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13.décembre.201613.12.2016 // Les Crises

« Les États-Unis dans le monde » : 3 questions à Célia Belin et Frédéric Charillon, par Pascal Boniface

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Source : Le blog Mediapart, Pascal Boniface, 01-12-2016

Célia Belin, docteure en science politique de l’Université Panthéon-Assas, est chargée de mission États-Unis/relations transatlantiques au CAPS. Frédéric Charillon est professeur des Universités en science politique à l’Université d’Auvergne, notamment. Ils répondent à mes questions à l’occasion de l’ouvrage “Les États-Unis dans le monde”, paru aux Éditions CNRS.

Vous évoquez une opposition entre « Amérique forteresse » et « Amérique flambeau ». Quels en sont les termes et les enjeux ?

Au-delà des joutes verbales et des guerres de twitter, ce qui s’est joué dans l’élection présidentielle américaine de 2016, est le positionnement de l’Amérique sur la scène internationale. Hillary Clinton et Donald Trump offraient aux électeurs une véritable alternative entre deux approches diamétralement opposées de la relation des États-Unis au reste du monde.

La candidate démocrate, proche de l’establishment, a clamé son attachement au rôle des États-Unis comme garant de l’ordre libéral international mis en place à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Perçue comme interventionniste, notamment à cause de ses positions en faveur de la guerre en Irak et en Libye, Hillary Clinton croit en l’exceptionnalisme américain et considère que les États-Unis, superpuissance indispensable, ne doivent pas se soustraire à leurs responsabilités internationales. Elle s’inscrit ainsi dans la pensée internationaliste encore dominante à Washington, incarnée par des intellectuels tels que Robert Kagan, auteur de The World America Made, ou Bruce Jones, auteur de Still Ours to Lead, pour qui l’Amérique, flambeau du monde libre, aurait encore vocation à guider les nations alliées hors des ténèbres, quitte à entretenir un réseau d’alliances en Europe, en Asie et au Moyen-Orient, encombrant mais rémunérateur.

À l’inverse, Donald Trump a remis en cause la légitimité de cette vision dominante, en développant une approche de tendance « jacksonienne », du nom du président Andrew Jackson, décrit par Walter Russell Mead comme un mélange d’isolationnisme, nationalisme et unilatéralisme. Donald Trump juge que les alliés de l’Amérique bénéficient des garanties de sécurité de la première puissance mondiale, sans assurer l’effort nécessaire à leur propre sécurité. Le candidat républicain, devenu président-élu, perçoit les relations internationales comme un jeu à somme nulle dans lequel les États-Unis doivent défendre leurs intérêts au sens strict. Dans le même temps, D. Trump cultive une vision obsidionale des États-Unis, qui seraient envahis de toute part, par les immigrés mexicains comme par les musulmans, auxquels il faut interdire l’accès « tant que l’on ne se sait pas ce qu’il se passe ». C’est cette Amérique forteresse avec laquelle le monde devra désormais composer.

Barack Obama a-t-il su adapter le leadership américain au monde post-américain ?

Dès le début de son premier mandat, le président Obama a eu l’ambition de remettre en adéquation la politique étrangère des États-Unis avec les moyens réels du pays et les évolutions géopolitiques.

Le président a d’abord axé son effort sur une stratégie du « retranchement stratégique », incarnée par le retrait d’Irak, la réduction des dépenses militaires, le passage d’une stratégie de contre-insurrection à une stratégie de contre-terrorisme, un usage accru des moyens de la guerre furtive (drones, surveillance, forces spéciales) pour gérer l’instabilité sans procéder à des changements de régime.

Parallèlement, Barack Obama a voulu miser sur de nouvelles formes de leadership, selon la logique du smart power, qui combine hard et soft power dans l’objectif que l’Amérique ne fasse plus un usage systématique et coûteux de la force brute. Le pivot vers l’Asie, le leading from behind en Libye, les négociations commerciales avec l’Asie ou l’Europe et les sanctions économiques à l’encontre de l’Iran et de la Russie sont autant de modalités différentes de ce smart power, avec des succès variables.

Enfin, il a choisi de faire évoluer certains blocages historiques, en ouvrant la possibilité d’une relation pragmatique avec Cuba, le Vietnam ou encore la Birmanie. Si l’accord sur le nucléaire iranien a fait tomber l’un des plus gros tabous de la politique étrangère américaine, il est fragilisé par le retour au pouvoir du camp républicain, qui ne croit pas en son efficacité.

Le président Obama a donc fait fortement évoluer la posture américaine dans le monde. Pour certains, il l’a rationnalisée et renforcée afin de mieux appréhender les défis futurs, mais, pour d’autres, il a aussi contribué à accélérer le passage au « monde post-américain », notamment en créant une impression de vide de pouvoir, par exemple en Syrie, et en favorisant l’affirmation de la Russie et de la Chine. Le débat reste ouvert.

