Source : Die Welt, Dirk Laabs, 25/06/2017

Seymour M. Hersh Source: Getty Images/Getty Images North America

Seymour Hersh et la question de ce qui est réellement arrivé à Khan Cheikhoun.

Mars 1968: civils vietnamiens apparemment assassinés par les troupes américaines à My Lai
Source: Getty Images

Le journaliste Seymour Hersh avait seulement 32 ans lorsqu’il est devenu une légende. Fin 1969, il a révélé que des soldats américains avaient massacré plus de 100 civils – y compris des femmes, des enfants et des hommes âgés – dans le petit village de My Lai, au Vietnam du Sud. Plusieurs informateurs avaient longtemps essayé sans succès de trouver un journaliste pour faire un rapport sur le massacre, qui avait effectivement eu lieu au début de 1968 dans une région connue sous le nom de « Pinkville ». (NdR : Lire ici, nous en reparlerons) Après que Hersh a publié son premier article sur My Lai, il a parlé avec l’un des protagonistes, qui s’est étonné que les médias soient restés silencieux depuis si longtemps. « Le mot de Pinkville a circulé parmi les GI pendant un an… Je ne cesserai jamais d’être étonné qu’il n’ait pas été écrit auparavant. » C’était une leçon cruciale pour Hersh.

D’énormes scandales, a-t-il appris, peuvent être largement connus au sein d’une institution comme l’armée américaine sans que le grand public n’en sache rien. Et parfois, les journalistes entendent parler de ces histoires mais ne donnent pas suite. Et de fait, Hersh a développé ce même leitmotiv au cours de toute sa carrière : écrire les articles que d’autres ne veulent pas écrire, lire ou croire. À ce jour, la plupart des travaux de Hersh se concentrent sur l’exagération et les abus du gouvernement américain dans le déploiement des puissantes agences de renseignement et de l’armée du pays – et comment ce pouvoir est souvent utilisé pour couvrir des scandales.

Le risque de tels scandales est toujours plus élevé en temps de guerre. Comme en Irak. Les États-Unis ont envahi le pays en 2003 à la recherche d’armes chimiques, qui, comme Washington l’avait préventivement annoncé à la communauté internationale, devaient certainement s’y être trouvées.

De la même manière qu’au Vietnam, les forces étatsuniennes ont commis des crimes de guerre en Irak. Dans la prison d’Abou Ghraib, située en périphérie de Bagdad, ils ont systématiquement torturé et maltraité leurs prisonniers, ajoutant l’humiliation de les prendre en photos nus et entravés.

Hersh fut encore le seul journaliste à traiter le scandale d’Abou Ghraib. Le gouvernement des États-Unis s’employait à dissimuler les faits, en tenant les documents, photos et autres preuves loin de l’opinion publique. Malgré cela, des sources ont fourni ces éléments à Hersh, violant ainsi les lois américaines en toute connaissance de cause.

Le journaliste Seymour Hersh, lauréat du prix Pulizer, ca. 1970s Source: picture alliance / Everett Colle/Copyright © CSU Archives/Everet

Maintenant âgé de 80 ans, Seymour Hersh s’est montré un journaliste quasi obsessionnel au cours de sa carrière, prouvant sa volonté de s’investir à fond pour dépasser les obstacles. Et il n’a guère fait preuve d’une propension à accepter les compromis – particularité qui ne lui a pas valu que des amis au sein des publications pour lesquelles il a travaillé, parmi lesquelles le New Yorker et le New York Times. Il a poussé plus d’un directeur de publication à bout. Ses articles sur le président Barack Obama sont tout aussi critiques que ceux qu’il écrivit sur Nixon, les Bush ou Clinton. Dans un article qu’il a publié il y a deux ans, il a mentionné que des membres de l’administration Obama étaient au courant du fait qu’Oussama ben Laden vivait sous la protection des services de renseignement pakistanais à Abbottābād, bien avant que ce dernier ne fût éliminé par un raid.

Cet article mena à une querelle entre Hersh et le rédacteur en chef du New Yorker et il fut finalement publié dans le réputé London Review of Books. Dans un autre article pour la même revue, il cita des extraits d’un rapport secret du Congrès, stipulant que la CIA, sous l’administration Obama, avait développé une filière secrète de contrebande, qui passait des armes de la Libye vers la Syrie, au bénéfice des milices opposées au régime de Bachar el-Assad. Hersh écrit que les entreprises couvertures qui faisaient tourner ce réseau de contrebande furent réutilisées par les services secrets turcs pour armer des milices islamistes en Syrie.

De la même manière, pendant toute sa carrière, Hersh a été vertement critiqué pour ses articles les plus récents sur la Syrie, sur Obama, et sur ben Laden. On a beaucoup dit de lui qu’il va trop loin, et s’appuie trop sur des sources anonymes. Mais, fondamentalement, nulle source travaillant pour un gouvernement ne peut révéler des informations classifiées sans prendre des risques considérables si son nom était divulgué. Ce point est tout aussi vrai en Allemagne.

