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18.mai.201918.5.2019 // Les Crises

« Europe: l’académisme contre l’Histoire » (1/6)

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Réponse sourcée à cette tribune, que nous publions pour enrichir le débat historique – dans l’attente d’une réponse à al réponse… 🙂

Plan :

– Introduction

– « D’éminents historiens européens » contre le royaliste documenté Philippe de Villiers

– Un dossier historique « biaisé » par « d’éminents historiens européens »

  • Les fallacieuses origines de l’Union européenne
  • Adenauer et les siens, de la vieille à la « nouvelle Allemagne »
  • De la France « européenne » et « résistante » contre Pétain au triomphe des vichysto-américains ?
  • L’oubli des « premières Communautés européennes »
  • Jean Monnet « l’Américain » : une calomnie ?
  • Le tandem Monnet-Schuman et la prétendue « bombe » du 9 mai 1950
  • Robert Schuman calomnié ?
  • Walter Hallstein, simple « non résistant » ?

– Conclusion

Introduction

Les préparatifs des élections européennes donnent couramment lieu à un torrent d’interventions de personnalités, historiens en tête, en faveur de l’Union européenne et contre toute critique. En mars-avril 2019, le flot d’indignation s’est concentré sur l’ouvrage de Philippe de Villiers, J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu, présenté en modèle des « contrevérités » et du « complotisme » anti-européens. Il n’était pas question, peu avant une nouvelle échéance électorale « européenne », de laisser sans châtiment ce qui a été tenu pour un assaut périlleux contre l’Union européenne et l’atlantisme. Du service public audiovisuel à la presse écrite, un déluge s’est déversé, consultation des « historiens de référence » à l’appui. Ainsi, et entre autres, Le Monde, le 14 mars1https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/03/14/philippe-de-villiers-et-l-europe-entre-contre-verites-et-complotisme_5436099_4355770.htmli , France Culture, le 20 mars2https://www.franceculture.fr/histoire/leurope-est-elle-une-creation-des-etats-unis , Le Monde, le 27 mars3https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/03/27/philippe-de-villiers-n-a-pas-le-droit-de-falsifier-l-histoire-de-l-union-europeenne-au-nom-d-une-ideologie_5441688_3232.html , ont-ils mis solennellement en garde leurs lecteurs contre le « tissu de faux-semblants » dont cet « europhobe convaincu » se serait rendu coupable « sur les origines de la construction européenne ». La dernière « tribune » susmentionnée, signée par « d’éminents historiens européens », a inspiré divers journalistes, telle Anne-Sophie Mercier, qui en a fait un « copié-collé » rageur dans Le Canard enchaîné du 3 avril4

« Paranostradamus. “L’Agité du bocage” a une vision de la fondation de l’Europe apocalyptique et l’art de transformer ses fantasmes en vérités historiques ». . Elle n’épuise pas la liste des appels académiques à gommer l’histoire vraie de la construction européenne (ou américano-européenne) d’après 1945, qui se sont poursuivis sur le même mode, notamment, dans Le Monde le 17 avril5Robert Frank et Gérard Bossuat, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/04/17/les-historiens-n-ont-pas-attendu-de-villiers-pour-casser-le-mythe-selon-lequel-seuls-les-resistants-ont-contribue-a-la-construction-europeenne_5451663_3232.html , par deux des signataires du 27 mars, Robert Frank et Gérard Bossuat, et le 19 avril, par une nouvelle équipe internationale, à l’initiative de deux universitaires de Lille, Stéphane Michonneau et Thomas Serrier6Prescription ahurissante pour le travail historique mais d’apparence progressiste et antiraciste, Stéphane Michonneau et Thomas Serrier, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/04/19/pour-construire-l-europe-il-faut-reconstruire-son-histoire_5452318_3232.html.

La « tribune » du 27 mars est centrée sur deux thèmes décrétés « europhobes » :

– 1° « Les attaques approximatives et tendancieuses contre trois bâtisseurs de l’Europe »: Jean Monnet, Robert Schuman et Walter Hallstein », et, simultanément, sur l’argumentation centrale de Villiers, l’origine très américaine de l’Union européenne. J’y consacrerai l’essentiel du texte qui suit

– 2° L’atteinte portée par Villiers « à l’honneur des chercheurs français et européens engagés dans les études sur l’Union européenne », qui me servira de brève conclusion.

Les signataires de ces assauts déclarent combattre « les attaques approximatives et tendancieuses [menées] contre » le trio ciblé des « pères de l’Europe » à coup d’affirmations directement puisées aux fiches Wikipédia quand celles-ci (en langue française, particulièrement) servent les arguments présentés : le cas est particulièrement frappant pour Walter Hallstein. « Défendre » leur chère « Europe » assaillie sans s’astreindre à la démonstration archivistique est la méthode habituelle des « éminents historiens européens ». Assurés de trouver un accueil chaleureux dans tous les grands moyens d’information et disposant de l’énorme écho que cette bienveillance confère auprès de la population, ils s’estiment consécutivement dispensés de présenter les sources de leur philippique contre les « insinuations » et « la méthode insidieuse » de M. de Villiers.

