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8.juillet.20218.7.2021 // Les Crises

Chris Hedges : « Aux États-Unis et ailleurs, la souffrance de la classe ouvrière est ignorée de nos médias »

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La souffrance de la classe ouvrière, tant nationalement qu’à l’extérieur des États-Unis, est largement ignorée de nos médias généralistes, et pourtant, c’est l’une des questions des droits humains les plus importantes de notre époque.

Source : Consortium News, Chris Hedges
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Manifestation contre Apple, San Francisco, juillet 2014. (Annette Bernhardt, Flickr, CC BY-SA 2.0)

Les capitalistes mondiaux ont fait marche arrière pour revenir aux premiers jours de la révolution industrielle. La classe ouvrière est de plus en plus privée de droits, empêchée de former des syndicats, payée au rabais, soumise à des vols de salaires, constamment surveillée, licenciée pour des infractions mineures, exposée à des substances cancérigènes dangereuses, forcée de faire des heures supplémentaires, soumise à des quotas punitifs et abandonnée lorsqu’elle est malade ou âgée. Les travailleurs sont devenus, ici et à l’étranger, des rouages jetables pour les oligarques des entreprises, qui se vautrent dans une richesse personnelle obscène qui éclipse les pires excès des barons voleurs [Barons voleurs est un terme péjoratif, qu’on trouve dans la critique sociale et la littérature économique pour caractériser certains hommes d’affaires riches et puissants des États-Unis au XIXᵉ siècle, NdT].

Dans les cercles libéraux à la mode, il y a, comme le note Noam Chomsky, des victimes considérées comme dignes et d’autres considérées comme indignes. Nancy Pelosi a appelé les dirigeants mondiaux à boycotter les Jeux olympiques d’hiver, prévus à Pékin en février, en raison de ce qu’elle a appelé un « génocide » perpétré par le gouvernement chinois contre la minorité ouïghoure.

Dans un article du New York Times, Nick Kristof a dressé une liste des violations des droits humains orchestrées par le dirigeant chinois Xi Jinping, écrivant : « [Xi] vide les libertés de Hong Kong de leur substance, emprisonne les avocats et les journalistes, séquestre des otages canadiens, menace Taïwan et, plus effroyable encore, préside à des crimes contre l’humanité dans la région du Xinjiang, à l’extrême ouest du pays, qui regroupe plusieurs minorités musulmanes. »

Pas un mot sur les millions de travailleurs en Chine qui sont traités à peine mieux que des serfs. Ils vivent séparés de leur famille, y compris de leurs enfants, et sont logés dans des dortoirs d’entreprise surpeuplés, dont le loyer est déduit de leur salaire, à côté d’usines qui produisent 24 heures sur 24, fabriquant souvent des produits pour des sociétés américaines. Les travailleurs sont maltraités, sous-payés et atteints d’affections diverses en raison de leur exposition à des produits chimiques et à des toxines comme la poussière d’aluminium.

La souffrance de la classe ouvrière, tant nationalement qu’à l’extérieur des États-Unis, est tout aussi ignorée par nos médias généralistes que l’est la souffrance des Palestiniens. Et pourtant, je dirais que c’est l’une des questions de droits humains les plus importantes de notre époque, parce qu’une fois que le pouvoir des travailleurs est renforcé, ils peuvent se défendre contre d’autres violations des droits humains.

À moins que les travailleurs ne puissent s’organiser, ici et dans des pays comme la Chine, et obtenir des droits fondamentaux et des salaires décents, un servage planétaire sera renforcé et on verra les travailleurs devenir les prisonniers des conditions épouvantables décrites par Friedrich Engels dans son livre de 1845 « Les conditions de la classe ouvrière en Angleterre » ou dans le chef-d’œuvre d’Émile Zola de 1885 « Germinal ».

Tant qu’on tolérera que la Chine paie des salaires d’esclaves, il sera impossible d’augmenter les salaires ailleurs. Tout accord commercial doit inclure le droit des travailleurs à s’organiser, sinon toutes les promesses de Joe Biden de reconstruire la classe moyenne américaine sont un mensonge.

Entre 2001 et 2011, 2,7 millions d’emplois ont été perdus au profit de la Chine, dont 2,1 millions dans le secteur manufacturier. Aucun de ces emplois ne sera relocalisé si les travailleurs de Chine et d’autres pays qui permettent aux entreprises d’exploiter la main-d’œuvre et de contourner les réglementations de base en matière d’environnement et de travail sont enfermés dans la servitude des entreprises. Et alors que nous pouvons critiquer la Chine pour sa politique du travail, les États-Unis ont écrasé leur propre mouvement syndical, autorisé leurs entreprises à délocaliser leur production à l’étranger pour profiter des modèles de production chinois, fait baisser les salaires, adopté des lois anti-syndicales sur le droit au travail et démantelé les réglementations qui protégeaient autrefois les travailleurs.

