les théories du complot doivent revenir à Vladimir Poutine, un vrai Dr. Le mal. Lorsqu’il ne conspire pas pour inonder Facebook d’images de chiots ou manipuler les Américains dans leur poursuite des personnages de Pokemon, il construit des armes sonores secrètes pour désorienter les diplomates américains à La Havane et obliger le président Trump à agir précipitamment (quand nous savons tous à quel point Trump est normalement cool et réfléchi).

Mais j’ai pensé que la théorie du complot antérieure était que Poutine avait des vidéos secrètes de Trump en train de faire des galipettes avec des prostituées dans un hôtel cinq étoiles de Moscou – sachant des années à l’avance que Trump deviendrait sûrement le président américain – et donc tout ce que Poutine avait dû faire, c’était d’appeler Trump et dire à son candidat de rapatrier quelques diplomates cubains.

Pourquoi le méchant Poutine se donnerait-il la peine d’inventer une arme sonique alors qu’en tirant simplement les ficelles de la marionnette Trump, ça fera très bien l’affaire ? Peut-être que Poutine est si diabolique qu’il se délecte de trucs ridicules pour la joie sadique de blesser les gens. Oh oui, ça doit être jouissif !

Une fois de plus, les rédacteurs du Times semblent être sur la bonne voie. Si seulement ils pouvaient retenir leur seul journaliste qui semble encore penser qu’il est nécessaire pour un reportage de rechercher de vrais experts, qui n’aient aucun intérêt particulier, ni de contrat lucratif d’audit du gouvernement. Ça économise tellement de temps et d’énergie de simplement accuser Poutine.

Le reporter d’investigation Robert Parry a dévoilé de nombreuses affaires sur l’Iran-Contra pour Associated Press et Newsweek dans les années 1980.

Source : Robert Parry, Consortium News,19-10-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

14 réponses à Un homme a mordu un chien : le New York Times fait du journalisme, par Robert Parry

Commentaires recommandés

Pierre Tavernier Le 29 novembre 2017 à 07h07

Bonjour
Pour ceux qui auraient manqué l’affaire :
“Cet incident, survenu plus tôt dans le mois, sera probablement considéré comme le plus ridicule des fiascos diplomatiques de tous les temps”
https://www.legrandsoir.info/cuba-les-diplomates-etasuniens-terrorises-par-le-chant-des-grillons.html

  1. LBSSO Le 29 novembre 2017 à 06h56
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    Et si un sénateur mordait un chien ?
    Roy Moore est le candidat républicain au Sénat américain en Alabama le 12 décembre.Il est accusé d’avoir commis des agressions sexuelles par le passé.
    Aussi ,une femme contacte le Washington Post pour témoigner en ce sens.Après enquête des journalistes , il semble qu’elle travaille pour une officine Project Veritas dont le fondateur est James O’Keefe.Son témoignage faux et fabriqué par cette agence ,une fois paru dans le Washington Post aurait servi à décrédibiliser ce journal qui faisait campagne contre R Moore : Project Veritas se serait fait alors un plaisir de dévoiler que ce grand journal publiait des témoignages peu sérieux à charge contre R Moore.
    Les journalistes expliquent comment ils ont démasqué cette tentative,selon eux ,d’infiltration et de manipulation.
    https://www.washingtonpost.com/investigations/a-woman-approached-the-post-with-dramatic–and-false–tale-about-roy-moore-sje-appears-to-be-part-of-undercover-sting-operation/2017/11/27/0c2e335a-cfb6-11e7-9d3a-bcbe2af58c3a_story.html?utm_term=.1bcc5f2923f8


  2. Pierre Tavernier Le 29 novembre 2017 à 07h07
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    Bonjour
    Pour ceux qui auraient manqué l’affaire :
    “Cet incident, survenu plus tôt dans le mois, sera probablement considéré comme le plus ridicule des fiascos diplomatiques de tous les temps”
    https://www.legrandsoir.info/cuba-les-diplomates-etasuniens-terrorises-par-le-chant-des-grillons.html


    • Fritz Le 29 novembre 2017 à 07h57
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      Oui… Mais ces grillons sont manipulés par… Poutine !!
      La preuve : ils ont les yeux rouges, oui, ROUGES !
      Rendez-vous à l’évidence, @Pierre Tavernier, au lieu de citer des sources complotistes !