« D’éminents historiens européens » contre le royaliste documenté Philippe de Villiers

L’ouvrage incriminé le confirme, et ses derniers chapitres de manière caricaturale, Philippe de Villiers est assurément un parangon contemporain du royalisme vendéen. Il reproche surtout à l’Union européenne de n’être ni assez catholique romaine ni assez anti-« métèques » ni assez antirouge ni assez anti-Lumières, etc., et aux États-Unis d’incarner ou d’encourager le Mal anti-chrétien qui aurait submergé un continent chrétien d’essence, en collusion parfois avec… les bolcheviques. Il va jusqu’à ériger en complice de la révolution en général, et des Soviets en particulier, et toujours contre l’Europe chrétienne éternelle, le journaliste diplomate William Bullitt, accusé d’avoir depuis la révolution d’Octobre poussé à une complicité de fait entre l’Amérique et les bolcheviques. Accusation saugrenue contre une personnalité qui, de la Conférence de Paris de 1919, au service de Woodrow Wilson, jusqu’à sa mort (1967), voua sa vie aux intérêts du capital financier et à la croisade anticommuniste. Et qui s’illustra particulièrement, en la matière, en France, comme ambassadeur en poste, avant-guerre, ou à nouveau interlocuteur régulier des milieux dirigeants, après-guerre, y compris la « gauche » gouvernementale, légitimement jugée indispensable pour réaliser la décisive scission de la CGT. Ne rêvant que plaies et bosses contre les « rouges », Bullitt, après la Deuxième Guerre mondiale, où l’URSS avait rendu aux États-Unis le fier service de vaincre la Wehrmacht, momentanément aussi gênante que le Reich, inonda la presse de ses textes vengeurs appelant à bombarder l’URSS en une « guerre préventive », puis, après 1949, à réserver le même sort à la Chine perdue par Washington.

Cependant, concernant le présent sujet, on doit admettre que Philippe de Villiers, soucieux de fonder son brûlot, s’attache à démontrer ses affirmations « europhobes ». Ayant acquis pendant sa longue carrière politique une sérieuse connaissance des choses « européennes » connaissance partagée avec tous ses pairs, de « gauche » et de droite, mais par eux strictement censurée , il s’est en outre procuré une masse de documents originaux irrécusables. Cet homme de droite, antisoviétique convaincu, ose même, sur la double base de son expérience personnelle et de la lecture des archives, piétiner la Doxa des responsabilités soviétiques dans la « Guerre froide », ressuscitant la problématique économique de « l’impérialisme » : omettant çà et là l’idéologie, il souligne l’obsession des États-Unis d’écouler en dehors de leurs frontières, en l’occurrence sur le continent européen, leurs productions (structurellement) excédentaires (même s’il ne dit mot de leur surproduction de capitaux, également déversés en énorme quantité).

Il s’appesantit sur quelques auxiliaires (parmi une foule innombrable) auxquels les élites américaines, politiques et économiques, recoururent pour réaliser leurs objectifs « européens ». Il fournit sur « trois [présumés] bâtisseurs de l’Europe: Jean Monnet, Robert Schuman et Walter Hallstein », des informations parfois très précises, surtout concernant le premier, archives américaines à l’appui. Ses nombreux courriers reproduits in extenso corroborent des démonstrations effectuées de longue date par des historiens surtout anglophones : 1°, parfois depuis cinquante ou soixante ans, sur les appétits européens de Washington7Parmi les pionniers figurent William A. Williams, The Tragedy of American Diplomacy, New York, Dell Publishing C°, New York, 1972 (1e éd., 1959); Gabriel Kolko, The Politics of War. The World and the United States Foreign Policy, 1943-1945, New York, Random House, 1969, et G. et Joyce Kolko, The Limits of Power. The World and the United States Foreign Policy 1945-1954, New York, Harper and Row, 1972; et

; 2°, depuis vingt ou trente ans, sur lesdits auxiliaires, en anglais surtout8Travaux, essentiels, de Richard Aldrich, The hidden hand : Britain, America, and Cold War secret intelligence, London, John Murray, 2001; et « OSS, CIA and European unity: The American Committee on United Europe, 1948–60 », Diplomacy & Statecraft, 8/1, 1997, que mentionne Villiers; cités, avec d’autres références, dans mon article « L’Union européenne de la légende aux réalités historiques », 2e partie, « De l’Europe allemande à l’Europe américaine : 1940-début des années 1950 », II, Le Réveil des Combattants, n° 850, décembre 2018-janvier 2019, n. 8, p. 16 (13-20). , mais pas exclusivement9Outre les ouvrages, la rubrique des articles et communications de http://www.historiographie.info/cv.html, très nombreux, fournit des pistes sur Robert Schuman, Jean Monnet, et sur la non-dénazification en Europe occidentale (dont témoigne le cas de Walter Hallstein) par les seuls intitulés ; certains sont cités dans Aux origines du carcan européen, 1900-1960. La France sous influence allemande et américaine, Paris, Delga-Le temps des cerises, 2016; recension des auxiliaires, de la gauche anticommuniste à la droite, Éric Branca, L’ami américain. Washington contre de Gaulle, Perrin, Paris, 2017. .

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Les historiens européistes ont été ulcérés d’une telle audace contre ces trois « pères de l’Europe », héros d’une saga qu’ils ont eux-mêmes forgée depuis plusieurs décennies, succédant à la génération précédente animée par Jean-Baptiste Duroselle et ciblée par Villiers. Évacuant d’emblée les documents nombreux et irrécusables cités et reproduits souvent in extenso, ils les réduisent à des « insinuations », préférant à leur indispensable examen l’attaque ad personam et ad hominem hors de propos. Ils ont d’ordinaire, il est vrai, le champ libre par élimination de la concurrence, extérieure et intérieure. D’une part, les travaux anglophones pionniers sur le sujet, ne sont qu’exceptionnellement traduits en français et, quand ils le sont, ils disparaissent vite des rayons des librairies en dépit de la demande. Il en a été ainsi pour l’ouvrage, essentiel, sur la « guerre culturelle » américaine en Europe de la politiste Frances Saunders publié en 1999 (faisant suite à d’autres, moins approfondis). Sa traduction de 2004, Qui mène la danse, épuisée et jamais rééditée, est devenue financièrement inaccessible : elle se négocie sur le marché noir de l’information historique aux alentours de 300 €10Saunders Frances, The cultural Cold War : the CIA and the world of art and letters, New York, The New Press, 1999 (Qui mène la danse, la Guerre froide culturelle, Denoël, 2004). Philippe de Villiers l’a également évacuée de sa bibliographie, préférant citer des auteurs, moins complets et moins accablants, sur les instruments idéologico-politiques de Washington. Prix affiché par Amazon, en occasion, fin 2018. .