La guerre contre les travailleurs n’est pas un phénomène chinois. C’est un phénomène mondial. Et les entreprises américaines sont complices. 46% des fournisseurs d’Apple sont en Chine. 80 % des fournisseurs de Walmart sont en Chine. 63% des fournisseurs d’Amazon sont en Chine.

Les plus grandes entreprises américaines sont des partenaires à part entière dans l’exploitation de la main-d’œuvre chinoise, tout comme dans la marginalisation et l’appauvrissement de la classe ouvrière américaine. Au plus fort d’une pandémie mondiale, les entreprises américaines et les fabricants chinois ont maintenu des millions de travailleurs chinois entassés dans des usines. Leur santé n’était pas un souci. Les bénéfices d’Apple ont plus que doublé pour atteindre 23,6 milliards de dollars au cours du dernier trimestre. Ses revenus ont augmenté de 54 % pour atteindre 89,6 milliards de dollars, ce qui signifie qu’Apple a pu vendre des produits pour une valeur moyenne de plus d’un milliard de dollars chaque jour. Tant que ces entreprises ne seront pas tenues responsables, ce que l’administration Biden ne fera pas, rien ne changera pour les travailleurs, ici ou en Chine. La justice économique est mondiale ou elle n’existe pas.

Les travailleurs des centres industriels chinois – des villes-entreprises autonomes comptant jusqu’à un demi-million d’habitants – alimentent les énormes bénéfices de deux des entreprises les plus puissantes du monde, Foxconn, le plus grand fournisseur mondial de services de fabrication de produits électroniques, et Apple, dont la valeur boursière s’élève à 2 000 milliards de dollars. Le plus gros client de Foxconn est Apple, mais l’entreprise fabrique également des produits pour Alphabet (anciennement Google), Amazon, qui possède plus de 400 marques de distributeur, BlackBerry, Cisco, Dell, Fujitsu, GE, HP, IBM, Intel, LG, Microsoft, Nintendo, Panasonic, Philips, Samsung, Sony et Toshiba, ainsi que pour de grandes entreprises chinoises comme Lenovo, Huawei, ZTE et Xiaomi. Foxconn assemble des iPhones, des iPads, des iPods, des Macs, des téléviseurs, des Xbox, des PlayStations, des Wii U, des Kindles, des imprimantes, ainsi que de nombreux appareils numériques.

Jenny Chan, Mark Selden et Pun Ngai ont passé une décennie à mener des recherches clandestines dans les principaux sites de production de Foxconn des villes chinoises de Shenzhen, Shanghai, Kunshan, Hangzhou, Nanjing, Tianjin, Langfang, Taiyuan et Wuhan pour leur livre Dying for an iPhone : Apple, Foxconn, and The Lives of China’s Workers.

Ce qu’ils décrivent est une dystopie orwellienne, où les entreprises mondiales ont perfectionné les techniques pour obtenir une force de travail privée de toute autonomie. Ces vastes cités ouvrières ne sont guère plus que des colonies pénitentiaires. Certes, il est possible d’en partir, mais encourir l’ire des patrons, notamment en protestant ou en tentant de s’organiser, revient à être inscrit à vie sur une liste noire dans tout l’archipel des centres industriels chinois et à être rejeté en marge de la société, voire enfermé en prison.

Les travailleurs vivent sous constante surveillance. Ils sont encadrés par des unités de sécurité de l’entreprise. Ils dorment dans des dortoirs séparés pour hommes et femmes, comptant huit personnes ou plus par chambre. Les dortoirs à plusieurs étages ont des barreaux aux fenêtres et des filets de protection ont été mis en place pour mettre fin à la vague de suicides de travailleurs qui a touché ces villes industrielles il y a quelques années.

