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15.mai.202115.5.2021 // Les Crises

Glenn Greenwald : « Des journalistes sont devenus les porte-voix des fake news de la CIA »

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L’alliance la plus importante de l’ère Trump est celle unissant les entreprises et les agences de sécurité nationales, qui diffuse sans se poser de questions des affirmations sans preuves solides.

Source : Glenn Greenwald
Traduit les lecteurs Les-Crises

Un soldat américain an Afghanistan. Crédit : Getty Images

La Russie a mis des « primes » sur la tête des soldats américains en Afghanistan, voilà l’un des reportages les plus discutés de 2020. Mais il s’avère que c’était également l’un des plus dénués de tout fondement – comme le reconnaissent dorénavant les agences de renseignement l’ayant diffusé par l’intermédiaire de leur porte-parole, en grande partie car l’histoire a rempli sa mission et ne sert plus son objectif.

La saga débute le 26 juin 2020, lorsque le New York Times déclare que des « responsables du renseignement américain » anonymes sont arrivés à la conclusion « qu’une unité du renseignement militaire russe propose secrètement des primes aux militants liés aux talibans afin de tuer des soldats des forces de la coalition en Afghanistan– y compris en ciblant les troupes américaines. » L’article l’a qualifié « d’escalade importante et provocatrice » de la Russie. Bien qu’aucune preuve n’ait jamais été fournie afin d’étayer les affirmations de la CIA, ni dans ce premier reportage ni dans aucun autre depuis, la plupart des organes d’information américains les ont aveuglément crues pendant des semaines, si ce n’est plus, traitées comme une vérité prouvée et d’une grande importance. De même des responsables politiques de premier plan des deux partis se sont servis de cette émouvante histoire pour avancer leurs arguments.

L’histoire survenait – par hasard ou pas – quelques semaines après l’annonce par le président Trump du retrait des troupes d’Afghanistan d’ici la fin 2020. Des membres du Congrès des deux partis favorables à la guerre et des libéraux forcenés dans les médias dominants ont passé des semaines à affûter cette histoire afin d’accuser Trump de tranquiliser Poutine en quittant l’Afghanistan et d’être trop terrorisé pour punir le Kremlin. Les chaînes câblées et les éditoriaux du New York Times et du Washington Post discutent sans fin des graves implications de cette traîtrise russe et débatent des représailles nécessaires. « C’est très grave » indiquait Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants. Joe Biden qui était alors candidat affirmait que le refus de Trump de punir la Russie et sa mise en doute de la véracité des faits étaient des preuves plus que satisfaisantes du fait que « toute la présidence (de Trump) avait été une bénédiction pour Poutine. » En même temps, le sénateur républicain du Nebraska, Ben Sasse, exigeait qu’en retour les Etats-Unis mettent les Russes et les Afghans dans des « sacs mortuaires. »

Ce qui faisait défaut dans cette orgie médiatique d’indignation et d’exigences militaristes de représailles, c’était une once de questionnement sur le fait de savoir si l’histoire était en fait vraie. Tout ce dont ils disposaient, c’était d’une fuite anonyme de « responsables du renseignement » – dont le New York Times a reconnu jeudi qu’elle provenait de la CIA – mais c’est tout ce dont ils avaient besoin. Car la grande majorité du secteur dominant de la presse vit sous une règle suprême :

Lorsque la CIA ou l’une des agences liées à la sécurité nationale disent aux journalistes de croire quelque chose, nous obéissons aveuglément. Le résultat en est que quelles que soient les assertions diffusées par ces agences, peu importe si elles sont sans preuves ou protégées par un anonymat sans responsabilité, elles deviennent, dans ce contexte d’adoration du gouvernement, un fait établi – parole d’Évangile – à ne jamais remettre en question mais à affirmer, à répéter et à diffuser aussi loin et largement que possible.

Dans l’ère Trump.

Alors que la CIA est devenue l’une des principales factions de la #Résistance anti-Trump – un acteur clé de la politique intérieure pour subvertir la présidence du 45e président considéré par les figures médiatiques comme une menace de type hitlérien – le lien entre la presse dominante et la communauté du renseignement s’est approfondi plus que jamais. Il n’est pas exagéré de parler de fusion : à tel point qu’un défilé d’anciens responsables du domaine de la sécurité, de la CIA, de la NSA, du FBI, du DHS et d’autres organismes a été embauché par ces organes de presse pour diffuser les informations. Le partenariat n’est plus clandestin mais officiel, ouvert et fier.