D’autre part, d’éventuels historiens francophones curieux, ont été éliminés du champ académique « européen » (colloques nationaux et internationaux, revues universitaires à « comité de lecture », interviews de presse écrite ou audiovisuelle, conseil historique de documentaires, etc.)11Atmosphère académique, où l’histoire se distingue de moins en moins de la pure propagande, Carcan, et L’histoire contemporaine toujours sous influence, Paris, Delga-Le temps des cerises, 2012. . L’offre universitaire critique en langue française, appuyée sur les sources originales, étant très limitée, l’ultra-minoritaire historienne de « l’Europe » que je suis y renvoie le lecteur, qui pourra ainsi comparer lesdites recherches, sur la longue histoire contemporaine de l’UE, à celles des « éminents historiens européens ».

Un dossier historique « biaisé » par « d’éminents historiens européens »

Les fallacieuses origines de l’Union européenne

Les signataires ne sont pas remontés aussi loin dans la chronologie « européenne » que leur prédécesseur Pierre Gerbet professeur à l’Institut d’études politiques décédé en 2009 et objet, parmi eux, d’une véritable vénération12Ibid., où apparaît souvent le « guide » Gerbet (Carcan, p. 8-9), un des membres de « l’équipe d’historiens » qui fabriqua les Mémoires de Monnet, Villiers, J’ai tiré, p. 37. , qui datait le projet européen de Charlemagne. Ici, l’origine du vaste projet est attribuée au roi Georges de Bohême du XVe siècle. La fiche française Wikipédia, source probable des signataires de la « tribune » du 27 mars sur ce souverain peu familier aux contemporanéistes, présente l’avantage politico-idéologique de forger à l’Union européenne des racines centre-européennes13 https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_de_Boh%C3%AAme : la grande idée « européenne » proviendrait donc d’un pays situé en ex-zone d’influence soviétique, qui, décidément, avait été historiquement programmé pour n’y jamais appartenir. C’est donc légitimement et logiquement que, après 1989, conformément à sa mission « historique », la Tchécoslovaquie ou, désormais, ce qu’il en reste, cassé en morceaux comme de 1938-1939 à 1945, aurait rejoint un giron « européen » auquel l’épouvantable après-mai 1945 l’avait arraché.

Concernant Aristide Briand, autre « fondateur » présumé, le propos est conforme à un des serpents de mer de l’histoire officielle de l’UE14La bibliographie de sa fiche https://fr.wikipedia.org/wiki/Aristide_Briand#cite_note-13 constitue un modèle d’historiographie « européiste ». , pourtant formellement anéanti par les archives diplomatiques françaises, allemandes, anglaises et américaines. Briand fut après la Première Guerre mondiale un indéniable précurseur de l’« Apaisement » (des années 1930) envers le Reich en quête de revanche sur Versailles et d’expansion illimitée, tant à l’Ouest qu’à l’Est de l’Europe, et envers le Vatican qui servait à cet effet de rabatteur permanent à Berlin. Mais le très cosmétique « plan d’union fédérale européenne » de 1929-1930 du ministre des Affaires étrangères français, ancien « syndicaliste révolutionnaire » adepte de la « grève générale » converti aux vertus du capitalisme et à la répression anti-ouvrière par une participation ministérielle intense15Sa fiche susmentionnée ne fournit aucune source sur la grève des cheminots de 1910 et la hargne que, président du Conseil, il y déploya (égale à celle du ministre de l’intérieur Clemenceau de 1906 à 1909). , avait en fait des ambitions très limitées. Comme après la guerre suivante, le Reich se posait déjà en « meilleur élève de la classe européenne », pour complaire à Washington contre la France et les autres pays européens. J’applique ici aux années 1920 la formule dont l’historien Pierre Guillen usa pour l’après-guerre suivant, qualifiant la RFA de « meilleur élève de la classe européenne et de la classe atlantique »16Pierre Guillen et Georges Castellan, L’Allemagne. La construction de deux États allemands, 1945-1973, Paris, Hatier, 1979, p. 94; l’excellent ouvrage de Guillen, L’Empire allemand 1871-1918, Paris, Hatier, 1e édition, 1970, remplacerait avantageusement les manuels « européistes » des récentes décennies pour faire saisir au public étudiant la remarquable continuité de la politique allemande. : c’était dans les années 1970, où on pouvait encore, en comparant l’actualité à ses étapes antérieures (car les archives n’étaient pas encore ouvertes), appeler un chat un chat.

Briand visait, par son prétendu « plan “européen” » présenté en septembre 1929 à la tribune de la Société des Nations, un objectif plus modeste que proclamé : freiner ou retarder la mise en œuvre de la totale Gleichberechtigung (égalité des droits). La République de Weimar la revendiquait pour pouvoir balayer les traités de paix de 1919-1920 qui avaient sanctionné la défaite. Ils avaient en effet, en fait ou sur le papier, réduit son territoire de 1918 et les ressources y afférentes, et interdit ou bridé son expansion territoriale, son réarmement et sa Revanche. Le Reich était assuré en ce domaine comme en tout autre réarmement inclus du ferme soutien des États-Unis : ceux-ci avaient déjà établi leur tête de pont en Europe via ce partenaire privilégié (et rival) commercial, industriel et financier au puissant capitalisme concentré si lié depuis l’avant-guerre au leur. La quasi-totalité des forces politiques allemandes (KPD et infime minorité des socialistes de gauche exceptés) revendiquait cette « égalité des droits », de la majorité du SPD à l’extrême droite17Non traduits : Schuker Stephen A., The End of French Predominance in Europe: The Financial Crisis of 1924 and the Adoption of the Dawes Plan, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1976; Costigliola Frank, Awkward Dominion : American Political, Economic and Cultural Relations with Europe, 1919-1933, Ithaca, Cornell University Press, 1984; Lacroix-Riz, Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Paris, Armand Colin, 2010, index Briand. .