« Le lieu de travail et l’espace de vie sont regroupés pour faciliter la production à grande vitesse, 24 heures sur 24, écrivent les auteurs. Le dortoir stocke une force de travail migrante massive privée des soins et de l’amour de la famille. Qu’il soit célibataire ou marié, le travailleur se voit attribuer une couchette pour une personne. L »espace privé’ consiste simplement dans le fait d’avoir son propre lit derrière un rideau fabriqué par le travailleur lui-même, avec peu d’espaces de vie communs. »

Les travailleurs, qui gagnent environ 2 dollars de l’heure et en moyenne 390 dollars par mois, sont payés sous forme de cartes de débit salariales, une version actualisée des certificats d’entreprise. Cette carte bancaire permet à un travailleur de déposer, retirer et transférer de l’argent à partir de guichets automatiques accessibles 24 heures sur 24 dans les installations de Foxconn.

Les managers, les contremaîtres et les responsables de chaîne interdisent toute conversation sur l’aire de montage qui fonctionne sur un cycle de 24 heures en roulements par équipe de 10 ou 12 heures. Les travailleurs sont sanctionnés s’ils travaillent « trop lentement » sur la chaîne. Ils sont punis si les produits qu’ils fabriquent sont défectueux. Ils sont souvent obligés de rester après leur période de travail si un travailleur a commis une infraction. Le travailleur qui a enfreint les règles doit rester debout devant des co-travailleurs et lire son autocritique. Tout travailleur ayant reçu la note « D » dans son évaluation pour « rendement insatisfaisant » est licencié. Les travailleurs bénéficient d’un jour de congé toutes les deux semaines, ou deux jours de repos par mois. Ils peuvent être sommairement permutés entre les équipes de nuit et de jour.

Étage de production dans l’usine Foxconn à Shenzhen, en Chine, en 2005. (Steve Jurvetson, CC BY 2.0, Wikimedia Commons)

Les auteurs décrivent la routine quotidienne d’un ouvrier entrant dans une usine Foxconn à 7 heures du matin avec des centaines de milliers d’autres employés de Foxconn. Chaque personne, à qui il est interdit d’entrer dans le complexe de l’usine avec des appareils électroniques, est contrôlée par des systèmes de reconnaissance faciale afin de confirmer son identité.

« Le flot humain se prolonge pendant plus d’une heure. Les travailleurs de l’équipe de nuit traversent la passerelle et se pressent dans les centres commerciaux et les marchés de rue qui se sont développés autour de l’usine. Les travailleurs de l’équipe de jour traversent la même passerelle, dans la direction contraire, pour se rendre à leur poste. Dès qu’ils franchissent la porte de l’usine, les travailleurs sont surveillés par un système de sécurité plus intrusif que celui que nous avons pu observer dans les petites fabriques d’électronique voisines. « Foxconn a ses propres forces de sécurité, tout comme un pays a une armée », déclare un agent de sécurité au visage sévère et aux épaules larges. Les ouvriers passent par toute une succession de portiques électroniques et de zones de sécurité séparées avant d’arriver dans leurs ateliers pour commencer à travailler. »

Une fois entrés, écrivent les auteurs, les travailleurs sont soumis à un protocole qui leur est habituel :

« Alors que les travailleurs se préparent à prendre leur poste, les managers s’adressent à eux : « Comment allez-vous ? Les travailleurs doivent répondre en criant à l’unisson : ‘Bien ! Très bien ! Très, très bien !’ Cet exercice est censé favoriser la discipline des travailleurs. Un ouvrier spécialisé dans la soudure au laser raconte : « Avant le début du travail, un sifflet retentit trois fois. Au premier coup de sifflet, nous devons nous lever et installer nos tabourets. Au deuxième coup de sifflet, nous nous préparons à travailler et mettons nos gants ou équipements spéciaux. Au troisième coup de sifflet, nous nous asseyons et nous travaillons. ‘Ne pas parler, ne pas rire, ne pas manger, ne pas dormir’ pendant les heures de travail, voilà la règle numéro un de l’usine. Tout comportement qui enfreint la discipline est pénalisé. Aller aux toilettes pendant plus de dix minutes entraîne un avertissement oral, et bavarder pendant le temps de travail entraîne un avertissement écrit’, explique un chef de ligne.