Au cas où quelqu’un aurait besoin de se le rappeler, voici une liste partielle des ex-espions qui ont servi de figures médiatiques pendant les années Trump :

La suite de la liste :

Le premier objectif de cette histoire était de l’utiliser comme une arme dans la bataille menée par les Démocrates pro-guerre de la Chambre des représentants et leurs alliés néoconservateurs du GOP pour arrêter le plan de retrait de Trump d’Afghanistan. Comment, ont-ils demandé dès la publication de l’article de la CIA/NYT, pouvons-nous quitter l’Afghanistan alors que les Russes essaient de tuer nos troupes ? Ne s’agirait-il pas d’une renonciation imprudente et en faveur du Kremlin à ce pays qui nous appartient, et le retrait ne serait-il pas une récompense pour Poutine après que nous ayons appris qu’il était engagé dans un complot aussi ignoble pour tuer nos fils et nos filles ?

À la fin du mois de juin, cette alliance de Démocrates pro-guerre de la Chambre des représentants – financée en grande majorité par des industriels militaires – et l’aile néocon dirigée par Liz-Cheney ont annoncé des amendements au processus d’autorisation du budget militaire qui défendraient les efforts de Trump pour retirer les troupes d’Afghanistan ou d’Allemagne (où elles étaient stationnées depuis des décennies pour défendre l’Europe occidentale contre un pays, l’Union soviétique, qui a cessé d’exister depuis des décennies). Ils ont instantanément fait de l’histoire du NYT/CIA leur principal argument.

Le budget militaire record de 740 milliards de dollars devait être approuvé par la commission des services armés de la Chambre des représentants début juillet. Dans une déclaration commune avec le représentant Mac Thornberry (Républicain du Texas) le 29 juin – le jour de la parution de l’article du NYT – Liz Cheney a proclamé que « nous restons préoccupés par l’activité des Russes en Afghanistan, y compris par les rapports selon lesquels ils auraient pris pour cible les forces américaines. » L’un des députés démocrates les plus favorables à la guerre, le représentant Ruben Gallego (Démocrate de l’Arizona), a annoncé le 1er juillet (trois jours après la parution de l’article du NYT) son propre amendement visant à bloquer tout retrait de troupes d’Allemagne, en invoquant « l’agression russe croissante. »

Les 1er et 2 juillet, la commission des services armés de la Chambre des représentants a tenu ses audiences et ses votes – j’ai suivi les quatorze heures et en ai rendu compte dans une série d’articles et un reportage vidéo de 90 minutes – et elle a non seulement approuvé ce budget militaire massif, mais aussi les deux amendements visant à empêcher le retrait des troupes. À maintes reprises, l’union des Démocrates favorables à la guerre et des Républicains néoconservateurs dirigés par Cheney a écrasé la faction anti-guerre des opposants de gauche et de droite (menée par les membres du Congrès Ro Khanna (Démocrate de Californie), Tulsi Gabbard (Démocrate de Hawaï) et Matt Gaetz (Républicain de Floride)), et a utilisé à plusieurs reprises l’histoire de la prime russe pour justifier la poursuite de la plus longue guerre de l’histoire des États-Unis. Ce petit discours du représentant Seth Moulton (Démocrate du Massachusetts) illustre bien la façon dont cette histoire de la CIA a été utilisée toute la journée :

Les médias américains étaient en quelque sorte plus militaristes et d’une confiance aveugle dans cette histoire de la CIA que ce syndicat de législateurs pro-guerre. Que la déclaration de la CIA au New York Times soit remise en question – étant donné qu’elle a été divulguée de manière anonyme et qu’elle n’était accompagnée d’aucune preuve – n’est pas une chose qui a effleuré leur esprit journalistique.