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Adenauer et les siens, de la vieille à la « nouvelle Allemagne »

S’illustra dans l’affaire, entre autres, le maire de Cologne, un des chefs du parti catholique, le Zentrum, Adenauer, ici mentionné, une seule fois, comme « chancelier de la nouvelle République fédérale d’Allemagne ».

Nouvelle Allemagne, vraiment ? Ce n’est pas ce qui ressort des archives du Quai d’Orsay et des archives diplomatiques étrangères, catégoriques sur la parfaite continuité de la politique extérieure de l’État allemand, du IIe Reich à la RFA en passant par Weimar et le IIIe Reich. Depuis des décennies, les travaux scientifiques ont démontré la pertinence des hypothèses avancées en ce sens, par des historiens aux options idéologiques radicalement opposées. Notamment, l’historien Charles Bloch, juif allemand chassé d’Allemagne, enfant, par le régime hitlérien, français, puis israélien, auteur de la synthèse Le IIIè Reich et le monde18Charles Bloch, Le IIIè Reich et le monde, Paris, Imprimerie nationale, 1986. ; et Fritz Fischer, qui, pour avoir été à l’université de Hambourg, sous Hitler, depuis 1942, professeur d’histoire incontestablement nazi (comme tous ses pairs) – on y reviendra à propos de Walter Hallstein , n’en fut pas moins, après 1945, un grand historien, spécialiste des très durables Buts de guerre de l’Allemagne impériale 1914-191819Fritz Fischer, Les buts de guerre, Paris, Trévise, 1970, trad. de Griff nach der Weltmacht, 1961. Bonne synthèse, Walter von Goldendach, Hans-Rüdiger Minow, “Deutschtum erwache!Aus dem Innenleben des staalichen Pangermanismus, Berlin, Dietz Verlag, 1994. .

Adenauer, qu’on pourrait ici croire aussi « neuf » que la RFA, ne l’était pas davantage. Du très droitier et clérical maire de Cologne (né en 1876), intimement lié au capital financier allemand qui l’avait tôt récompensé par une kyrielle de postes de conseils d’administration20https://de.wikipedia.org/wiki/Konrad_Adenauer#Oberb%C3%BCrgermeister_K%C3%B6lns sur ses conseils d’administration des années 1920. , et officiel « père de l’Europe » d’après-Deuxième Guerre mondiale, M. de Villiers ne dit rien non plus. Or, Adenauer avait été un des animateurs, au sein du Zentrum (parti catholique), de la croisade contre le Diktat de Versailles et tous les traités bridant l’expansion allemande, contre l’occupant français et contre « la honte noire » de ses troupes coloniales d’occupation, et un des hérauts de la Revanche. L’ensemble de ces objectifs fonda précocement l’entente entre Zentrum, Vatican et NSDAP, sur la politique extérieure et sur l’accord gouvernemental avec le NSDAP, formule d’une droite sans exclusive poursuivie depuis la Défaite.

Champion sonore de la Gleichberechtigung, stricte « égalité des droits » balayant les traités érigeant le Reich vaincu en État mineur, Adenauer présentait dans les années 1920 l’Anschluss aux publics étrangers – il visait l’américain surtout comme un innocent et pacifique objectif « européen ». Il ne trompait personne dans les milieux bien informés : l’annexion allemande de l’Autriche avait été interdite par les traités de Versailles et de Saint-Germain, car elle tuerait, quelques mois après sa mise en œuvre, la Tchécoslovaquie et entraînerait à très court terme l’absorption de tout l’ancien empire austro-hongrois21Étroite communauté sur le terrain « catholique », Lacroix-Riz, Le Vatican, chap. 1-10, passim; Anschluss, mine des fonds Europe Autriche 1918-1940, recensés p. 664. .

Le même Adenauer, institué à 73 ans chancelier, sous l’égide de l’occupant américain, lors de la fondation officielle de la RFA (mai 1949), s’illustra à nouveau, après mai 1945, en avocat de la Gleichberechtigung, avec ses ministres, officieux puis officiels, des Affaires étrangères (Walter Hallstein) et de la Guerre (Theodor Blank), aussi pangermanistes et revanchards que lui. « L’égalité des droits » de l’Allemagne (alors de l’Ouest) impliquait entre autres, sous l’égide des États-Unis, et comme dans le précédent après-guerre : 1°, son réarmement précoce : préparé dès mai 1945, il fut officiellement obtenu dans les années 1950, sous divers prétextes regroupés sous le thème de « la menace soviétique », idéologique, politique et militaire, également invoquée par nos signataires; 2°, la réunification du Reich, sous l’égide de la RFA chérie de Washington.