Le travail est épuisant, stressant et répétitif. Un iPhone comporte plus de cent pièces. « Chaque travailleur, écrivent les auteurs, se spécialise dans une tâche et effectue des mouvements répétitifs à grande vitesse, toutes les heures, tous les jours, dix heures ou plus sur de nombreux jours de travail, pendant des mois. »

Une femme interviewée dans le livre décrit sa vie sur la chaîne de montage :

« Je suis un rouage du poste d’inspection visuelle, qui fait partie de la chaîne d’assemblage par électricité statique. Lorsque le four à souder juste à côté de moi livre les cartes mères des smartphones, je tends les deux mains pour prendre la carte mère, puis ma tête commence à se déplacer de gauche à droite, mes yeux se déplacent du côté gauche de la carte mère vers le côté droit, puis fixent du haut vers le bas, sans interruption, et lorsque quelque chose ne va pas, je crie, et un autre rouage humain semblable à moi accourt, demande la cause de l’erreur et la répare. Je répète la même tâche des milliers de fois par jour. Mon cerveau s’oxyde. »

Le travail peut également être dangereux. La machine à polir émet de la poussière d’aluminium lorsqu’elle broie les boîtiers. Cette poussière rentre dans les yeux et provoque des irritations et de minuscules larmes. Les travailleurs souffrent de problèmes respiratoires, de maux de gorge et de toux chroniques. « Une poussière microscopique d’aluminium recouvre le visage et les vêtements des travailleurs, écrivent les auteurs. Un ouvrier a décrit la situation de la manière suivante : ‘J’inhale la poussière d’aluminium à Foxconn comme un aspirateur’. Les fenêtres de l’atelier étant hermétiquement fermées, les travailleurs ont l’impression de suffoquer.’ »

La poussière d’aluminium peut également provoquer des incendies, comme celui du 20 mai 2011, lorsqu’une accumulation de poussière d’aluminium dans le conduit d’air du troisième étage du bâtiment A5 de Foxconn Chengdu a été embrasée par l’étincelle provenant d’un interrupteur électrique. Quatre ouvriers sont morts. Des dizaines ont été blessés. Ce n’est pas la seule explosion, que Foxconn a réussi à masquer en grande partie en imposant un black-out médiatique quasi total. « Sept mois après la tragédie de Foxconn, le 17 décembre 2011, de la poussière d’aluminium combustible a alimenté une autre explosion, cette fois chez le fabricant d’iPhone Pegatron à Shanghai, blessant soixante et un ouvriers. Dans l’explosion, de jeunes hommes et femmes ont subi de graves brûlures et se sont brisé les os, laissant beaucoup d’entre eux handicapés à vie », écrivent les auteurs.

Les travailleurs doivent nettoyer mille écrans tactiles d’iPhone par roulement d’équipe. Pendant des années, on s’est servi pour les nettoyer du produit chimique n-hexane, qui s’évapore plus rapidement que l’alcool industriel. Une exposition prolongée au n-hexane endommage les nerfs périphériques, entraînant des crampes musculaires douloureuses, des maux de tête, des tremblements incontrôlables, une perte de vision et des difficultés à marcher. Il ne devrait être utilisé que dans des zones bien ventilées et par des travailleurs portant des masques respiratoires. Des milliers de travailleurs de Foxconn ont appliqué du n-hexane dans des pièces hermétiquement fermées, sans ventilateur et sont tombés malades, ce qui a finalement conduit à son interdiction.

« Résistez. » (Illustration par M. Fish)

Ces vastes complexes industriels rejettent également d’énormes quantités de métaux lourds et d’eaux usées dans les rivières et les nappes phréatiques. Les rivières proches des usines sont noires d’eaux souillées et polluées par des déchets plastiques. Les travailleurs se plaignent que l’eau potable est altérée et sent mauvais.

Dans les années 1990, avec la désindustrialisation, les États-Unis ont laissé tomber leurs travailleurs. La Chine en a fait de même en démantelant le socialisme au profit d’un capitalisme contrôlé par l’État. En Chine, le nombre d’emplois dans le secteur public et les collectivités est passé de 76 % en 1995 à 27 % en 2005. Des dizaines de millions de travailleurs licenciés ont dû se battre pour obtenir des emplois proposés par des entreprises telles que Foxconn. Mais même ces emplois sont aujourd’hui menacés, en partie à cause de l’automatisation, les ouvriers des chaînes de montage sont remplacés par des robots capables de pulvériser, souder, presser, polir, effectuer les tests de qualité et assembler des cartes de circuits imprimés. Foxconn a installé plus de 40 000 robots industriels dans ses usines, ainsi que des centaines de milliers d’autres machines automatisées.

