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4.avril.20204.4.2020 // Les Crises

Romain Dureau : « La crise du coronavirus est le grain de sable qui bloque l’agriculture mondialisée »

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Source : Marianne, Hadrien Mathoux, 30-03-2020

L’agroéconomiste tire le bilan des conséquences de l’épidémie sur notre modèle agricole et lance des pistes pour profondément réformer un système structuré par le libre-échange et la concurrence effrénée.

Entre la fermeture des frontières, l’appel aux citoyens à aller « aux champs » et la fermeture des marchés, l’épidémie de coronavirus a bouleversé notre modèle agricole dans ses certitudes. Afin d’éclaircir l’impact du Covid-19 et dresser des perspectives pour le futur, Marianne a interrogé Romain Dureau, agroéconomiste et cofondateur du laboratoire d’idées Urgence transformation agricole et alimentaire (UTAA), qui prône l’instauration d’un nouveau système de production appuyé sur la relocalisation, l’agriculture paysanne et le protectionnisme.

Marianne : Le ministre de l’Agriculture Didier Guillaume a proposé ce mardi 24 mars aux personnes qui ne travaillent pas d’aller « rejoindre la grande armée de l’agriculture française » pour pallier le manque de saisonniers dû à la fermeture des frontières. Qu’a changé la crise du coronavirus pour nos agriculteurs ?

Romain Dureau : Basiquement, la crise du coronavirus est ce grain de sable que beaucoup redoutaient, et qui vient bloquer les engrenages d’une économie agricole fortement dépendante des marchés internationaux, pour son approvisionnement comme sa commercialisation. Cette fragilité – qui était latente et ponctuellement mise en lumière par des crises sectorielles – est désormais en plein jour.

L’activité agricole est fortement saisonnière et suit le cycle de croissance des végétaux. Le besoin en main d’œuvre est ainsi variable au cours de l’année, notamment en production de fruits et légumes, avec des pics notables lors des travaux de taille des arbres, ou encore au moment des récoltes. Ce besoin temporaire en main d’œuvre pousse de nombreuses exploitations à recourir au travail saisonnier, notamment en embauchant des travailleurs étrangers. Du fait de la fermeture des frontières, les agriculteurs doivent effectivement trouver cette main d’œuvre ici en France, sous forme de CDD ou de bénévolat. Chaque jour, entre 40.000 et 280.000 saisonniers travaillent dans l’agriculture, selon la période de l’année. Cela démontre que ce manque de main d’œuvre agricole est structurel, ce qui est d’autant plus évident lorsque l’on connaît le rythme de travail effréné de nombreux agriculteurs.

La crise du coronavirus affecte également le fonctionnement des marchés agricoles. C’est un moindre mal pour les produits qui peuvent être stockés sans trop de pertes, mais très problématique pour les denrées les plus périssables. D’un côté, les productions qui sont fortement intégrées sur les marchés internationaux et destinées à l’export, telles que les vins (30% de la production exportée) et spiritueux, les céréales (50% du blé exporté) ou les produits laitiers (10% de la production exportée), se retrouvent confrontées à la perte de débouchés ou la diminution de la demande mondiale. C’est le cas de la poudre de lait exportée en Chine ou encore du porc exporté en Italie. De l’autre côté, les producteurs engagés dans des circuits de proximité (vente directe, notamment en maraichage) sont également concernés car les marchés locaux sont pour la plupart désormais interdits, par décision du Premier ministre. Le manque à gagner risque d’être énorme. Certains producteurs ne posent désormais la question de la pertinence de travailler à récolter une production qu’ils ne pourront pas commercialiser : le gouvernement doit intégrer ces producteurs dans leur plan d’indemnisation. Mais plus urgemment, les services de l’Etat devraient organiser localement des circuits de distribution de ces produits frais et locaux, qui sont indispensable à une alimentation équilibrée et un levier important pour lutter contre l’épidémie en cours. On se rend compte que la puissance de l’Etat et de ses services déconcentrés est fondamentale en période de crise !

La déclaration du ministre met en lumière le fait que des milliers de travailleurs étrangers viennent en France pour épauler nos agriculteurs. Est-ce nécessaire ? Travaillent-ils aux conditions sociales françaises ?