Le succès de ce second objectif, dont le très pangermaniste ministre des Affaires étrangères d’Adenauer Walter Hallstein se fit dès sa nomination officielle le champion sonore en clamant la légitimité de la seule RFA à représenter l’Allemagne entière, requit, vu les rapports de forces et compromis hérités de 1945, quelques décennies supplémentaires. Un de nos meilleurs diplomates, Armand Bérard, l’avait avec effroi formellement prévue au début de 1952, avec toutes ses conséquences est-européennes, dont l’écroulement de la zone d’influence soviétique :

« La contre-offensive antisoviétique que commencent à déclencher les Américains […] éveille chez les Allemands l’espoir que la défaite de 1945 n’a été qu’un épisode dans un plus long conflit, qu’aucun traité ne le sanctionnera et que le règlement européen prendra pour base non pas la situation de 1945, mais celle qui résultera de cette contre-offensive. Dès maintenant leurs diplomates, recrutés le plus souvent dans les milieux de la Wilhelmstrasse qui ont servi le régime hitlérien, et leurs experts militaires manœuvrent pour qu’au moment de ce règlement l’Allemagne se trouve dans la position la plus favorable et tire le maximum d’une paix où, pour la première fois, depuis 40 ans, elle prendra place aux côtés des vainqueurs. Ils pensent que des mérites qu’elle se sera acquis dépendra, dans une large mesure, la solution de la question autrichienne et celle des problèmes territoriaux en Europe Centrale et Orientale. Avec l’absence de mesure qui la caractérise, l’Allemagne se précipitera avec ardeur dans la voie indiquée par l’Amérique, si elle acquiert la conviction que la plus grande force est de ce côté et se montrera même plus américaine que les États-Unis. […] Adoptant les thèses américaines, les collaborateurs du Chancelier [Adenauer] considèrent en général que le jour où l’Amérique sera en mesure de mettre en ligne une force supérieure, l’URSS se prêtera à un règlement dans lequel elle abandonnera les territoires d’Europe Centrale et Orientale qu’elle domine actuellement. »

Dans une France correctement informée, le télégramme Bérard du 18 février 1952 dénonçant sur les périls, pour l’ensemble de l’Europe, d’un irrédentisme allemand débridé par des États-Unis pressés d’en découdre avec l’URSS devrait être reproduit in extenso par tous les manuels d’histoire, à partir du lycée22Tél. réservé n° 1450-1467 de Bérard, Bonn, 18 février 1952, Europe généralités, 22, CED, archives du MAE, cité in extenso, Carcan, p. 153-156. . Le texte époustouflant de cette Cassandre annonçant 1989 et ses lendemains passerait aujourd’hui pour littérature « complotiste » visant à « diaboliser » une Allemagne pacifique et des États-Unis bienveillants. Il cadre mal avec la vision idyllique d’une victoire de la démocratie, enfin remportée, à l’Est de l’Europe, contre le totalitarisme soviétique.

Car convertir les futurs professeurs à la pertinence de ce tableau irénique fut un objectif majeur du choix du thème du concours de recrutement de l’enseignement secondaire de 2007-2009, La construction de l’Europe. Il avait été forgé par l’historien français Robert Frank, signataire (et rédacteur) majeur des tribunes des 27 mars et 17 avril 2019. Il comptait ainsi faire de la « pédagogie » aux Français jugés incultes et expier leur NON majoritaire au référendum sur la constitution européenne de mai 2005 : il convenait de convaincre les candidats au professorat d’histoire, c’est-à-dire, consécutivement, les générations d’élèves et d’étudiants qu’ils allaient former, du miracle « européen » né de la « chute [de] l’URSS et] du Mur »23Bibliographie de « Penser et construire l’Europe ». Historiens et Géographes, n°399, septembre 2007; Lacroix-Riz, « Penser et construire l’Europe. Remarques sur la bibliographie de la question d’histoire contemporaine 2007-2009 parue dans Historiens et Géographes n°399 », La pensée, n° 351, octobre-décembre 2007, p. 145-159; et Carcan, p. 6 et passim. .

Les tribunes électorales du printemps 2019 s’inscrivent dans une remarquable continuité. Philippe de Villiers est sur la question Adenauer, quel dommage, d’une aussi grande discrétion que leurs signataires.

Par Annie Lacroix-Riz, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université Paris 7.

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Notes   [ + ]

1. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/03/14/philippe-de-villiers-et-l-europe-entre-contre-verites-et-complotisme_5436099_4355770.htmli
2. https://www.franceculture.fr/histoire/leurope-est-elle-une-creation-des-etats-unis
3. https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/03/27/philippe-de-villiers-n-a-pas-le-droit-de-falsifier-l-histoire-de-l-union-europeenne-au-nom-d-une-ideologie_5441688_3232.html
4.

« Paranostradamus. “L’Agité du bocage” a une vision de la fondation de l’Europe apocalyptique et l’art de transformer ses fantasmes en vérités historiques ».