Ces personnes qui se disent « journalistes » ne considèrent pas les déclarations de l’État sécuritaire américain comme quelque chose qui incite au scepticisme, et encore moins comme une chose qui nécessite des preuves avant d’être crue. Les fonctionnaires qui dirigent ces agences sont leurs amis, partenaires et collègues – ceux qu’ils révèrent le plus – et chacune de leurs déclarations est traitée comme l’évangile. Si – après les avoir vus se comporter ainsi ces cinq dernières années sans discontinuer – vous pensez qu’il s’agit d’une exagération, regardez cette courte compilation vidéo produite par le Daily Caller pour voir par vous-même comment ils ont instantanément converti cette fuite de la CIA sur la « prime russe » en un fait avéré que personne, et surtout pas eux, ne devrait remettre en question :

Comme d’habitude, la personnalité médiatique qui a consacré le plus bruyamment et le plus dramatiquement la fuite de la CIA sur la Russie comme une vérité prouvée était la reine incontestée des théories du complot démentes, de la rhétorique chauvine et de la propagande de la CIA : Rachel Maddow de la MSNBC.

À maintes reprises, elle a consacré plusieurs passages mélodramatiques à la dénonciation du mal inégalé de la trahison russe en Afghanistan (parce que les États-Unis ne paieraient jamais de primes pour tuer des soldats russes en Afghanistan), ne s’arrêtant jamais, ne serait-ce qu’une seconde ou deux, pour se demander si des preuves devraient être présentées avant de dire aux millions de libéraux de la #Résistance qui regardent son émission qu’elle se porte garante de la vérité de cette histoire.

Comme on pouvait s’y attendre, maintenant que cette histoire de la CIA a atteint son but (à savoir empêcher Trump de quitter l’Afghanistan), et maintenant que ses effets durables entravent l’administration Biden (qui veut quitter l’Afghanistan et doit donc se débarrasser de cette histoire), le gouvernement américain admet maintenant – surprise ! – qu’il n’avait aucune preuve convaincante de cette histoire depuis le début.

Jeudi, le Daily Beast a été le premier à remarquer que « l’administration Biden a annoncé que les services de renseignement américains n’avaient finalement qu’une confiance « faible à modérée » dans cette histoire. » Le média a ajouté : « Cela signifie que les agences de renseignement ont estimé que l’histoire est, au mieux, non prouvée – et peut-être fausse. »

Le Guardian a également rapporté que « les agences de renseignement américaines n’ont qu’une confiance « faible à modérée » dans les rapports de l’année dernière selon lesquels des espions russes offraient aux militants talibans en Afghanistan des primes pour tuer des soldats américains. » NBC News est allé encore plus loin, citant les attaques de campagne de Biden contre Trump pour ne pas avoir puni Poutine pour ces primes, et notant : « Une déclaration aussi définitive était déjà discutable à l’époque… Ils n’ont toujours pas trouvé de preuves, a déclaré jeudi un haut responsable de la défense. »

The Daily Beast et NBC News, le 16 avril 2021

Ce qui a rendu cet aveu particulièrement bizarre – outre d’avoir rendu les propos que ces personnalités médiatiques et politiques ont tenu pendant des semaines honteusement téméraires et infondés – c’est que l’administration Biden a continué à prendre cette affirmation comme une vérité pas plus tard que jeudi. Lors de l’annonce des nouvelles sanctions visant Moscou et des expulsions de diplomates russes – principalement en réponse aux allégations de piratage informatique russe – la Maison Blanche a déclaré « qu’elle répondait à des informations selon lesquelles la Russie encourageait les combattants talibans à blesser ou à tuer les forces de la coalition en Afghanistan. »

L’annonce officielle de la Maison Blanche concernant les représailles dit explicitement que « l’administration répond aux rapports selon lesquels la Russie a encouragé les attaques des talibans contre le personnel des États-Unis et de la coalition en Afghanistan, sur la base des meilleures évaluations de la Communauté du renseignement (CR) » – une affirmation pour laquelle la CR elle-même admet qu’elle n’a qu’une « confiance faible à modérée » dans la véracité même.

Interrogée hier sur cette contradiction flagrante, l’attachée de presse de la Maison-Blanche, Jen Psaki, a donné une réponse à peine convaincante, mais elle a clairement admis l’absence de fondement probant de cette légende de longue date de la CIA et des médias :

Nous ne savons pas d’hier qu’il n’y a aucune preuve de l’existence de cette histoire de la CIA relayée par les médias. C’est évident depuis de nombreux mois. En septembre, NBC News – alors que Maddow jouait la comédie de la tristesse et de l’indignation à propos de l’histoire sur son réseau câblé – a noté :

Deux mois après que de hauts responsables du Pentagone ont juré de faire toute la lumière sur la question de savoir si le gouvernement russe a soudoyé les talibans pour tuer des membres des services américains, le commandant des troupes dans la région déclare qu’un examen détaillé de tous les renseignements disponibles n’a pas permis de corroborer l’existence d’un tel programme.