La « libre-circulation des travailleurs » est inscrite dans le traité de Rome de 1957, et la directive européenne sur le travail détaché organise honteusement ce dumping social au sein du marché unique. L’agriculture est l’un des secteurs à employer de nombreux saisonniers sous ce statut. Ils étaient 67.601 en 2017. Ce recours au travail détaché est en forte hausse dans le secteur agricole ; on estime que cela représente un total de 550.000 jours de travail détaché chaque année. Ces travailleurs, venus du Portugal, de Pologne, d’Allemagne, de Roumanie, mais aussi du Maghreb et d’Amérique latine, n’ont pas un contrat de travail français, puisqu’ils sont employés par une entreprise installée hors du territoire national, et n’ont donc pas les mêmes droits que les travailleurs embauchés en France. Ils ne paient également pas les cotisations sociales en France, mais dans le pays où a été signé leur contrat. En Roumanie, par exemple, les cotisations sociales ont quasiment été supprimées. La conséquence est bien sûr l’absence de protection sociale pour les travailleurs. Nous savons également que le statut de travailleur détaché est propice à de nombreuses fraudes et dérives. C’est ce que met en lumière le bilan intermédiaire 2018 du Plan National de lutte contre le travail illégal. Parmi les les exploitations agricoles contrôlées, 11% étaient en infraction. La profession dans son ensemble s’est engagée à améliorer cette situation, mais c’est en réalité le travail détaché lui-même qu’il faut remettre en cause.

Les agriculteurs qui recourent à l’emploi de travailleurs détachés rétorquent souvent qu’ils ne trouvent pas cette main d’œuvre en France. C’est étonnant dans un contexte de chômage de masse, et cela en dit long sur la perte d’attrait des métiers de l’agriculture, ou du moins de certains modes de production qui sont aujourd’hui décriés. Les contrats saisonniers sont probablement indispensables à l’agriculture, mais ils pourraient être bien moins courants et massivement employés qu’aujourd’hui. Je disais que le besoin en main d’œuvre agricole était structurel. L’agriculture – et notamment celle reposant sur les principes de l’agroécologie – pourrait créer 300.000 emplois pérennes si les politiques publiques l’accompagnaient dans ce sens. Cela passe par une revalorisation des métiers de l’agriculture : favoriser un espace rural agréable à vivre, notamment en développant des services publics, assurer une digne rémunération du travail paysan, permettre l’accès plus facile à un service de remplacement pour prendre des vacances, assurer la formation initiale et continue des futurs agriculteurs… Il y a une volonté assez puissante dans la société d’un « retour à la terre », et donc potentiellement une main d’œuvre disponible pour travailler dans les champs. Toutefois, ces « néo-paysans » ont également la volonté d’une autre agriculture plus écologique et produisant pour les besoins locaux de la population. Si le secteur veut attirer de nouveaux paysans, il doit aussi accepter de se transformer.

Y a-t-il un risque de pénurie, ou trouvera-t-on encore de quoi s’alimenter jusqu’à la fin du confinement ?

Nous avons vu passer sur les réseaux sociaux des images de rayons de supermarchés vidés, en début de période de confinement. Les Français ont eu un comportement d’accumulation de denrées alimentaires pour anticiper d’éventuelles pénuries. Les ventes, en volumes, auraient augmenté de 5% dans la semaine du 25 février au 1er mars. Les achats de pâtes ont doublé, ceux de riz ont été multipliés par 2,5. Cette période particulière aura au moins eu le mérite de replacer certaines priorités : manger est indispensable ! Les Français ont-ils eu raison de prévoir une rupture d’approvisionnement ?

Les industries agroalimentaires se veulent rassurantes et assurent avoir, elles, déjà des stocks pour alimenter la population jusqu’en juin. Les usines agroalimentaires se sont adaptées pour répondre à la hausse de la demande, et vont faire usage des assouplissements assez cavaliers du code du travail votés par la majorité. L’essentiel des produits bruts et de première nécessité devraient être disponibles, les manques éventuels ne concerneront probablement que quelques références plus anecdotiques. De plus, cette hausse des achats ne devrait être que très ponctuelle, car une fois les stocks réalisés, nous ne consommerons pas davantage et n’auront donc pas besoin de les renouveler fréquemment.

Toutefois, la problématique est réelle pour les produits frais, tels que les fruits et légumes, ou encore les produits laitiers. La priorité pour l’Etat doit être de limiter au maximum le risque de contamination des salariés de l’agroalimentaire, par exemple pour assurer la continuité de la collecte du lait. La continuité de l’approvisionnement de ces filières dépendra de la capacité des intermédiaires à poursuivre le travail dans de bonnes conditions sanitaires. Dans ce cas, il devrait être possible de garantir un approvisionnement régulier et suffisant. La question des stocks ne saurait cependant être éludée. Si la France est productrice agricole excédentaire depuis les années 1970, l’Etat a progressivement abandonné sa politique de régulation des marchés agricoles par les stocks, du fait des coûts importants d’une telle intervention, pour privilégier l’exportation des excédents. Ainsi, la France ne dispose plus de stocks stratégiques gérés par l’Etat. Seuls les stocks, effectivement faibles, des coopératives et entreprises de l’agroalimentaire, demeurent.