Manifestation contre Apple, San Francisco, juillet 2014. (Annette Bernhardt, Flickr, CC BY-SA 2.0)

Mais au cours de la dernière décennie, notent les auteurs, « les plus grands changements au sein de Foxconn ne sont pas à chercher dans le remplacement des travailleurs par des robots, mais dans le remplacement d’employés à temps plein par un nombre croissant d’étudiants stagiaires et de sous-traitants. »

Ces travailleurs, qui font partie de la « gig economy » bien connue aux États-Unis [ travailleurs à la tâche, système basé sur des emplois flexibles, temporaires ou indépendants, NdT], ont encore moins de stabilité professionnelle et de sécurité de l’emploi que les employés à temps plein. Pas moins de 150 000 étudiants en âge de fréquenter l’école secondaire sont employés dans les usines de Foxconn. Ils sont payés au salaire minimum, mais ne bénéficient pas de la prime de qualification de 400 yuans par mois, même s’ils réussissent leur période d’essai. Foxconn n’est pas non plus tenu de les inscrire à la sécurité sociale.

Les dirigeants de ces géants de l’entreprise reproduisent souvent le comportement des despotes, non seulement en exerçant un contrôle absolu sur tous les aspects de la vie de leurs employés, mais aussi en dispensant une philosophie simpliste aux masses. Les médias présentent souvent ces patrons comme des gourous et leur demandent de partager leur avis – comme le font Bill Gates, Warren Buffet, Elon Musk et Jeff Bezos – sur toute une série de questions sociales, économiques, politiques et culturelles. Leurs immenses fortunes leur confèrent, dans notre société adoratrice de Mammon, un statut de sage [Son adoration correspond dans l’Ancien Testament ou dans la Torah au culte du Veau d’or, et dans la morale catholique à l’avarice qui est un des sept péchés capitaux. Mammon est parfois compris parmi les trois ou sept princes de l’Enfer,NdT].

Terry Gou en 2019. (CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Terry Gou, fondateur et PDG de Foxconn, a publié une liste de slogans et d’aphorismes qui ornent les murs de ses usines, tout comme ses portraits. Les travailleurs sont tenus d’écrire des passages des « Citations de Gou ». Alors que Mao Tsé-toung appelait à la lutte des classes et à la rébellion, Gou appelle au conformisme et à l’obéissance aveugle. « Croissance, ton nom est souffrance », lit-on dans une de ses citations. Le journaliste Jason Dean du Wall Street Journal, lors d’une entrevue avec Gou en 2007, a qualifié ce dernier de « chef de guerre et a noté qu’ il porte un bracelet de perles qu’il tient d’un temple dédié à Gengis Khan, le conquérant mongol du XIIIe siècle qu’il considère comme un héros de son panthéon personnel ».

« Un environnement hostile est une bonne chose, peut-on lire dans l’une des citations de Gou. Vous devez atteindre des objectifs ou alors le soleil ne se lèvera plus. Vous devez valoriser l’efficacité à chaque minute, à chaque seconde. Pour y arriver il vous faut intégrer vitesse, exactitude et précision. »

En ce qui concerne ses plus d’un million d’employés, et c’est le cas également chez Amazon et d’autres grandes entreprises, ils sont contraints de participer à des réunions d’entreprise au cours desquelles on leur apprend à se conformer aux règles de l’entreprise, à faire preuve de loyauté envers les intérêts de celle-ci et, comme le notent les auteurs, à rechercher « le modèle de réussite de type individualiste ». Ceux qui se conformeront aux règles, dit-on aux travailleurs, seront récompensés. Ceux qui ne le feraient pas seraient châtiés ou chassés.

Les travailleurs de ces ateliers de misère mondiaux s’organisent dans la clandestinité et contestent. En 1993, première année pour laquelle des données officielles sont disponibles, on a recensé 8 700 incidents liés à l’agitation ouvrière en Chine, chiffre qui est passé à 32 000 en 1999, précisent les auteurs. « Ce nombre a continué de progresser de plus de 20 % par an entre 2000 et 2003. En 2005, le bilan officiel faisait état de 87 000 cas, pour atteindre 127 000 en 2008, pendant la récession mondiale – la dernière fois que le ministère chinois de la Sécurité publique a publié des chiffres. »

Le 3 janvier 2012, dans la zone de développement de haute technologie d’East Lake, dans le Hubei, connue sous le nom d’Optics Valley, 150 travailleurs de Foxconn ont menacé de sauter du toit de l’usine et de se suicider en masse si les dirigeants refusaient de répondre à leurs revendications, parmi lesquelles figuraient des protestations contre les transferts forcés vers les villes d’autres usines et un conflit salarial.

Les grèves, les manifestations et les arrêts de travail qui se produisent actuellement sont des secrets d’État, mais les statistiques passées semblent indiquer que leur nombre est en augmentation. Les grèves sont généralement rapidement et brutalement réprimées par la sécurité et la police de l’entreprise, les meneurs de grève étant licenciés et souvent emprisonnés.