« Cela n’a pas été prouvé à un niveau de certitude qui me satisfasse » a déclaré le général Frank McKenzie, commandant du Commandement central américain, à NBC News. McKenzie supervise les troupes américaines en Afghanistan. Les États-Unis continuent de rechercher de nouvelles informations sur cette affaire, a-t-il dit.

« Nous continuons à chercher ces preuves, a déclaré le général. Je ne les ai tout simplement pas encore vues. »

C’est ce qui rendait si exaspérant le refus de remettre en question cette histoire depuis le début. Non seulement aucune preuve n’a été présentée à l’appui des affirmations de la CIA – ce qui, en soi, aurait dû empêcher tout vrai journaliste de cautionner sa véracité – mais les commandants en Afghanistan disaient, il y a plusieurs mois, qu’ils ne pouvaient pas trouver de preuves convaincantes. C’est ce que le Daily Beast a voulu dire dans son reportage de jeudi en déclarant « qu’il y avait des raisons de douter de l’histoire dès le départ » – pas seulement le manque de preuves, mais aussi le fait que « les premiers articles soulignaient qu’elle était basée sur des rapports de détenus » et que « les primes représentaient un changement qualitatif dans les récents engagements russes avec les insurgés afghans. » Jeudi, NBC News a également déclaré « qu’une déclaration aussi définitive était déjà discutable à l’époque. »

Mais ces doutes étaient pratiquement inexistants dans la plupart des rapports des médias. En effet, l’un des journalistes du New York Times qui a révélé l’histoire m’a publiquement attaqué comme un théoricien du complot en septembre lorsque j’ai cité cette histoire de NBC News sur le manque de preuves tout en soulignant le rôle crucial que cette histoire non corroborée a joué dans l’arrêt du retrait des troupes d’Afghanistan et l’affirmation que Trump était redevable à Poutine. Et alors que le Daily Beast a déclaré jeudi qu’il y avait des raisons de douter de l’histoire depuis le début, ce même média a été l’un des plus bruyants et agressifs à considérer l’histoire comme vraie :

Pire encore, d’autres médias – le Washington Post en tête – ont prétendu avoir « confirmé de manière indépendante » l’histoire de primes russes racontée par le NYT et la CIA. Par deux fois au cours de l’année dernière, j’ai écrit sur cette pratique bizarre où les médias prétendent « confirmer de manière indépendante » les fausses histoires des autres en ne faisant rien d’autre que de consulter les mêmes sources anonymes qui leur murmurent les mêmes choses sans fournir de preuves. Pourtant, ils utilisent l’expression « confirmation indépendante » pour laisser entendre qu’ils ont obtenu des preuves distinctes corroborant la vérité de l’histoire originale :

Nous avons confirmé le scoop du @nytimes : Une unité d’espionnage militaire russe a offert des primes aux militants liés aux talibans pour attaquer les forces de la coalition en Afghanistan. De @nakashimae @missy_ryan me et @shaneharris

Pendant des mois, les membres pro-guerre des deux partis et les principaux membres de l’axe médiatique NYT/CNN/MSNBC ont diffusé une histoire – explosive et dangereuse – basée sur rien de plus que les propos d’agents anonymes de la CIA. Comment peut-on faire cela quand on connaît ne serait-ce que le strict minimum de ce que fait cette agence et de sa fonction : répandre la désinformation non seulement aux pays étrangers mais aussi à la population nationale ? C’est à la fois mystifiant et toxique. Mais que des personnes qui se disent « journalistes » répètent, encore et encore, des affirmations sans preuves de la CIA, en disant à ceux qui leur font confiance de les croire, est tout simplement répugnant.

Si vous pensez qu’en apprenant la nouvelle d’hier, les personnalités médiatiques qui ont diffusé cette information ont réfléchi ou qu’elles se sont senties châtiées, vous vous trompez lourdement. En fait, non seulement peu d’entre elles, voire aucune, ont reconnu leur erreur, mais ils ont fait exactement la même chose jeudi à propos d’une toute nouvelle affirmation sans preuve du gouvernement américain concernant la Russie : ils ont stupidement supposé qu’elle était vraie et l’ont ensuite présentée à des millions de personnes comme un fait. Ils ne sont pas gênés de se faire prendre à propager la fausse propagande de la CIA. Ils considèrent que leur rôle, justement, est de faire exactement cela.