« Déléguer notre alimentation est une folie », déclarait Emmanuel Macron le 12 mars. Quelle proportion de ce que nous mangeons est importée, et comment changer la donne en relocalisant la production ? Notre souveraineté alimentaire est-elle assurée ?

L’agriculture française et européenne est totalement inscrite dans les règles du commerce international édictées par l’OMC, et fait l’objet d’accord de libre-échange bilatéraux supplémentaires (Ceta, Mercosur…). Les biens agricoles sont devenus une monnaie d’échange sur les marchés internationaux, ce qui a fait perdre de vue le caractère essentiel et stratégiques du secteur agricole. Si nous produisons et exportons de manière importante des excédents pour certaines denrées, nous sommes également dépendant des importations pour plusieurs produits indispensables. Un rapport d’information du Sénat en date de mai 2019 estime que nous importons environ 20% de notre alimentation. Cela concerne principalement les fruits et légumes (50% sont importés, pour un coût de 2,5 à 3 milliards d’euros), la viande de porc (25% importés), la volaille (34%), la viande bovine (environ 30%) mais aussi les aliments pour les animaux d’élevage (3 millions de tonnes de soja importés d’Amérique latine chaque année). Vous voyez que nous ne parlons pas là de produits annexes, mais de produits de consommation quotidienne. Cette dépendance aux importations pose enfin la question de la traçabilité de la production. Il est estimé que 10 à 25% des importations ne respecteraient pas les normes sociales, sanitaires et environnementales françaises.

Comment en est-on arrivé là, alors qu’il y a 30 ans, par exemple, nous étions autosuffisants en fruits et légumes ? L’idéologie libérale, et notamment la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo, est passée par là. D’après cette théorie, un pays aurait intérêt à se spécialiser dans les productions pour lesquels il a le plus d’avantages comparativement aux autres productions, et à importer ce qu’il ne produit pas. La France a ainsi volontairement délaissé certaines productions (maraîchage) pour se concentrer sur d’autres (céréales, viande bovine, lait) afin de les exporter. Nous avons perdu notre capacité de production de fruits et légumes, et les importons désormais d’autres pays de l’Union Européenne (Espagne) ou non (Maghreb). Or, nos sols et nos paysans pourraient parfaitement produire ces fruits et légumes que nous consommons. La seule raison qui rend les pays mentionnés plus « compétitifs » que la France est un travail moins bien rémunéré, des conditions sanitaires et environnementales de production peu enviables (usage massif de plastiques et de pesticides). Or, en production de fruits et légumes, le besoin en main d’œuvre est environ 10 fois supérieur à la moyenne du secteur agricole. La main d’œuvre constitue le premier poste de dépense des exploitations maraichères. Par exemple, le travail en Espagne « coûte » 1,7 fois moins qu’en France. On comprend mieux la difficulté de ces exploitations à être compétitives, d’autant plus qu’elles ne touchent que peu d’aides européennes, car celles-ci sont réparties au prorata de la surface et ne tiennent aucun compte de l’emploi.

L’absurdité de ce système réside aussi dans la destruction des systèmes alimentaires locaux au profit de grandes filières mondialisées. Les produits agricoles sont transportés d’un bout à l’autre du continent et du monde, et font parfois de nombreux va-et-vient : un porc né ici, engraissé là, abattu ailleurs, transformé et conditionné autre-part, pour finalement revenir en France et y être commercialisé. La France a perdu de vue l’essentiel, qui est de produire pour nourrir sa population, en rapprochant les lieux de production et de consommation. La spécialisation exacerbée des exploitations agricoles et des territoires au nom des avantages comparatifs, le manque de diversité agronomique et alimentaire, fragilise notre système agro-alimentaire. L’avenir sera fait d’une stratégie d’indépendance nationale vis-à-vis des importations pour les produits de base. Il est indispensable de relocaliser l’ensemble du secteur, de la production agricole à la transformation. La production agricole française stagne mais demeure largement suffisante pour nous nourrir et assurer notre souveraineté alimentaire.