Comme il l’a toujours fait, Hersh a fourni au journal Welt am Sonntag les identités de toutes les sources anonymes qu’il cite dans son article sur les frappes punitives de Trump envers la Syrie. Le journal a pu ainsi communiquer indépendamment avec la source centrale aux États-Unis.

Hersh a également proposé son article au London Review of Books. Les rédacteurs l’ont accepté, payé, et ont écrit un article vérifié en tous points, prêt à être publié, mais finalement ont décidé de ne pas le publier. La raison qu’ils ont donnée à Hersh est que le magazine deviendrait la proie de critiques, comme adoptant les vues des gouvernements syrien et russe quant aux bombardements du 4 avril sur Khan Cheikhoun. Hersh avait rencontré plusieurs fois Stefan Aust quand il était rédacteur au Spiegel et avait suivi sa carrière. Hersh, selon lui, voyait en Aust quelqu’un qui n’avait pas peur des conséquences de la publication d’articles qu’il savait vrais et étayés, une fois les faits vérifiés. Il était donc naturel de lui envoyer cet article pour qu’il le publie.

Cette situation, Seymour Hersh l’avait déjà connue auparavant. Au tout début de sa carrière, aucun journal n’avait accepté de publier l’article sur My Lai.

Ce qui est arrivé en Syrie de l’Ouest, le 4 avril 2017, quand Khan Cheikhoun a été bombardé, n’est toujours pas éclairci. Les événements sont toujours enveloppés par l’épais brouillard de la guerre.

Une alliance russo-syrienne se bat dans la région d’Idlib contre des groupes miliciens, dont certains sont djihadistes, et d’autres non. Toutes les parties ont un point commun dans cette guerre : elles rejettent toutes la démocratie, et considèrent les journalistes comme des ennemis, leur compliquant énormément la tâche pour rapporter librement ce qui se passe sur le champ de bataille.

De fait, il est déjà surprenant qu’à peine quelques heures après l’attaque sur Khan Cheikhoun les politiques, ainsi que la plupart des organes de presse, aient déjà établi une image aussi nette de ce qui était arrivé : que les forces d’Assad avaient attaqué la ville en usant du redoutable gaz sarin. La ville est contrôlée par Hay’at Tahrir al-Sham (HTS), une milice affiliée à al-Qaïda ; il est impossible de savoir précisément dans quelle mesure les gens peuvent se déplacer dans la région – y compris les médecins et membres d’organisations de secours syriennes – et dans quelle mesure ils peuvent témoigner sur les événements de guerre.

Dès les toutes premières entrevues filmées, présentées comme venant directement de Khan Cheikhoun, tous les témoins s’accordaient à déclarer que du gaz sarin avait été utilisé. Un médecin de la ville, cité à de multiples reprises pendant la journée, a pris le temps de faire un long enregistrement vidéo, de mener des interviews sur Skype, et, peu après l’attaque, de tweeter : « NOTRE HOPITAL EST REMPLI DE VICTIMES DE L’ATTAQUE AU GAZ SARIN DE CE JOUR. A QUICONQUE DEMANDE DES PREUVES, JE PEUX VOUS CONTACTER PAR APPEL VIDEO. »

En réalité, il est assez compliqué d’établir au premier abord si du sarin, un autre gaz toxique ou un agent chimique a été utilisé. Le premier journaliste d’un journal occidental à joindre la ville travaillait pour le British Guardian. Son article contenait plusieurs citations de personnes qui se présentaient comme témoins visuels : « Nous avons senti les odeurs à cinq cents mètres, » disait l’un des témoins, en parlant du gaz. Pourtant, le gaz sarin est inodore.

Pour lever les questions et contradictions sur cette affaire, une enquête indépendante doit être diligentée sur site. Si cela devait arriver, il serait tout à fait possible d’établir si du gaz sarin a été utilisé, mais un tel processus prend du temps dans une zone de guerre active comme Idlib. Pourtant, le 6 avril, au moment où les forces armées américaines lançaient une attaque de missiles de croisière contre l’aéroport syrien, aucun processus d’enquête indépendante n’avait même été commencé.

En bombardant l’aéroport syrien, Trump a donné le diapason sur la manière dont l’attaque sur Khan Cheikhoun serait interprétée en fin de compte, et les alliés occidentaux des États-Unis rejoignirent rapidement le point de vue du Président. La France publia un rapport confidentiel des services de renseignement, prétendant qu’il n’y avait aucun doute que les forces militaires d’Assad avaient déployé du sarin. Deux heure plus tôt, le président François Hollande avait déjà pris position. Lui et la chancelière allemande Angela Merkel avaient émis une déclaration commune au sujet du « massacre par armes chimiques », juste après les frappes de représailles américaines. « Le Président Assad porte l’entière responsabilité de ces événements, » dit la déclaration. « Son utilisation répétée d’armes chimiques… appelait à des sanctions. » Leur position était claire.