Ce n’est pas l’individualisme pervers, qui nous est imposé par nos maîtres industriels et des médias dociles, et qui se traduit par la recherche de notre promotion aux dépens de celle des autres, qui nous sauvera. C’est en travaillant en solidarité avec les travailleurs nationalement et aussi à l’extérieur des États-Unis que nous parviendrons à nous en sortir. Cette capacité collective est notre seul espoir. Les travailleurs d’Amazon de l’usine Hulu Garment à Phnom Penh, au Cambodge, et de l’usine Global Garments à Chittagong, au Bangladesh, ont récemment mené une journée d’action mondiale pour qu’Amazon paie des salaires justes à tous ses travailleurs, où qu’ils vivent. Voilà quel doit être notre modèle. Sinon, les travailleurs d’un pays seront opposés aux travailleurs d’un autre pays. Karl Marx et Friedrich Engels avaient raison. Prolétaires de tous les pays unissez vous. Vous n’avez rien à perdre, si ce n’est vos chaînes.

Chris Hedges est journaliste. Lauréat du prix Pulitzer, il a été correspondant à l’étranger pendant 15 ans pour le New York Times, où il a occupé les postes de chef du bureau du Moyen-Orient et du bureau des Balkans. Il a auparavant travaillé à l’étranger pour le Dallas Morning News, le Christian Science Monitor et National Public Radio. Il est l’hôte de l’émission On Contact de Russia Today America, nominée aux Emmy Awards.

Source : Consortium News, Chris Hedges, 01-06-2021

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Obermeyer // 08.07.2021 à 08h03

Un salaire de 390 dollars par mois , c’est 4 fois plus qu’en Ukraine , 3 fois plus qu’en Bulgarie . Quand aux conditions de travail , si elles se sont depuis légèrement améliorées en Chine , elles continuent de se dégrader en occident .
En Europe et même en France , pour des salaires parfois inférieurs au smic , on trouve aussi des emplois où la pression patronale , les conditions d’hygiène et de sécurité sont tout autant déplorables .

19 réactions et commentaires

  • gracques // 08.07.2021 à 07h35

    Bon contrepoint à l’article précédent !
    Parfait exemple de ‘democraties respectant l’État de droit.
    Et pour cause …. qui fait le droit ?

      +6

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    • Kasper // 09.07.2021 à 14h45

      Fallacieux. Il n’y a pas d’état de droit en Chine parce que quand l’état abuse de son pouvoir il n’y a aucun recours, ses propres lois ne s’appliquent pas à lui même. C’est ca qui constitue l’état de droit, bien plus que le respect aveugle des règlements.

        +2

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  • gaspard des Montagnes // 08.07.2021 à 07h43

    L’article semble faire référence à une période passée : en effet les exemples vont des années 90 au années 2005-2012. Rien ou pas grand chose après… Or la Chine évolue très vite, comme la montée en gamme de ses productions le démontre. D’ailleurs elle transfère vers d’autres pays, les productions ou elle n’est plus compétitive en raison de son coût de main d’œuvre.
    Chris Hedges tomberait-il dans le China bashing ? ou a-t-il recyclé un de ses anciens articles ?

      +19

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    • Patoche // 08.07.2021 à 10h14

      Foxconn qui « a ses propres forces de sécurité, tout comme un pays a une armée » n’est pas une entreprise chinoise mais taïwanaise.
      Cela n’est mentionné nulle part, c’est à se demander si l’auteur est lui-même au courant. Pour ma part je l’ai appris il n’y a que quelques mois tellement cette info est occultée quand les médias dénoncent les conditions de travail chez Foxconn.
      Un autre exemple:
      https://www.francetvinfo.fr/economie/entreprises/video-foxconn-ou-l-envers-du-decors-des-usines-apple-en-chine_186935.html

      Le patron de Foxconn a récemment demandé à Apple de transférer la production de l’Iphone à Taïwan.
      Sans doute parce qu’il est soucieux du bien-être de ses employés…. Ou peut-être être parce que la main-d’œuvre chinoise est devenue moins docile….

      Cet article datée participe à l’insu de son plein gré (?) du China bashing quasi obligatoire pour être publié en occident: jamais un mot pour saluer l’extraction de l’extrême pauvreté de 800 millions de chinois depuis 1978.

        +22

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      • Germs // 08.07.2021 à 11h27

        Merci !!!
        Je me suis fais avoir, je n’ai jamais penser à vérifier.