Jeudi, le département du Trésor américain, dirigé par Janet Yellen, secrétaire au Trésor de Biden, a publié un bref communiqué de presse sur les nouvelles sanctions qu’il a prises à l’encontre du consultant politique russo-ukrainien Konstantin Kilimnik. Une phrase de ce communiqué de presse reprenait une affirmation que l’enquête Mueller, après avoir cherché pendant dix-huit mois, n’a jamais trouvée : à savoir que « Kilimnik a fourni aux services de renseignement russes des informations sensibles sur les sondages et la stratégie de campagne » qu’il a reçues de Paul Manafort, alors directeur de campagne de Trump.

Est-il vrai que Kilimnik a transmis ces données de sondages au Kremlin ? Peut-être. Mais il n’y a aucun moyen pour une personne rationnelle – et encore moins pour quelqu’un qui se dit « journaliste » – de conclure que c’est vrai. Pourquoi ? Parce que, comme la fable de la CIA sur les primes russes – une affirmation dont elle a appris hier qu’elle n’avait aucune preuve – ce n’est rien de plus qu’une affirmation du gouvernement américain qui ne repose sur aucune preuve.

Pensez-vous que les journalistes ont retenu la leçon apprise quelques heures auparavant, à savoir qu’il est insensé de supposer que les déclarations officielles sont vraies sans preuve ? Bien sûr, c’est une question rhétorique : trop nombreux sont ceux qui ont instantanément proclamé que cette histoire était vraie sans dépenser une once d’énergie mentale pour se demander si elle l’était ou faire preuve de scepticisme. Voici le camarade de Maddow sur MSNBC qui montre comment cela se passe :

Il n’y a pas eu de collusion, juste des Russes qui ont piraté l’adversaire de Trump pour aider ce dernier et le directeur de campagne de Trump qui a transmis des informations sur la campagne aux Russes.

Vous voyez ce que Hayes vient de faire ? Il est essentiel de ne pas perdre de vue à quel point ce comportement est irresponsable et destructeur simplement parce qu’il est maintenant si commun. Il a vu un communiqué de presse d’une agence gouvernementale américaine, a lu une affirmation qu’il contenait en une seule phrase, n’avait aucune preuve que cette affirmation était vraie, mais l’a néanmoins « rapportée » comme si c’était un fait avéré à des millions de personnes dans un tweet dont la viralité était prévisible.

Hayes a été loin d’être le seul. Je ne compte plus le nombre d’employés de médias dominants qui ont fait de même : ils ont lu le communiqué de presse du département du Trésor et, sans s’arrêter une seconde, ont proclamé qu’il était vrai. En effet, les deux animateurs de MSNBC qui suivent le programme d’information nocturne de Hayes ont explicitement décrit ce communiqué de presse sans preuve comme une « confirmation » – une confirmation !

Rachel Maddow et Lawrence O’Donnell de MSNBC célèbrent un communiqué de presse du département du Trésor sans preuve comme une « confirmation », 15 avril 2021.

Mettons de côté l’absurdité de traiter cela comme une révélation choquante, même si c’était vrai. Tout comme l’ignorance historique manifeste qui consiste à prétendre qu’il y aurait quelque chose d’étonnant à ce que des Russes paient pour le meurtre de troupes américaines en Afghanistan, alors que la semaine dernière encore, la CIA s’est explicitement vantée d’avoir fait de même pour les soldats russes en Afghanistan, qu’est-ce que ce communiqué de presse du Trésor est censé prouver de si époustouflant et scandaleux : que le Kremlin n’aurait pas pu obtenir des données de sondage sur l’électorat américain si Manafort ne les lui avait pas fournies ? Qu’il n’aurait jamais su que le Wisconsin et la Pennsylvanie étaient des États clés sans un complot élaboré de collusion pour l’apprendre de la campagne Trump ?

Mais le point bien plus important est la volonté des médias américains – leur empressement servile – de considérer docilement les déclarations du gouvernement américain comme la vérité. Tout comme l’histoire de la prime russe, dont il y avait de nombreuses raisons de douter dès le départ, il en va de même pour ce communiqué de presse du Trésor. Tout d’abord, s’il s’agissait d’une preuve irréfutable de la collusion, pourquoi l’enquête Mueller, après dix-huit mois d’enquêtes très agressives basées sur des citations à comparaître, ne l’a-t-elle pas découverte ?