Vous évoquez une position insolite pour les États-Unis : celle d’avoir comme priorité extérieure l’ensemble du système international. Pouvez-vous développer ?

Contrairement à la plupart des puissances qui organisent leurs priorités de politique étrangère autour de deux ou trois cercles d’intérêt (généralement l’environnement stratégique régional, la relation avec les puissances globales, et éventuellement des régions plus lointaines avec lesquelles des liens historiques existent), les États-Unis ont le monde entier pour priorité. D’abord parce qu’ils en ont les moyens : c’est la première puissance mondiale, avec un niveau de dépenses militaires qui continue d’approcher 40% du total de la planète. Ensuite parce qu’ils se considèrent comme une nation exceptionnelle, indispensable, dont dépend la sécurité internationale. Enfin parce qu’il est exact que leurs intérêts politiques et économiques sont globaux.

Dans ces conditions, la priorité n’est pas dictée par la géographie, mais plutôt par l’actualité. Toute crise de nature à remettre en question le système international et les valeurs sur lesquelles repose la suprématie américaine (libre échange, stabilité de partenaires clefs), où qu’elle se situe, devient une priorité. C’est naturellement le cas de beaucoup de pays du monde, à cette différence que seuls les États-Unis ont le réseau diplomatique, l’influence politique et la capacité de projection militaire pour intervenir seuls si besoin à l’échelle universelle.

Un mot enfin sur cette préoccupation typiquement américaine pour le « système international ». Depuis l’époque bipolaire, la question de la structure du système international (est-il devenu unipolaire ? – ce que personne ne soutiendrait plus aujourd’hui – est-il multipolaire ? Apolaire ?) est omniprésente dans le débat intellectuel aux États-Unis. Cette préoccupation existe certes également en Russie et de façon croissante en Chine, mais plutôt sur une tonalité critique, pour contester les équilibres actuels de ce système. Nulle-part autant qu’aux Etats-Unis, elle n’est abordée avec autant de conservatisme. Conservatisme, parce que la question est de savoir si, après, un XXe siècle « américain », le XXIe le sera également. En d’autres termes, il y a aux États-Unis, à juste titre, le sentiment que le pays a réussi à constituer un système international globalement conforme à ses intérêts. Et de façon très singulière, ce système, en soi, et sa préservation (ou son évolution dans le maintien des équilibres) constituent un enjeu de politique étrangère fort.

Source : Le blog Mediapart, Pascal Boniface, 01-12-2016

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Commentaire recommandé

Catalina // 13.12.2016 à 10h37

“’Amérique, flambeau du monde libre, aurait encore vocation à guider les nations alliées hors des ténèbres, ”
Allez là, j’éclate de rire, c’est tout le contraire : ’Amérique, flambeau du monde libre, aurait encore vocation à guider les nations alliées dans les ténèbres, où elle vole allégrement pétrole, gaz, blé, mais, terres cultivables, et impose une privatisation de l’eau ,etc etc etc etc
Jamais le monde n’aura connu gouvernement si pervers et meurtrier que les usa.

14 réactions et commentaires

  • Pascalcs // 13.12.2016 à 02h16

    Dire qu’Hillary est un défenseur de l’exceptionalisme américain revient à la ranger aux côtés des Neocons, ceux là même qui dictent la politique étrangère US depuis des années et qui font du monde ce qu’il aujourd’hui, ce que Chris Hedges et d’autres décrivent comme la période la plus dangereuse pour l’humanité.
    Par ailleurs, écrire : “les États-Unis ont le monde entier pour priorité. D’abord parce qu’ils en ont les moyens” , c’est ignorer que dans quelques jours, la dette du seul État US va franchir la limite symbolique des 20 000 milliards de $. Ces moyens n’existent que sur le papier auquel ne plus croire déclenchera une pluie de missiles de croisière.

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    • Ovuef2r // 13.12.2016 à 06h34

      Pourriez vous develloper, s’il vous plaît, pourquoi la perte de confiance dans le US$ ( “leur monnaie, le problème des autres” ), déjà amorcé si on regarde la multiplication des échanges hors lui (le $) entre pays consentants, enclencherait une pluie de missiles ballistiques intercontinentaux ?
      Et, éventuellement, en quoi, à vos yeux, Hillary ne serait pas alliée du clan des neo-cons dans sa politique extérieure ?
      Merci.

        +3

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      • somebulle // 13.12.2016 à 07h58

        Regarder le petit encart à droite de la page, http://prochetmoyen-orient.ch/, intitulé ”semaine au coeur”.
        un début de réponse peut être. …..