5. Robert Frank et Gérard Bossuat, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/04/17/les-historiens-n-ont-pas-attendu-de-villiers-pour-casser-le-mythe-selon-lequel-seuls-les-resistants-ont-contribue-a-la-construction-europeenne_5451663_3232.html
6. Prescription ahurissante pour le travail historique mais d’apparence progressiste et antiraciste, Stéphane Michonneau et Thomas Serrier, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/04/19/pour-construire-l-europe-il-faut-reconstruire-son-histoire_5452318_3232.html
7. Parmi les pionniers figurent William A. Williams, The Tragedy of American Diplomacy, New York, Dell Publishing C°, New York, 1972 (1e éd., 1959); Gabriel Kolko, The Politics of War. The World and the United States Foreign Policy, 1943-1945, New York, Random House, 1969, et G. et Joyce Kolko, The Limits of Power. The World and the United States Foreign Policy 1945-1954, New York, Harper and Row, 1972; et
8. Travaux, essentiels, de Richard Aldrich, The hidden hand : Britain, America, and Cold War secret intelligence, London, John Murray, 2001; et « OSS, CIA and European unity: The American Committee on United Europe, 1948–60 », Diplomacy & Statecraft, 8/1, 1997, que mentionne Villiers; cités, avec d’autres références, dans mon article « L’Union européenne de la légende aux réalités historiques », 2e partie, « De l’Europe allemande à l’Europe américaine : 1940-début des années 1950 », II, Le Réveil des Combattants, n° 850, décembre 2018-janvier 2019, n. 8, p. 16 (13-20).
9. Outre les ouvrages, la rubrique des articles et communications de http://www.historiographie.info/cv.html, très nombreux, fournit des pistes sur Robert Schuman, Jean Monnet, et sur la non-dénazification en Europe occidentale (dont témoigne le cas de Walter Hallstein) par les seuls intitulés ; certains sont cités dans Aux origines du carcan européen, 1900-1960. La France sous influence allemande et américaine, Paris, Delga-Le temps des cerises, 2016; recension des auxiliaires, de la gauche anticommuniste à la droite, Éric Branca, L’ami américain. Washington contre de Gaulle, Perrin, Paris, 2017.
10. Saunders Frances, The cultural Cold War : the CIA and the world of art and letters, New York, The New Press, 1999 (Qui mène la danse, la Guerre froide culturelle, Denoël, 2004). Philippe de Villiers l’a également évacuée de sa bibliographie, préférant citer des auteurs, moins complets et moins accablants, sur les instruments idéologico-politiques de Washington. Prix affiché par Amazon, en occasion, fin 2018.
11. Atmosphère académique, où l’histoire se distingue de moins en moins de la pure propagande, Carcan, et L’histoire contemporaine toujours sous influence, Paris, Delga-Le temps des cerises, 2012.
12. Ibid., où apparaît souvent le « guide » Gerbet (Carcan, p. 8-9), un des membres de « l’équipe d’historiens » qui fabriqua les Mémoires de Monnet, Villiers, J’ai tiré, p. 37.
13. https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_de_Boh%C3%AAme
14. La bibliographie de sa fiche https://fr.wikipedia.org/wiki/Aristide_Briand#cite_note-13 constitue un modèle d’historiographie « européiste ».
15. Sa fiche susmentionnée ne fournit aucune source sur la grève des cheminots de 1910 et la hargne que, président du Conseil, il y déploya (égale à celle du ministre de l’intérieur Clemenceau de 1906 à 1909).
16. Pierre Guillen et Georges Castellan, L’Allemagne. La construction de deux États allemands, 1945-1973, Paris, Hatier, 1979, p. 94; l’excellent ouvrage de Guillen, L’Empire allemand 1871-1918, Paris, Hatier, 1e édition, 1970, remplacerait avantageusement les manuels « européistes » des récentes décennies pour faire saisir au public étudiant la remarquable continuité de la politique allemande.
17. Non traduits : Schuker Stephen A., The End of French Predominance in Europe: The Financial Crisis of 1924 and the Adoption of the Dawes Plan, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1976; Costigliola Frank, Awkward Dominion : American Political, Economic and Cultural Relations with Europe, 1919-1933, Ithaca, Cornell University Press, 1984; Lacroix-Riz, Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Paris, Armand Colin, 2010, index Briand.
18. Charles Bloch, Le IIIè Reich et le monde, Paris, Imprimerie nationale, 1986.
19. Fritz Fischer, Les buts de guerre, Paris, Trévise, 1970, trad. de Griff nach der Weltmacht, 1961. Bonne synthèse, Walter von Goldendach, Hans-Rüdiger Minow, “Deutschtum erwache!Aus dem Innenleben des staalichen Pangermanismus, Berlin, Dietz Verlag, 1994.
20. https://de.wikipedia.org/wiki/Konrad_Adenauer#Oberb%C3%BCrgermeister_K%C3%B6lns sur ses conseils d’administration des années 1920.
21. Étroite communauté sur le terrain « catholique », Lacroix-Riz, Le Vatican, chap. 1-10, passim; Anschluss, mine des fonds Europe Autriche 1918-1940, recensés p. 664.
22. Tél. réservé n° 1450-1467 de Bérard, Bonn, 18 février 1952, Europe généralités, 22, CED, archives du MAE, cité in extenso, Carcan, p. 153-156.
23. Bibliographie de « Penser et construire l’Europe ». Historiens et Géographes, n°399, septembre 2007; Lacroix-Riz, « Penser et construire l’Europe. Remarques sur la bibliographie de la question d’histoire contemporaine 2007-2009 parue dans Historiens et Géographes n°399 », La pensée, n° 351, octobre-décembre 2007, p. 145-159; et Carcan, p. 6 et passim.

Commentaire recommandé

ien // 18.05.2019 à 08h08

L’ouvrage de Philippe De Villiers est remarquablement documenté. Une photo permet notamment de découvrir le futur premier président de la Commission européenne en uniforme d’officier de la Wehrmacht (était-il distrait, le brave homme!). Ses recherches mettent également en lumière les parcours sinueux et peu glorieux de MM. Monnet et Schuman qui sont passés entre toutes les gouttes guerrières du XXe siècle. Mme Lacoix Riz fait une fois de plus œuvre utile en pointant l’hypocrisie et l’absence de sérieux de ceux qui, en dépit de faits prouvés, s’obstinent à crier au complot et au mensonge. On appelle cela de la propagande. IL conviendrait de contraindre tout futur journaliste ou autre historien à lire parfois des ouvrages, puis à exercer son courage (déjà plus difficile!) avant de se vautrer dans le conformisme général, certes nourrissant, mais attentatoire à une dignité élémentaire que les citoyens sont en droit d’attendre de ces gens.

18 réactions et commentaires

  • ien // 18.05.2019 à 08h08

    L’ouvrage de Philippe De Villiers est remarquablement documenté. Une photo permet notamment de découvrir le futur premier président de la Commission européenne en uniforme d’officier de la Wehrmacht (était-il distrait, le brave homme!). Ses recherches mettent également en lumière les parcours sinueux et peu glorieux de MM. Monnet et Schuman qui sont passés entre toutes les gouttes guerrières du XXe siècle. Mme Lacoix Riz fait une fois de plus œuvre utile en pointant l’hypocrisie et l’absence de sérieux de ceux qui, en dépit de faits prouvés, s’obstinent à crier au complot et au mensonge. On appelle cela de la propagande. IL conviendrait de contraindre tout futur journaliste ou autre historien à lire parfois des ouvrages, puis à exercer son courage (déjà plus difficile!) avant de se vautrer dans le conformisme général, certes nourrissant, mais attentatoire à une dignité élémentaire que les citoyens sont en droit d’attendre de ces gens.