Pourquoi les gouvernements successifs ont-ils cependant refusé d’agir réellement dans ce sens, préférant le marché unique européen et les accords de libre-échange ? Ils n’ont de cesse, depuis des années, de nous vendre la France comme une « puissance agricole », exportatrice, parfaitement intégrée sur les marchés internationaux. L’agroalimentaire serait ainsi indispensable à l’équilibre de notre balance commerciale. Le solde agroalimentaire du pays est certes positif et se place en 3e position. Il est cependant aujourd’hui relativement faible (6,8 milliards d’euros en 2018) et a surtout été divisé par deux entre 2011 et 2017. La France ne parvient en réalité pas à conserver ses parts de marchés tant la compétition mondiale s’exacerbe et les prix internationaux sont faibles et volatiles. Il est ridicule d’imposer à l’ensemble de notre production les prix des marchés internationaux qui ne concernent pourtant que 15% des échanges. A moins d’accepter de produire n’importe comment, dans n’importe quelles conditions sociales et environnementales, nous n’avons plus d’intérêt à participer à cette concurrence mortifère. Cela est d’autant plus vrai que l’essentiel de notre excédent commercial agroalimentaire repose sur des produits de qualité, à forte valeur ajoutée, tels que les vins, le cognac, les fromages, et non sur des produits standards (poulets de batterie, porc industriel, céréales conventionnelles…). La force de notre agriculture à l’export ne reposera jamais positivement sur une « compétitivité-prix » mais au contraire sur la différenciation, la qualité et la typicité de nos produits de terroir.

Le protectionnisme est un outil au service du bien commun

Bruno Le Maire a appelé les enseignes de grande distribution à faire preuve de « patriotisme économique » en s’approvisionnant en produits frais français, les producteurs ne pouvant plus vendre sur les marchés. Faut-il contraindre les supermarchés à s’approvisionner chez les agriculteurs français hors crise sanitaire ? Cela ne risque-t-il pas d’avoir un impact sur les prix des denrées ?

Le ministre de l’Economie est assez hypocrite, lui qui a toujours soutenu la dérégulation et l’ouverture des marchés agricoles. Aujourd’hui, ses bonnes intentions ne valent pas un clou. A partir du moment où les firmes de l’agroalimentaire sont guidées par leur volonté de profit, et où elles maîtrisent de manière tentaculaire une forte partie du marché agroalimentaire, on ne pourra pas compter sur leur bonne volonté ou leur supposé « patriotisme » pour changer les choses. Il faut donc que le législateur intervienne pour mettre des règles et des incitations pour que l’ensemble du secteur tire dans le même sens. Je suis partisan d’une stratégie protectionniste, non pas par chauvinisme, mais par volonté d’être efficace pour répondre aux grands enjeux sociaux et environnementaux qui concernent l’alimentation. Par la mise en place de barrières douanières tarifaires ou non tarifaires, comme un prix minimum d’entrée sur le marché européen voire le marché français, nous pourrons contrôler les produits qui rentrent sur notre territoire et donc décider de ce que nous voulons consommer ou non. Par exemple, nous ne pouvons tolérer les importations de produits agricoles dont la production ne respecte pas a minima les mêmes conditions sociales et environnementales que les paysans français. Le cas de la production de soja OGM en Amérique latine – que nous donnons à manger à nos animaux d’élevage – est l’un de ces scandales : usage massif de pesticides, déforestation, expropriation des petits paysans. Mais de la même manière, nous ne pouvons pas tolérer que l’Europe exporte du blé ou du lait sur des marchés d’Afrique de l’Ouest, imposant à ces pays des droits de douanes faibles, au prix de la déstabilisation des productions locales. Le protectionnisme est un outil au service du bien commun, qui permet de gommer certaines externalités négatives de la production agricole (pollution, exploitation du travail humain, émissions de gaz à effet de serre, etc.).