Exprimons cela aussi clairement que possible. Tout journaliste qui considère comme vraies les histoires non vérifiées de la CIA ou d’autres agences gouvernementales, sans avoir besoin de preuves ni faire preuve de scepticisme, est sans valeur. En fait, ils sont pires que sans valeur : ce sont des influences toxiques qui méritent un pur mépris. Tous les journalistes savent que les gouvernements mentent constamment et que c’est une trahison de leur profession que de servir de porte-voix à ces agences de sécurité : c’est pourquoi ils nieront avec véhémence qu’ils le font si vous les confrontez à cette accusation. Ils savent que c’est une action honteuse.

Mais regardez ce qu’ils font : exactement cela. Ce ne sont pas des journalistes. Ce sont des porte-parole obséquieux de la CIA et d’autres autorités officielles. Même lorsqu’ils apprennent qu’ils ont trompé des millions de personnes en répétant sans remise en question une histoire que la CIA leur a dit être vraie, ils vont – le jour même où ils apprennent qu’ils l’ont fait – faire exactement la même chose, cette fois avec un simple communiqué de presse du département du Trésor. Les médias d’État sont des agents de désinformation. Et lorsqu’ils parlent, vous devez les écouter en sachant ce qu’ils sont vraiment, et les traiter en conséquence.

Source : Glenn Greenwald, 16-04-2021

Traduit les lecteurs Les-Crises

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Commentaire recommandé

LibEgaFra // 15.05.2021 à 09h11

« la semaine dernière encore, la CIA s’est explicitement vantée d’avoir fait de même pour les soldats russes en Afghanistan, qu’est-ce que ce communiqué de presse du Trésor est censé prouver de si époustouflant et scandaleux »

Il est bien clair que les yankees accusent les autres de ce qu’ils font eux-mêmes.Mentir, mentir et encore mentir, et comme les démentis ne toucheront pas tout le monde, le but sera atteint.

13 réactions et commentaires

  • Darras // 15.05.2021 à 08h13

    Excellent article. Évidemment passé totalement sous le radar des médias libres de l’Empire d’Occident.
    Avec la fake News, la no News étant devenu la marque de ces Pravda modernes.
    L’ironie de l’histoire, c’est que j’avais fini par fortement soupçonner Greenwald lui même d’en faire partie eu égard au comportement souvent plus que louche de The Intercept dont le grillage de sources n’était pas le moins scandaleux des actes suspects.
    Puis est venue la démission fracassante de Greenwald qui éclatait tout d’un jour nouveau.
    Encore un qui va avoir un infarctus, un AVC, un cancer, un accident de voiture ou une noyade.

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  • LibEgaFra // 15.05.2021 à 09h11

    « la semaine dernière encore, la CIA s’est explicitement vantée d’avoir fait de même pour les soldats russes en Afghanistan, qu’est-ce que ce communiqué de presse du Trésor est censé prouver de si époustouflant et scandaleux »

    Il est bien clair que les yankees accusent les autres de ce qu’ils font eux-mêmes.Mentir, mentir et encore mentir, et comme les démentis ne toucheront pas tout le monde, le but sera atteint.

      +29

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  • antoniob // 15.05.2021 à 09h15

    l’alignement de la presse américaine sur le régime, que ce soit directement ou via un aspect particulier de celui-ci tels les services de « renseignement » est native de l’impérialisme américain.
    Le cas de la guerre déclenchée contre l’Espagne en 1898 pour l’évincer de Cuba est très significatif ( à l’époque la presse dominante menée par le réseau du magnat Randolph Hearst), avec le même type de faux motifs, manipulation et détournement des faits, rhétorique ultra-nationaliste enragée, recours à la couche pseudo-morale de « valeurs » selon un une supériorité auto-proclamée implicite. La matrice était en place.

      +17

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  • Jean // 15.05.2021 à 10h16

    Un exemple : « L’usage de la désinformation s’est sophistiqué à la fin des années 1960 sous l’impulsion du directeur du KGB Iouri Andropov. La tentative soviétique de désinformation la plus célèbre de cette période est certainement la théorie selon laquelle JFK a été assassiné par la CIA.Cette rumeur soviétique est toujours populaire, et utilisée par le Kremlin pour se défendre de certaines accusations en les faisant passer pour des opérations sous fausse bannière (false flag) »

    Source : le site de désinformation conspiracywatch
    https://www.conspiracywatch.info/desinformation

      +6

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    • LibEgaFra // 15.05.2021 à 23h37

      Plié de rire. Cela montre ce que vaut le site que vous mentionnez.