          +4

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      • pascalcs // 13.12.2016 à 12h34

        Aux amis qui me demandent sur quoi repose la puissance US, je réponds souvent 3 choses, la Navy, Hollywood et le $. Enlevez un des 3 et le pays ne sera plus jamais ce qu’il est.
        La perte de confiance dans le $ est encore très relative. Regardez le $ à la moindre crise. Des alternatives parallèles au $ existent ici et là mais restent insignifiantes en regard de la volumétrie mondiale des échanges, surtout sur les produits “stratégiques”, commodités énergétiques, agricoles ou…bancaires. Qui défie le système $ s’expose au changement de régime (Libye ou Irak) immédiat (pays faible) ou induit (pays un peu trop gros à l’abri des Tomahawks- BRICS). Qu’ils s’appellent D. Rousseff, V. Poutine, Xi JinPing, leur volonté de by-passer le $ leur en coûtera. Sur Dilma il y a dejà une coche, Poutine est bien dans le viseur, Xi va sentir de plus en plus la pression. Le mode de vie et la puissance US dépendent du $ dominant et peu importe le nombre de morts qu’il faudra pour le sauver.

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  • Kesse // 13.12.2016 à 05h17

    Une vision tres generale dans cet article … tres appreciable … mais je regrette que ne soit pas aborde les consequences pratique des grandes politiques mise en place, qiui devraient etre analyser en relation avec les enjeux reelles des multinationales qui decident pour partie des politiques nternationales.

    Cet aspect qui explique le comportement des etats-unis par des interets economiques particuliers sans relation directe avec les interets de la population americaine ou au sens large de l’idee d’imperialisme americain n’est pas du tout aborde ou seulement subodore dans une description tres imparfaite de ce que serait un interet global americain.

    Je ne pense pas que cet interet globale americains existe. Il ya toujours derriere des interets capitalistes particuliers et qui explique pour partie la dissension entre la CIA et le gouvernement Trump qu’il serait difficile de taxer de pacifisme.

    A quand un article sur ce sujet difficile? (Je ne parle meme pas de la mauvaise foi de l’establishment de la presse sur cette question)

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    • BEOTIEN // 15.12.2016 à 03h52

      Si on veut bien se souvenir que 62 individus détiennent la moitié de la richesse planétaire, que beaucoup sont américains,
      et que peu d’entre eux partagent le souhait de Warren Buffet de mieux partager leurs revenus… “l’intérêt global” vous est-il plus clair ?

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  • LBSSO // 13.12.2016 à 07h27

    « Amérique forteresse »

    L’histoire militaire le montre : le problème des forteresses n’est ,très souvent, qu’ une question de sursis.

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  • Catalina // 13.12.2016 à 10h31

    “La candidate démocrate, proche de l’establishment, a clamé son attachement au rôle des États-Unis comme garant de l’ordre libéral international” bel exemple de novlangue, les usa ne respectent pas le droit international, comme donc pourraient-ils en être les garants ????
    et n’ont jamais apporté l’ordre, ils n’ont fait que piller, détruire, et laisser des pays qui n’étaient pas parfaits comme le notre, dans un désert de morts, de destructions et de souffrances.

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  • Catalina // 13.12.2016 à 10h37

    “’Amérique, flambeau du monde libre, aurait encore vocation à guider les nations alliées hors des ténèbres, ”
    Allez là, j’éclate de rire, c’est tout le contraire : ’Amérique, flambeau du monde libre, aurait encore vocation à guider les nations alliées dans les ténèbres, où elle vole allégrement pétrole, gaz, blé, mais, terres cultivables, et impose une privatisation de l’eau ,etc etc etc etc
    Jamais le monde n’aura connu gouvernement si pervers et meurtrier que les usa.

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  • Catalina // 13.12.2016 à 10h43

    “seuls les États-Unis ont le réseau diplomatique, l’influence politique et la capacité de projection militaire pour intervenir seuls si besoin à l’échelle universelle.”
    Diplomatie ?
    Ah ? depuis quand ?
    influence politique, ouias influence des banques et multinationales serait plus juste (et sorros, on n’en parle ?)

    capacité de projection militaire, oui, peut-être mais ça c’était avant. l’Auteur est-i parti en vacances sur Mars les deux dernières années ? les usa sont ruinés d’où le reset qu’ils appellent de tous leurs voeux afin de cacher leur dette incommensurable.

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  • Krystyna Hawrot // 13.12.2016 à 23h12

    Il y a un impensé dans cet article, énorme comme un éléphant assis au milieu du salon: l’Ukraine. Les auteurs de l’article ne parlent pas de du coup américain en Ukraine parce qu’ils ont peur de voir leur subventions coupées? Je rappelle que la dernière fois que j’ai voulu parler de l’Ukraine à une réunion des syndicats CES-GUE/NGL au Parlement Européen on m’a … coupé le micro!

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    • BEOTIEN // 15.12.2016 à 03h56

      Sans vouloir minimiser (notamment le risque d’enchainement calamiteux)… épiphénomène au sein du “grand jeu”.

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  • Bigtof // 14.12.2016 à 06h06

    Comment peut-on écrire ceci à propos d’Obama : pour gérer l’instabilité sans procéder à des changements de régime ?
    Obama aurait voulu éviter les regime change ? Ukraine, Lybie, Syrie, Bresil… C’était quoi, alors ?

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