En imposant ainsi de nouvelles règles au commerce international, nous pourrions appuyer l’approvisionnement local des magasins d’alimentation. Mais nous entendons également que les paysans soient mieux rémunérés pour leur travail, et puissent ainsi embaucher un salarié ou trouver un associé supplémentaire. Cela va-t-il occasionner une hausse du prix de l’alimentation pour les mangeurs ? En réalité, le prix des matières premières agricoles est en constante fluctuation. C’est par exemple le cas du prix du blé panifiable, dont le prix payé aux agriculteurs peut varier de plusieurs dizaines d’euros d’une année sur l’autre, dépendamment du volume produit mondialement. Or, nous n’avons pas remarqué de fluctuation nette du prix de la baguette ! Ceci est dû à la répartition des coûts et de la valeur ajoutée au sein des filières agro-alimentaires. Le blé ne représente qu’une infime partie du prix de votre pain, le reste étant lié au travail des transformateurs et des boulangers. Même un doublement du prix du blé ne serait que peu sensiblement perçu par le consommateur. Dans une moindre mesure, c’est également le cas pour la construction du prix du lait, dont la matière première ne constituait en 2018 que 27,5% du prix payé en rayon. Pour autant, au vue de la situation sociale du pays, il est hors de question de laisser les prix alimentaires s’envoler. Une loi digne de ce nom pourrait imposer une meilleure répartition de la valeur ajoutée au sein des filières, en établissant des prix minimums garantis pour les agriculteurs et en encadrant les marges des intermédiaires, qui sont très importantes en bio notamment.

Autre impératif adressé à l’agriculture française, le respect de l’environnement. L’agriculture représente 20% des émissions de gaz à effet de serre du pays. Est-il possible de concilier écologie, souveraineté alimentaire et production suffisante à prix raisonnable ?

La possibilité d’une écologie populaire est aujourd’hui très largement débattue, notamment depuis la colère exprimée par les Gilets Jaunes. Je pense avoir démontré précédemment que notre système agroalimentaire actuel était peu pertinent tant socialement, économique que du point de vue environnemental. L’existence d’un excédent commercial ne pourra plus désormais justifier les choix de livrer l’agriculture française à la compétition mondiale. L’argent ainsi gagné par les firmes agroalimentaires ne se mange pas, et il est en réalité mal réparti.

Le point de départ de ma réflexion est de garantir aux français une alimentation saine, en quantité, en qualité et en diversité. La première des indépendances est celle de produire sa propre alimentation (les jardiniers du dimanche s’en sont rendus compte !). Cela suppose une stratégie nationale de relocalisation d’un certain nombre de productions. Il ne s’agit pas de se couper du monde, mais bien de garantir l’essentiel. Nous pourrons continuer à importer du chocolat et du café, bio et équitable bien sûr. Cette politique permettrait au pays de reprendre la main sur sa production agricole : il pourrait alors démocratiquement décider de ce qu’il produit, de comment il le produit, et de comment il le consomme (nous devons par exemple poser la question de la réduction de la consommation de produits animaux). La France pourrait alors décider d’accompagner les agriculteurs dans un plan massif de transformation écologique des systèmes agricoles. Les fonds actuels de la Politique Agricole Commune européenne seraient un levier assez puissant, mais rien ne doit nous empêcher d’investir des fonds nationaux supplémentaires en ce sens. Le protectionnisme, la régulation des volumes de production, la réorientation de surfaces vers des productions déficitaires, la suppression des coûts cachés (comme les pollutions aux nitrates ou aux pesticides, on encore les méfaits sanitaires de la malbouffe) permettraient aux paysans d’être correctement rémunérés et de créer des emplois. L’encadrement de la répartition de la valeur ajoutée contiendrait l’augmentation des prix à la consommation.

Cependant, nous devons tout de même assumer que bien manger est une priorité, bien plus que changer de smartphone tous les ans. La part moyenne du budget des ménages consacrée à l’alimentation a baissé ces dernières décennies, du fait de la baisse du prix de l’alimentation. Il est toujours délicat de « revenir en arrière », car le budget ainsi libéré est affecté à d’autres postes de dépenses, certains futiles, d’autres essentiels. Pourtant, à l’avenir, il faudra que l’alimentation coûte plus cher, parce que produire correctement de bons aliments a un coût incompressible. La question fondamentale posée par cette problématique est celle du partage des richesses au sein de l’économie nationale. Depuis des années, on a fait porter à l’agriculture le poids de l’appauvrissement de notre société, le poids du chômage de masse et des salaires trop bas. La transformation écologique de l’agriculture ne se fera pas sans une hausse des bas revenus (y compris ceux des agriculteurs eux-mêmes) et la lutte contre le chômage de masse, structurellement lié au capitalisme mondialisé. L’agriculture prendra alors sa part fondamentale dans la construction d’une société plus respectueuse des hommes et de l’environnement.