Et pourtant, il revient en fin de compte à une commission des Nations Unies de décider si l’attaque en Syrie doit être considérée comme un crime de guerre. La commission a été formée en 2011 pour enquêter sur la guerre en Syrie. La déclaration que cette commission a émise après l’attaque du 4 avril était prudemment rédigée et la commission ne s’est pas exprimée depuis.

Les membres de la commission d’enquête sur la République Arabe de Syrie, organisation indépendante basée à Genève, sont également au fait des complexités de la situation en zone de guerre. Analyser, comparer, vérifier et réfuter des déclarations, des données et des rapports, tout cela prend du temps.

C’est une autre organisation, pourtant, qui s’est avancée sous les projecteurs pour fournir les réponses que tout le monde attendait : l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OPCW), une organisation intergouvernementale financée par les signataires de la Convention sur les Armes Chimiques, qui travaille de conserve avec les Nations Unies. L’organisation est devenue plus prudente depuis que des rebelles syriens ont pris une de ses équipes en otage en 2014 ; si bien qu’après l’attaque, une équipe de l’OPCW s’est déplacée, non pas sur les lieux de l’attaque présumée, mais en Turquie, pays voisin de la Syrie. Les membres de l’équipe ont pu assister aux autopsies de trois victimes déclarées des attaques au gaz toxique. Une ONG avait livré les corps aux hôpitaux, ONG dont l’OPCW refuse de divulguer l’identité. Des prélèvements réalisés sur les corps ont été envoyés à deux laboratoires distincts, qui ont chacun confirmé les signes de présence de sarin ou de substances proches du sarin.

Cependant, dans les enquêtes criminelles, qui sont en tous points similaires au processus suivi par les Nations Unies pour déterminer l’occurrence d’un crime de guerre, c’est un principe fondamental que les preuves restent sous le contrôle des enquêteurs à chaque instant. Cela n’a pas été le cas. De fait, la commission des Nations Unies sur la Syrie ne prévoit pas de faire part de sa version des événements auprès de l’Assemblée générale avant le mois de septembre, après avoir investigué toutes les sources, en particulier sur site à Khan Cheikhoun. Extraire des éléments de vérité du brouillard de guerre prend du temps.

Mais le 4 avril, quand le président des États-Unis, en se réveillant, vit des photos de nourrissons morts et décida une réponse immédiate, les résultats définitifs d’une enquête soignée étaient aussi lointains que la paix en Syrie.

Interrogé pour savoir si les mensonges du gouvernement le mettaient toujours autant en colère qu’aux débuts de sa carrière, Hersh a répondu : « C’est plus encore que d’être énervé par le mensonge – c’est plutôt la frilosité de ceux d’entre nous qui travaillent pour la presse d’amener les gouvernants et gouvernantes du monde aux meilleurs standards possibles. Nous avons aujourd’hui un président américain qui débite mensonge sur mensonge sur les sujets les plus minimes, mais il doit apprendre qu’il ne peut pas mentir sur les renseignements exigés pour autoriser un acte de guerre. Il y en a dans l’administration Trump qui comprennent cela, et c’est pour cela que j’ai obtenu ces informations. Si cet article crée ne serait-ce que quelques instants de regrets à la Maison-Blanche, il aura déjà été d’une très grande utilité. »

Source : Die Welt, Dirk Laabs, 25/06/2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

6 réponses à Le brouillard de la guerre, par Dirk Laabs

  1. Fritz Le 29 juin 2017 à 06h40
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    “Hersh a développé ce même leitmotiv au cours de toute sa carrière : écrire les articles que d’autres ne veulent pas écrire, lire ou croire” (Dirk Laabs).

    Jadis, on appelait ce genre de personne un journaliste. Maintenant : un conspirationniste.


  2. Duracuir Le 29 juin 2017 à 08h20
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    CNN , le Washington Post et le NYT qui critiquent Hersh pour utiliser des sources anonymes.
    Grandiose, absolument grandiose.
    Cette tartuferie typique du puritanisme fondateur des USA n’a pas de limite… comme la c… humaine.


  3. Louis Robert Le 29 juin 2017 à 12h06
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    Hersh nous donne aujourd’hui la mesure de la dégénérescence médiatique occidentale. Quel coup de pied au … !!!


  4. EAUX TROUBLES Le 29 juin 2017 à 13h24
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    pour compléter l’article :

    Censure et vertu-Système contre Seymour Hersh

    http://www.dedefensa.org/article/censure-et-vertu-systeme-contre-seymour-hersh


    • Dominique Le 30 juin 2017 à 12h20
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      Ouvrir un onglet sur un traducteur en ligne, et y copier-coller les passage non traduits, ça vaut le coup.


  5. fanfan Le 02 juillet 2017 à 17h44
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    Ici une traduction en français de l’article de Hersh paru sur Die Welt sous le titre Trump‘s Red Line
    http://www.entelekheia.fr/ligne-rouge-de-trump/


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