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  • Sandrine // 18.05.2019 à 08h26

    J’aime beaucoup Lacroix-Riz, qui écrit remarquablement bien, mais je trouve quand même qu’on reste toujours un peu sur sa faim quant aux exemples qu’elle cite pour justifier son propos. Il s’agit la plupart du temps de citations de personnes un peu obscures, des diplomates souvent, ou des « hommes de l’ombre » qui ne sont pas vraiment contextualisees (on ne sait pas à qui ces personnes s’adressent ni à quelle occasion). Souvent elle nous présente plutôt des « faisceaux d’indices » que de véritables preuves.
    Ceci étant, c’est souvent le travers des ouvrages d’histoire. On en est bien souvent réduit à faire confiance à la bonne foi de l’historien.

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    • Touriste // 18.05.2019 à 10h09

      Bonjour Sandrine,
      “Souvent elle nous présente plutôt des « faisceaux d’indices » que de véritables preuves”
      Mais ça nous change du ton péremptoire de beaucoup et dont l’argumentaire est aussi consistant que l’espace interstellaire 🙂

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    • astap66 // 18.05.2019 à 14h06

      Non, ce sont de vértitables preuves, je vous assure. Mais dans ses conférences, Annie Lacroix-Riz est obligée de résumer. J’ai lu “Les élites françaises entre 1940 et 1944 : de la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine” et je suis en train de lire “De Munich à Vichy”. C’est édifiant et les sources (surtout allemandes mais également américaines et même françaises-archives de la BDF- sont édifiantes. Et c’est sans parler sur les publications et travaux d’historiens américains des années 70, toujours pas traduits en français…
      Il faut comprendre que les classes dirigeantes ont toujours été très bien renseignées et, plus que toutes les autres classes, conscientes des enjeux, et de ce qu’il falait faire pour que “tout change sans que rien ne change”.
      Dès la fin de 1941-début 1942, lorsque la Blietzkrieg a été mise en échec par l’armée rouge, nos diplomates et militaires les mieux informés, y compris les plus collaborationistes, savaient qu’il faudrait ménager l’allié américain.
      Cf un document qu’elle cite souvent : la lettre du général Doyen à l’amiral Darlan (chef du gouvernement de Vichy, de février 1941 à avril 1942
      https://sas-space.sas.ac.uk/9001/47/A00001034.pdf
      Doyen, analysant la résistance inouïe de l’armée rouge, finit par conclure que les allemands ne pourront mener à bien leur projet de conquête.
      Il écrit:
      “Nous ne devons surtout pas perdre de vue que l’Amerique reste le grand arbitre d’aujourd’hui et de demain et qu’il est pour nous d’un intérêt vital de ne pas nous aliener ses sympathies.
      Deja les U.S.A. sont partis seuls vainqueurs de la guerre de 1918.
      Ils en sortiront plus encore du conflict actuel . (…) le monde devra, dans les prochaines décades, se soumettre là la volonté des Etats-Unis”.
      A la lumière de ce documents (et d’autres) on comprend l’entrée en “résistance” de personnages tels que Couve de Murville, Mitterand…

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      • Sandrine // 18.05.2019 à 15h37

        Cet aspect la est en effet très bien documenté par Lacroix-Riz.
        Ce qui a mon avis est un peu moins clair est le rapport des alliés avec l’Allemagne vaincue après-guerre (ce dont il est question dans le document d’aujourd’hui). La thèse de LR (si j’ai bien compris) est que le patronat allemand aurait toujours été le chouchou des américains en Europe et que ceux-ci , une fois le gouvernement nazi neutralisé, n’auraient eu de cesse de favoriser la restauration de l’hégémonie allemande en Europe (tout en aspirant chez eux les cerveaux allemands au profit de leur propre puissance). La thèse est séduisante certes; mais a-t-on vraiment des documents qui le prouvent?

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        • ima // 18.05.2019 à 17h31

          En 1945, les industries survivantes appartenaient, au moins en partie aux Etasuniens. Alors que Cologne était détruite par bombardements , 90% intra-muros et 70% pour la globalité de l’agglomération, le premier camion Ford sortait de son usine, sise à Cologne… le 8 mai 1945 !
          Qui obligea la France à renoncer, en 1953 au paiement des dommages de guerre (dont une partie de WWI non réglé) sinon les USA pour le plus grand bonheur de l’Allemagne et de son développement industriel ?

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          • Sandrine // 18.05.2019 à 17h54

            Tout cela montre une protection par les USA de leurs intérêts en Allemagne et de lutter contre la puissance soviétique en Allemagne de l’est. Mais pas nécessairement la volonté de faire de l’Allemagne la puissance dominante de Europe.

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            • astap66 // 19.05.2019 à 10h07

              En fait, plutôt que “d’Allemagne” il faudrait parler des “capitaux allemands”, plutôt que de “pays” on devrait parler de syndicats de défense d’un groupe de capitalistes…
              Les capitalistes allemands ont défendu un temps le régime nazi, parce qu’il correspondait à leurs intérêts, mais ils ont commencé à changer de cheval après-et même pendant- la guerre quand ils se sont rendu compte, après l’échec de la Blietzgrieg en Russie, qu’elle ne serait pas gagnable.
              Le phénomène que l’on observe à Vichy, de dignitaires qui, collaborationistes, commencent à entrer en contact avec les américains pour ménager le futur vainqueur et leur carrière (voir Darlan, voir même ce qu’a tenté Pucheu) a été semblable en Allemagne.
              Et de nombreux capitaux allemands étaient alliés à des capitaux américains (dans le domaine de la chimie, des industries mécaniques) qui avaient eux même des parts dans certains secteurs d’industrie. Défendre l’Allemagne et ses capitaux, c’était défendre leur profits futurs. Le capital allemand était en position dominante en Europe avant guerre, il l’était toujours après guerre, et le capital français, qui est un capital dominé, oscille depuis le 19ème siècle entre différents maîtres.