Source : Marianne, Hadrien Mathoux, 30-03-2020

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Commentaire recommandé

tchoo // 04.04.2020 à 11h32

Le recours à la main d’oeuvre saisonnière est de plus en plus nécessaire pour les agriculteurs à cause de la taille des exploitations qui augmentent.
Quelque soit la surface il y a des interventions qui doivent se faire à une date précise et dans un laps de temps incompressible. Vous comprenez bien que si la surface a travaillé augmente, ce temps ne s’allonge pas.
Le recours a l main d’oeuvre étrangère est possible :
– parce que le cout de cette main d’oeuvre est plus faible (merci l’europe qui protège)
– parce que le statut, ou l’absence de statut pour une travailleur saisonnier en France lui crée plus d’ennui que d’avantages (complication administrative pour un chomeur indemnisé, par exemple, avec retard des versements des indemnités chomage à la fin du travail saisonnier et quand vous êtes dans une situation précaire, tout retard de rentrée d’argent peut être dramatique
– parce que il y a encore trop personne sans travail qui sont aussi désocialisée
– problème d’hébergement et de déplacement des équipes
Depuis 40 ans tous les gouvernement ont poussé les agriculteurs à exporter, à produire ce qui s’exportait, imposant aussi des contraintes a l’intérieur du pays pour modifier les consommations, obligeant aussi bon nombre d’agriculteurs à rechercher des débouchés à l’extérieur du pays.
l

17 réactions et commentaires

  • tchoo // 04.04.2020 à 11h32

    Le recours à la main d’oeuvre saisonnière est de plus en plus nécessaire pour les agriculteurs à cause de la taille des exploitations qui augmentent.
    Quelque soit la surface il y a des interventions qui doivent se faire à une date précise et dans un laps de temps incompressible. Vous comprenez bien que si la surface a travaillé augmente, ce temps ne s’allonge pas.
    Le recours a l main d’oeuvre étrangère est possible :
    – parce que le cout de cette main d’oeuvre est plus faible (merci l’europe qui protège)
    – parce que le statut, ou l’absence de statut pour une travailleur saisonnier en France lui crée plus d’ennui que d’avantages (complication administrative pour un chomeur indemnisé, par exemple, avec retard des versements des indemnités chomage à la fin du travail saisonnier et quand vous êtes dans une situation précaire, tout retard de rentrée d’argent peut être dramatique
    – parce que il y a encore trop personne sans travail qui sont aussi désocialisée
    – problème d’hébergement et de déplacement des équipes
    Depuis 40 ans tous les gouvernement ont poussé les agriculteurs à exporter, à produire ce qui s’exportait, imposant aussi des contraintes a l’intérieur du pays pour modifier les consommations, obligeant aussi bon nombre d’agriculteurs à rechercher des débouchés à l’extérieur du pays.
    l

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  • tchoo // 04.04.2020 à 11h45

    Et puis un exemple pour appuyer tout cela:
    Celui du lait:
    Il y a 20 ans, produire du lait était pour un agriculteur français une assurance d’avoir un revenu régulier (mensuel) d’un bon niveau, bien que le travail soit astreignant, deux traites par jour 7 jours sur 7, le matin et le soir, laissant la journée pour faire autre chose.
    Déjà il fallait avoir des vaches performantes en production mais rien a voir avec aujourd’hui ou ce sont des usines sur pattes que l’on épuise en même pas 10 ans pour produire a plus bas cout et ce n’est pas suffisant.
    Le modèle qui prévaut, ce sont les exploitations entièrement automatiser où les bestioles prennent à manger ce qu’elles veulent mais que l’agriculteur à été obligé de leur mettre à disposition (la vache qui va brouter son herbe dans un jolie champ de pâquerettes, c’est joli et bucolique mais pas rentable, tout cela parce que du lait qui coute 0,10€ de moins arrive d’autre pays européens où les couts, du fait des niveaux de vie sont moindre et nous consommateurs nous ne sommes pas foutus d’acheter un litre de lait 0,95€ au lieu de 0,80.
    Il y a des régions de France où la production de lait a quasiment disparue

      +7

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    • Véro // 05.04.2020 à 09h43

      Il y a 20 ans, on avait le même type d’élevage qu’aujourd’hui, et le prix du lait était déjà trop bas. En revanche les subventions étaient plus importantes.
      Et il y avait encore des quotas laitiers.
      Donc au total, la production laitière se maintenait un peu mieux qu’aujourd’hui, mais c’était déjà très difficile. Ces 20 dernières années ont poursuivi le mouvement de concentration de la production, c’est tout (avec davantage de robots de traite, mais ça reste minoritaire).

        +2

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  • ceyal // 04.04.2020 à 12h07

    L’agriculteur a largement intérêt à employer une main d’oeuvre étrangère de l’UE car ça lui revient bien moins cher, les charges étant celles du pays d’origine !!