    • Fritz Le 29 novembre 2017 à 08h02
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      “toutes les théories du complot doivent revenir à Vladimir Poutine” (Robert Parry)


  3. rosecestlamort Le 29 novembre 2017 à 08h45
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    les grillons “cubains” sont elevés à proximité des centrales nucléaires russes où ils servent de compteurs becquerels avant d’etre expédiés à Cuba, ceci explique cela.
    /jesors


  4. Lysbeth Levy Le 29 novembre 2017 à 10h20
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    On remarquera que quand il s’agit des “russes” cubains, chinois au tout autre “ennemi des Usa” les théories du complot existent bel et bien. Mais quand il s’agit des Usa, de l’Occident il est interdit de parler de “complots” ou “théories du complot” seuls “les autres” sont “coupables” de ces théories incroyables mais possibles. Ici tout et n’importe quoi même un fond sonore qui rendrait malade ces pauvres américains qui sont si bons et si démocrates que le monde du Mal leur en veux. En effet un américain mord un chien et voilà ce grand pays perds la tête, Hollywood va sans aucun doute en faire un film d’horreur : “la nuit ou les hommes ont mordu les chiens !” Bah nous avons les mêmes non infos chez nous aussi..


    • Haricophile Le 01 décembre 2017 à 13h04
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      Ça s’appelle “l’Axe du Mal”, c’est pour les gens qui on un raisonnement issue de l’éducation “digitale” microsoftienne voulue par notre ministère de l’éDUCATION nATIONALE . On dit aussi binaire.


  5. Patrique Le 29 novembre 2017 à 11h01
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    Les armes soniques sont utilisées sur l’ile de Cuba. Plus précisément dans le goulag de Guantanamo dont les propriétaires successifs ont été Bush, Obama et Trump.
    Bizarrement, il semblerait que la presse américaine ne demande pas à ce qu’ils soient jugés pour crime contre l’humanité.


  6. Fritz Le 29 novembre 2017 à 12h10
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    L’arme sonique avait été utilisée par l’armée US pour déloger Noriega, lors d’une expédition néo-coloniale qui fit quelques milliers de morts :
    http://next.liberation.fr/culture/2017/05/30/quand-l-armee-americaine-tentait-de-deloger-noriega-a-coup-de-heavy-metal_1573297

    Quant à la grande presse américaine, elle franchit régulièrement le mur du çon.


  7. kasper Le 29 novembre 2017 à 12h21
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    il suffit d’un peu de motivation: les journaleux sont prets a bosser si ca peut emm***er Trump.


  8. David D Le 29 novembre 2017 à 14h48
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    Et quelqu’un a des nouvelles du chien ?

    Sinon, vous avez vu ? On reconnaît la mèche blonde à 1,49 euros de Trump sur le livre L’euro est-il mort ? Encore un coup de Poutine.


  9. rolland Le 29 novembre 2017 à 20h36
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    Les “grands médias poubelles” ne passe pas en commentaire : le décodex a fait son oeuvre !
    malheureusement


  10. rolland Le 29 novembre 2017 à 20h38
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    Donc si nous allons au fond des choses, nous en revenons à l’appartenance des grands médias !?


  11. Haricophile Le 01 décembre 2017 à 12h56
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    Si je comprends bien, on aurait du accuser les Russes ou les Chinois de nous avoir envoyé des avions renifleurs qui auraient asséché les nappes de pétrole ou un truc du genre ? Un recyclage des investissements colossaux et foireux ne menant nulle part, comme savent si bien faire les Américains pour tirer profit (financier) de leur échecs ?


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