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            • Sandrine // 19.05.2019 à 15h32

              @astapp66
              Votre description est très juste me semble-t-il.
              Partant de là, il serait interessant de s’interroger sur les raisons qui ont poussé une certaine partie de la classe capitaliste (en France et dans une moindre mesure en Allemagne) à s’opposer à l’alliance avec le capitalisme allemand (et ensuite américain). Cette classe, d’un point de vue politique, en 40 était souvent classée à l’extrême-droite ; c’est encore le cas aujourd’hui comme on le voit avec le livre de De Villiers.

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  • Fritz // 18.05.2019 à 08h38

    J’imagine la réaction des « historiens » médiatiques : une stalinienne qui vole au secours d’un facho, le complotisme rouge-brun contre l’histoire « scientifique » (celle qui ne lit pas les archives)… Concernant le livre de Frances Stonor Saunders (Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle), je l’ai vu brièvement en librairie (juin 2003), puis à la bibliothèque du Centre Pompidou.
    Curieusement, il n’est pas cité dans les manuels d’histoire en collège et lycée.

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    • Sandrine // 18.05.2019 à 11h47

      Dans ce livre que vous citez, mention spéciale est faite à G Orwell qui y apparaît comme un recruteur zélé de la CIA.
      D’autres sources (lesquelles? Malheureusement je ne me souvient plus) ont au contraire décrit Orwell comme un intellectuel qui a certes été approché par une organisation émanant de l’institut Tavistock (qui est lié à la mise en place du projet MK Ultra) mais qui aurait refusé de collaborer. 1984 serait une description du projet d’ingénierie sociale porté par cet institut (que Orwell, de ce fait aurait pu approcher de près)
      Qui croire?

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  • ima // 18.05.2019 à 11h32

    Il me parait difficile d’attendre mieux, Sandrine. Qui parmi les “vedettes” de ces événements historiques va accepter de révéler les aspects cachés, ceux qu’il a toujours tu, ceux qui, bien souvent lui ont permis de devenir ce qu’il fut ?

    Si vous rajoutez que les archives furent soient brûlées, soient pillées, soient dérobées (les étasuniens en 1945 ont réembarqué chez eux 400 tonnes d’archives du 3ème Reich où beaucoup de preuve de la collusion entre le milieu des affaires US et les Allemands étaient révélées… jusque fin 1944).
    Oui au faisceau d’indices – en justice on appelle ça l’intime conviction et peut entraîner condamnation – prouvant que, contrairement à la nouvelle mode, Lacroix-Riz fouille les archives permettant, comme de Villiers dans son dernier livre, de confirmer les dires de l’auteur. Ce n’est plus de la bonne foi, c’est l’Histoire contrairement aux affabulations de ceux qu’il faut croire sur parole.
    En tout cas, bravo à Olivier de nous offrir une lecture différente ce cette histoire un peu trop hollywoodienne dans les textes officiels.

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  • jmk011 // 18.05.2019 à 12h24

    Je pense l’avoir déjà signalé mais je préfère citer de nouveau un livre remarquable sur l’histoire de la construction de l’UE : « l’ideologie européenne » co ecrit par 3 historiens proches du PC. Malgré ou à cause de cela, il s’agit d’une analyse très fouillée qui dégage des perspectives essentielles sur l’evolution des idées et des faits ayant présidé à la construction de l’Europe actuelle jusqu’au référendum de 2005. Je conseille vivement cette lecture à toute personne curieuse de cette (sombre) histoire.

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    • jmk011 // 18.05.2019 à 12h32

      Autre livre important, celui-ci sur l’avenir souhaitable pour l’Europe : « changer l’€urope » par les économistes atterrés (notamment Harribey, Coriat, Sterdyniak et autres). Livre important pour celles et ceux qui sont particulièrement mécontents de la façon dont l’UE fonctionne aujourd’hui.

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  • Krystyna Hawrot // 19.05.2019 à 00h47

    Je suis chagrinée de voir mes professeurs Robert Frank et Gérard Bossuat professer aujourd’hui l’exact contraire de ce qu’ils m’ont enseigné dans les année 1994-99 à l’école doctorale de l’Institut d’Histoire des Relations Internationales Pierre Renouvin. Je revois encore Bossuat, à la fin d”un brillant cours sur le Plan Marshall dire, en face “‘oui le plan Marshall était un outil américain pour dominer l’Europe”. C’était en 1995. Si cela m’a marqué autant c’est que j’ai poursuivi mes recherches dans la direction qu’ils m’ont indiquée! Mais il faut dire aussi que Robert Frank, directeur de l’Institut, n’a jamais rien fait pour que je puisse financer mon doctorat sur la politique de de Gaulle en Europe de l’Est, la Pologne en particulier. Etudier l’Europe des nations en construction était devenu genant dans les années 90 et je n’ai jamais fini mon doctorat. Alors que j’étais une des meilleures étudiante de l’Institut….

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  • Albert-Nord // 19.05.2019 à 07h00

    Il va falloir en rebaptiser une sacrée quantité de collèges et de lycées !

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    • jean 2 // 21.05.2019 à 19h06

      …et de rues, de places et de boulevards!!!

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  • Internaute // 25.05.2019 à 01h23

    K. Adenauer fut pour la RFA un grand homme d’Etat et n’oublions pas un opposant au nazisme.
    Quant au parti du Zentrum, il était respectable.

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