      +1

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    • Juju77 // 04.04.2020 à 13h20

      Les « charges » n’existent pas (vocabulaire medef) ce sont des cotisations sociales et donc du salaire différé mutualisé… les salaires sont plus bas en Europe de l’est et il n’ont que peu augmenté en 20 ans (la contraction salariale existe aussi la bas) un salarié polonais c’est 400 euros par mois .. un roumain 200 … et un ukrainien 50 … (mes chiffres sont peut-être un peu datés mais cest l’ordre de grandeur qui compte ) .. et en Chine nous sommes entre 300 et 400 euros par mois .. cherchez l’erreur quand certains voulaient faire entre l’Ukraine dans le marché commun..

        +10

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    • Juju77 // 04.04.2020 à 21h38

      Et j’oubliais : si vous connaissez un peu le monde du TP : faire venir des travailleurs d’européens de l’est c’est aussi payer les frais de voyages et les frais de vie .. sauf à les faire vivre dans des conditions indignes… et donc la différence de prix de revient entre un travail détaché importe et un travailleur local mérite d’être regardé dans son ensemble

        +2

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  • calal // 04.04.2020 à 12h59

    laissez encore faire les enarques,les banquiers et les mondialistes 10 ans,et vous aurez une famine en france…

    Quand les banquiers jouent avec la monnaie,ca fout le bordel dans tout le cycle de la production: par exemple les gens intelligents vont devenir trader plutot que medecin,les femmes deviennents influenceuses plutot qu’infirmiere etc…
    2035-2065 l’hiver va revenir, quittez le tertiaire si vous y avez un bullshit job et redirigez vous vers les secteurs productifs, il va y avoir de la demande…
    beaucoup de cadres ont deja fait le transfert: ils ont vendu leurs parts dans leur boite et leurs actions au plus haut et sont repartis en province les poches pleines…

      +9

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  • L’OrangOutan // 04.04.2020 à 13h53

    blablabla (…) la relocalisation, l’agriculture paysanne et le protectionnisme.

    Mais c’est pas 1 peu « facho » le protectionnisme …et pis surtout c’est juste pas possible si tu n’es pas souverain !

    euh ? allo ? je crois que la ligne est coupée ! 😉

    Le chômeur citadin …sans le sou n’a plus de voiture pour aller au champ et puis une prune pour rouler à 90 au lieu de 80 c’est égal à 1 journée de travail. CQFD !

      +5

    Alerter
  • douarn // 04.04.2020 à 14h01

    Il me semble que cet article néglige la dimension amont à la problématique agricole conventionnelle : la fourniture en matière première.

    L’industrie de l’agro-équipement est à l’arrêt quasiment partout en Europe. Quelle que soit la taille du constructeur, respecter les mesures sanitaires est devenu l’enjeu numéro 1. Ce qui explique que les usines ferment les unes après les autres. Agco, CNH, Chevance, Sulky… aucune marque n’est épargnée ! Les fabricants tentent de maintenir l’approvisionnement des concessionnaires en pièces de rechange pour limiter les répercussions sur l’activité agricole mais des retards de livraison sont à prévoir.

    https://www.terre-net.fr/materiel-agricole/tracteur-quad/article/l-agro-equipement-debraye-ses-usines-une-a-une-207-167510.html

    Dans le contexte de flux tendu mondialisé, actuellement largement à l’arrêt, dans quelle mesure l’agriculture des pays développés pourra assurer une production alimentaire suffisante s’il y a des tensions sur les pièces de rechange (machinisme agricole) ou sur les différents intrants (engrais minéraux, produits phytosanitaires) ? N’y a t-il pas un risque d’émeute de la faim et de printemps arabes à court terme dans un cadre de cours pétrolier bas et de tourisme à l’arrêt (ressources financières majeures pour des pays tels que l’Algérie) ?

      +3

    Alerter
    • tchoo // 04.04.2020 à 17h49

      Logiquement à cette date un agriculteur à son stock d’engrais et produits phyto pour assurer ka récolte sauf aléas imprévu

        +0

      Alerter
      • douarn // 04.04.2020 à 18h47

        Merci tchoo
        Ok pour l’actuelle saison. Je pensais plus à un éventuel souci intrants pour la prochaine saison agricole, après l’arrêt actuel des chaînes de production. Il me semble qu’il y a un gros inconnu sur le temps de remise en route des chaînes de production en flux tendu et mondialisées, à plus forte raison s’il faut reconfiner des régions entières.
        Pour les pièces de rechange, l’article fait dores et déjà état de problème d’appro.