          +2

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      • lauba // 12.07.2021 à 20h07

        ..ni de l eradication de la malaria en chine . Aucun cas depuis 3ans .

          +3

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    • step // 08.07.2021 à 20h22

      C’est expliqué dans le texte de l’article. Le pouvoir chinois a arrêté de publier des informations sur ses soubresauts sociaux à partir de 2008. Les milices d’entreprises savent utiliser leurs LBD et les médias sont silencieux. A partir de là, effectivement il lui est peut être difficile de communiquer sur des exemples récents. si cela avait été un article ancien, il n’aurait probablement pas parlé de Biden.

      Je ne pense pas que la situation des ces salariés se soient particulièrement amélioré depuis, et dire cela n’est pas faire du china bashing. La compression par tout les moyens des couts est consubstantiel au capitalisme, et les couts, c’est nous (ou au moins c’est le cas pour 95% d’entre nous)

        +7

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  • Obermeyer // 08.07.2021 à 08h03

    Un salaire de 390 dollars par mois , c’est 4 fois plus qu’en Ukraine , 3 fois plus qu’en Bulgarie . Quand aux conditions de travail , si elles se sont depuis légèrement améliorées en Chine , elles continuent de se dégrader en occident .
    En Europe et même en France , pour des salaires parfois inférieurs au smic , on trouve aussi des emplois où la pression patronale , les conditions d’hygiène et de sécurité sont tout autant déplorables .

      +34

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  • Dominique Gagnot // 08.07.2021 à 08h50

    « Le capitalisme mondialisé exerce une pression économique ravageuse, d’autant plus forte que – à l’échelle des pays tout comme à celle des individus – l’on se trouve vers le bas de la pyramide économique et sociale mondiale : nulle en haut ; écrasante en bas.

    Cette pyramide est d’ailleurs plutôt une « tour Eiffel » au sommet toujours plus élancé.

    Quelque soit l’étage où l’on se trouve, en général on aspire naturellement à grimper.
    Ceux des étages moyens et supérieurs jugent le monde ainsi bien fait, d’autant que les inférieurs sont hors de leur champ de conscience.

    Cet édifice reste stable. Du moins, jusqu’à ce que la partie « moyenne » ne décroche, du fait de l’évolution du système… »

    Extrait de « Comprendre l’arnaque capitaliste – Imaginer le système d’après »
    http://bit.ly/capitalisme

      +4

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  • LibEgaFra // 08.07.2021 à 11h28

    ; »préside à des crimes contre l’humanité dans la région du Xinjiang, »

    Les yankees accusent toujours les autres des crimes qu’ils commettent eux-mêmes que ce soit dans le passé ou le présent. Les minorités musulmanes chinoises sont tellement discriminées qu’elles n’ont jamais été soumises à la politique de l’enfant unique. Les minorités musulmanes chinoises ne sont pas parquées dans des réserves comme au yankeeland.

    Les yankees sont tellement stupides qu’ils confondent une ferme d’éoliennes avec des silos pour missiles balistiques.

      +11

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  • Fox 23 // 08.07.2021 à 12h58

    Bref, Hedges qu’on n’attendait pas dans cette critique quasi unipolaire participe joyeusement à la mise en cause journalière de la Chine exigée par Washington.
    Il n’est pas question de dire que ce dernier pays est le paradis, mais j’aurais aimé plus d’équilibre dans les souffrances de la classe Ouvrière que Hedges ne connait visiblement pas, y compris celle de son pays.

    Calomniez, calomniez…

      +6

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    • Jean // 08.07.2021 à 13h33

      Fox 23,

      « La guerre contre les travailleurs n’est pas un phénomène chinois. C’est un phénomène mondial. Et les entreprises américaines sont complices. 46% des fournisseurs d’Apple sont en Chine. 80 % des fournisseurs de Walmart sont en Chine. 63% des fournisseurs d’Amazon sont en Chine.
      Les plus grandes entreprises américaines sont des partenaires à part entière dans l’exploitation de la main-d’œuvre chinoise, tout comme dans la marginalisation et l’appauvrissement de la classe ouvrière américaine. »

      Vous devriez lire avant de calomnier…

        +12

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  • Jean // 08.07.2021 à 13h29

    Le véritable esclavagiste c’est le client final, qui ne veut surtout pas savoir comment sont fabriqués les gadgets qu’il s’offre, alors qu’il suffit d’un vote écolo pour se donner bonne conscience.