      Je ne savais pas qu’Anthony Summers, Jim Marss, William Reymond, Oliver Stone et tant d’autres émargeaient au KGB…

      Pour Oliver Stone je ne suis pas sûr. 😉

      Bref, lire mon commentaire de 9h11.

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  • Dominique65 // 15.05.2021 à 11h14

    Nos médias en France sont encore pire. RFI n’a pas besoin de fuite quelconque pour insérer dans ses papiers « l’invasion de la Crimée » de 2014. Même le Monde n’ose pas.

      +16

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  • john // 15.05.2021 à 16h59

    Il faut être naïf ou stupide pour qu’il soit nécessaire de payer les Talibans pour les motiver à tuer des soldats américains.

      +7

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    • Dominique65 // 15.05.2021 à 18h54

      Personne ne le croit, en fait. Mais certains essaient de le faire accroire et font donc mine d’y croire.

        +0

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  • paulo // 16.05.2021 à 11h21

    Greenwald est encore trop gentil de dire que les médias relaient les mensonges de la CIA . Je penserais plutôt qu’il n’y a aucun mensonge ni info venant de la CIA , et que tout ça est de la pure propagande/invention de journaux qui n’ont plus à prouver leur affiliation néo-conservatrice . Des responsables , ou haut-fonctionnaires, ou diplomates, qui s’expriment  » sous couvert de l’anonymat » , c’est devenu une constante des médias mainstream depuis des années , faisant croire à leur lectorat sidéré qu’ils font vraiment du journalisme d’investigation . C’est par exemple le journaliste de Libération correspondant à Bruxelles qui a usé et abusé du procédé , entretenant l’image de rendez-vous secrets sous des porches d’immeubles mal éclairés ( je poétise ) avec des « responsables/diplomates/fonctionnaires  » au col relevé et le regard inquiet. Bruxelles, un univers impitoya-a-ble . Ne parlons pas alors de Washington DC …..

      +2

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  • Fatie // 16.05.2021 à 11h48

    Mais tous les pays font ça à plus ou moins grande échelle. On parle ici de la CIA mais il en est de même en Russie en Chine et ailleurs dans les pays dits démocratiques. Malheureusement les médias relaient souvent des mensonges en connaissance de cause.

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  • quark // 16.05.2021 à 11h49

    Erare humanum est, mais humanum ouest aussi donc.
    Eratum aussi :
    Matt Taïbi cite John MacLaughlin dans sa liste des journalistes affiliés à la CIA sous l’ère Trump. Vu son CV c’eut été bien probable s’il avait été encore vivant après 2017, mais MacLaughlin est mort en 2016 : https://fr.wikipedia.org/wiki/John_McLaughlin_(animateur)

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  • yann // 17.05.2021 à 14h55

    il m’arrive de penser que « lescrises » ou le « monde diplomatique » ainsi que quelques rares médias intéressants ne sont là que pour créer l’illusion qu’il reste une presse libre.
    Un peu comme en commerce on utilisait l’image d' »un ilot de perte au milieu d’un océan de profit » pour dire que dans la grande distribution les prix bas sur quelques produits phares permettaient de vendre n’importe quoi à n’importe quel prix à des clients captifs, j’ai le sentiment que ces ilots d’information au milieu de ces océans de désinformations ne sont encore autorisés à s’exprimer que pour calmer les esprits.
    La folie anti trump qui a submergé les médias et les esprits en France continue de me sidérer.
    La capacité de désinformation des « grands » médias me laisse sans voix.

      +4

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  • Undertaker // 17.05.2021 à 19h43

    Ca me fait penser à la lettre de généraux US sur le site politico demandant à leur communauté du renseignement qu’elles arrêtent de mentir et de fournir des preuves du génocide au Xinjiang, d’ingérence russe ou iranienne dans les élections américaines, etc… Car le problème des affirmations incendiaires, c’est qu’il faut pouvoir les prouver, sans quoi on risque de ne pas rester crédible très longtemps.

      +1

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