          +1

        Alerter
        • Véro // 05.04.2020 à 00h02

          Vous avez raison. On peut craindre des difficultés pour la prochaine saison ( et même cette année).

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  • alban // 04.04.2020 à 18h12

    tout ce que dit cet agriculteur est de bon sens non merci a l europe qui a encourage tout cela et meme agrave avec leurs foutus accords de libre echange l alimentation doit sortir du systeme marchand ainsi que la sante entre autres passer a l agriculture bio c est augmenter ses chances de sante en parallele doivent diminuer les pollutions

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  • Subotai // 04.04.2020 à 19h04

    J’apprends donc que l’eau mouille, que le feu brule, que sauter du haut de la falaise sur les rochers en bas tue et que si ma tante en avait, ce serait mon oncle…
    Bien!
    La logique voudrait qu’après avoir lu ça, tout le monde quitte son clavier et se rende daredare dans son jardin (enfin pour ceux qui ont la chance d’en avoir un) pour arracher les rosiers et autres massifs de fleurs, pour planter des topinambours.
    Pour les emmurés des villes, je les invite à profiter des communications toujours disponibles pour prendre contact avec l’agriculteur de leur choix* pour planifier et organiser une migration aux champs personnelle, familiale ou au moins des jeunes adultes de la famille coincés dans l’appartement…
    Rigolez pas, réfléchissez…
    *Région, village d’origine, connaissance, affinités, disponibilité, etc…
    Internet est ton ami…

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    Alerter
  • rogger58@gmail.com // 04.04.2020 à 22h43

    COMBIEN DE COMMENTAIRES DE LA PART D’AGRICULTEUR QUI EMBAUCHE DES SAISONNIERS ICI?

    Voici des faits que vous pouvez vérifier: Prenez votre baton de pellerin et aller acheter du vin chez un vigneron indépendant (qui produit et vend son vin sur l’exploitation).
    Demandez lui pourquoi il embauche des étrangers. Sa réponse est valable pour tout exploitant qu’il produise du vin, des fruits des légumes. C’est un fait, trouver de la main d’oeuvre sur place est impossible. Pas assez courageux les Français….(Ceux qui pointent a Pole Emploi en tout cas)
    Concernant les cotisation sociales, La Loi Européenne prévoit ceci:
    « Le salaire et les conditions de travail relèvent de la réglementation du pays d’accueil temporaire.
    En revanche, les cotisations sociales sont celles du pays d’origine »
    Vous (nous) êtes allé voter pour les parlementaires qui ont mis cela en place
    Concernant les 10% d’exploitation qui ne sont pas conforme, la législation prévoit une « prune ». Sans doute n’est elle pas assez dissuasive, comme dans l’affaire Cahuzac et de nombreuses « prunes » totalement sous dimensionnées pour nombre d’infraction lourdes qui pourraient concerner ceux qui font la loi.
    Vous (nous) êtes allé voté pour les députés qui votent ces lois

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  • Pascal // 05.04.2020 à 08h40

    Romain Dureau n’est pas seulement « Agroéconomiste » (qu’est ce que c’est ??). Il est aussi membre de LFI. https://lafranceinsoumise.fr/actualites/elections-europeennes/les-candidat%E2%8B%85e%E2%8B%85s-aux-elections-europeennes/romain-dureau-2/

    Son objectivité est donc sujette à Caution

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  • Claudezip12 // 05.04.2020 à 14h39

    Quel crédit porter a un chef d’État qui propose de construire la souveraineté de la FRANCE et de l’Europe!
    Tout faux et mensonger!
    La France n’a plus de souveraineté. Elle les perdues au profit de l’UE.il ose parler d’Europe alors qu’il s’agit d’une partie de l’Europe qui n’a aucune consistance juridique.
    Mais que fait elle des souveraineté confisquées ?
    Elle organise la concurence et le marché, c’est tout!
    Protection,environnement,sécurité,sante. ..ne sont pas dans les traités.
    L’OTAN assurerait notre défense mais il est totalement dans les mains des USA et n’est utilisé que dans leurs intérêts!
    Macron nous prend toujours et encore pour des debiles.
    On a perçu lors des débuts de la crise du covi19 comment jupiter fonctionne,comment aux commandes de l’économie depuis 6 ans au moins les destinées des français on été abandonnées à l’UE et au marché .
    Le point doit être fait a la fin de la pandémie!
    Nous verrons!

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