      +7

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    • Dominique Gagnot // 08.07.2021 à 14h07

      Même si le client final sait comment sont fabriqués tous ces objets, cela ne change rien au problème qui est dans la logique même du capitalisme : « Du point de vue capitaliste, les travailleurs et la planète ne sont que force de travail et ressources physiques, qu’il convient d’exploiter au moindre coût.
      Toute autre considération est sans objet car ignorée du capitalisme. »

      Jamais ceux qui détiennent réellement le pouvoir (ils dominent la classe politique) ne changeront ça, puisque c’est le moyen pour eux de maximiser leurs profits.
      Seule solution : mettre en place (si cela devient possible) un système « légèrement » différent.
      Voir ici : http://bit.ly/capitalisme

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      • Jean // 08.07.2021 à 21h55

        @Dominique Gagnot,

        Vous pensez qu’il faut changer notre organisation politique pour que nous puissions vivre en paix les uns avec les autres en collaborant tous au bien être commun… Je pense que cela n’est pas réalisable tant que l’Humanité n’aura pas identifié et trouvé les moyens de mettre hors d’état de nuire « les brebis galeuses », ces prédateurs qui corrompent toutes les tentatives que les gens de bien font et feront pour vivre en harmonie.
        En attendant que la multitude sorte de sa léthargie, et comprenne la nécessité de se défendre de la gloutonnerie sans bornes de ces monstres qui ne rêvent que de nous condamner tous à la servitude, le changement de régime que vous préconisez ne peut être qu’un des moyens qu’ils utiliseront pour parvenir à cette fin.

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    • Grd-mère Michelle // 11.07.2021 à 12h14

      Le client final qui s’offre ces gadgets bon-marché et superflus, c’est bien sûr le/la travailleur-euse exploité-e dont les revenus peuvent à peine subvenir aux besoins essentiels, et qui compense ainsi son insatisfaction et sa colère en s’illusionnant sur sa « prospérité ».
      Les « bourgeois-es bohèmes » et intellos qui encadrent cette société de l’illusion s’habillent en loques (se déguisent), et placent leur argent dans des nouvelles banques soi-disant plus « éthiques »(comme si une banque pouvait être éthique!)…ou dans l’immobilier, contribuant à la « gentrification » des quartiers populaires, profitant des primes à la rénovation pour augmenter le prix des loyers.

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  • RGT // 09.07.2021 à 10h26

    « la souffrance de la classe ouvrière est ignorée de nos médias »…

    Question : Qui contrôle les médias et/ou à qui appartiennent-ils ?

    Ceux qui contrôlent les médias ne vont surtout pas se tirer une balle dans le pied, c’est compréhensible.

    Ne vous attendez donc surtout pas à ce qu’ils publient des informations qui pourraient poser des problèmes à ces parasites si la population était mise au courant du désespoir que subissent tous les « moins que rien » dans leur vie quotidienne.

    Par contre, quand il s’agit de monter des pans entiers de « gueux » les uns contre les autres en inventant de toutes pièces une « réalité déformée » (les « avantages scandaleux » des salariés de la SNCF ou de l’éducation nationale étant des exemples courants) la presse et les médias se déchaînent dans complexes pour faire « éclater le scandale »…

    Exemple : Les 2 mois de vacances d’été des enseignants…
    Ce qui n’est pas mentionné, c’est qu’ils ne sont PAS PAYÉS l’été (payés 10 mois répartis sur 12, gain de trésorerie pour l’état), raison pour laquelle ils ont le droit légal de travailler l’été (parce qu’ils ne sont pas payés).

    De même, les cheminots qui « branlent rien entre 2 grèves »…
    Mais qui doivent subir des horaires délirants (parfois levés à 4h et couchés à 23 h) pour permettre « l’optimisation » des « ressources humaines » afin de « diminuer les coûts prohibitifs de main-d’œuvre ».

    Sans parler des personnels soignants qui « coûtent un bras » et vont jusqu’à l’épuisement, des pompiers qui risquent chaque jour leur vie et dont les salaires ne leur permettent même pas de survivre…

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  • utopiste // 10.07.2021 à 13h04

    N’est-ce pas le résultat de la concurrence « libre » et « non-faussée » au niveau mondial ?
    Bientôt chez nous, puisqu’il n’y a pas d’alternative.

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  • DVA // 11.07.2021 à 10h38

    Le travailleur d’aujourd’hui subit en fait la somme du fordisme,du taylorisme et du toyotisme remis au goût du jour par l’IA et les robots…dans une société qui se privatise et ce ,dans le silence des médias soumis et complices des méfaits de ces ‘élites’…

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