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23.mars.201823.3.2018 // Les Crises

[Affaire Skripal] Interviews des scientifiques créateurs du poison “Novitchok”

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Nous vous proposons aujourd’hui ce billet exceptionnel, afin de mieux comprendre les enjeux scientifiques autour du désormais fameux poison “Novitchok”.

La communauté de ce site (que je remercie beaucoup) s’est mobilisée pour rechercher, traduire et vous présenter les interviews les plus importantes des plus grands scientifiques spécialistes de ce poison, données à la presse anglaise et russe.

Leurs visions ne concordent pas, mais elles enrichissent utilement le débat.

La première est importante, car elle illustre la mauvaise information que donnent certains de nos grands médias – nous développons ceci dans un autre billet.

Plan du billet :

« Les Britanniques ont pu empoisonner Skripal » Interview de RIA Novosti avec le professeur Léonid Rink

Source : RIA Novosti, Léonid Rink, 20 mars 2018

Les autorités britanniques affirment qu’une arme chimique a été utilisée contre l’ex-agent du GRU (Direction Générale du Renseignement, service de renseignement militaire de Russie, NdT) Sergey Skripal et sa fille, et accusent directement la Russie. Le professeur Léonid Rink, docteur en chimie, faisait partie du groupe de concepteurs du système d’agents toxiques qui reçut, en Occident, le nom de “Novitchok” (“Petit nouveau” en russe). Dans une interview exclusive pour RIA Novosti le professeur Rink explique pourquoi il est absurde de parler de formule du “Novitchok”, comment cette technologie est devenue accessible et ouverte à tous et pourquoi Londres refuse de fournir à Moscou des échantillons de “l’affaire Skripal”.

— Étiez-vous impliqué dans la conception de ce que les autorités britanniques nomment le “Novitchok” ?

— Oui. Cela a servi de base à ma thèse de doctorat. Je travaillais alors à Chikhany (ville proche de la frontière ouest du Kazakhstan, NdT) dans une antenne du GosNIIOKHT (Institut d’Etat de recherche scientifique en chimie organique et technologie qui s’occupait du développement de l’armement chimique à l’ère soviétique, NDLR) en tant que chercheur principal et chef de laboratoire.

En tout, j’ai travaillé là-bas 27 ans, jusqu’au début des années 90. Plus tard, je me suis occupé uniquement de projets biochimiques civils. Le projet “Novitchok” a mobilisé un groupe conséquent de spécialistes en technologie, toxicologie, biochimie, à Chikhany et à Moscou. Il fallait synthétiser un prototype, ensuite satisfaire une dizaine de milliers de conditions, afin que le dispositif soit efficace et fiable pour tout type d’utilisation. Et en fin de compte, nous avons obtenu de très bons résultats.

D’ailleurs, en Union Soviétique et en Russie, il n’existait pas de programme de conception d’arme chimique qui s’appelait “Novitchok” [NdR : “Nouveau venu”]. Des programmes de développement de munitions chimiques existaient bien, mais pas sous ce nom. Dès qu’un programme s’achevait, on le passait aux militaires qui lui donnaient un nom. Ce nom pouvait être n’importe lequel.

Entre autres, il y avait un registre avec le terme “Novitchok“. Il comprenait divers systèmes de combat utilisant des formules et des mécanismes d’action différents, répertoriés par des numéros, par exemple: “Novitchok-1“, “Novitchok-2“, “Novitchok-3“. C’est-à-dire qu’il n’existait pas de substance distincte dénommée “Novitchok“. Comme il n’existait pas de projet de conception portant ce nom. C’est plutôt un système de codification et d’enregistrement. Il est absurde de parler de formule du “Novitchok” et de projet dénommé ainsi.

— Les médias occidentaux désignent le chimiste Vil Marzayanov, qui a immigré aux États-Unis, comme le concepteur de cette arme. A-t-il participé à sa mise au point ?

— Non, et, d’ailleurs, lui même l’écrit en toute honnêteté. Il était juste chromatographiste (chimiste qui s’occupe de la séparation et de l’analyse de différents mélanges – NDLR). Il n’avait même rien à voir avec les travaux analytiques dans ce domaine. Mais il dirigeait le service de lutte contre les services de renseignements techniques étrangers, il protégeait nos études, et c’est pour cela qu’il avait tous les accès. Il ne participait pas aux discussions sur les systèmes en projet, et n’avait rien à voir avec leur conception. Malgré tout, dans la mesure où les scientifiques parlent de tout entre eux, il était au courant.

Militaires lors de l’enquête sur l’affaire de l’empoisonnement de l’ex-espion Skripal
© AP Photo / PA/Andrew Matthews

Mirzayanov était le directeur scientifique de certains de nos chromatographistes à Chikhany, c’est pourquoi il venait parfois chez nous à la maison, nous faisions du ski ensemble et nous nous sommes liés d’amitié. Qu’on l’ait laissé sortir du pays et qu’il ait alors commencé à divulguer les secrets qu’il connaissait, c’est la faute de ceux qui l’ont laissé partir.

— Le gouvernement britannique accuse la Russie…

— La Russie n’a aucun mobile, c’est évident. D’une part, monsieur Skripal a été littéralement “essoré” par les deux parties, c’est-à-dire qu’il a livré aux Russes tous ses contacts anglais, et aux Anglais tout ce qu’il savait en URSS. Il ne présentait aucun intérêt pour Moscou. D’autre part, c’est un moment vraiment très malvenu pour la Russie. À quelques jours des élections, et peu avant le Championnat du monde de football.

De plus, étant donné que tous les acteurs de cet incident sont encore en vie, il est difficile de croire que les Russes sont impliqués : une telle incompétence de la part des prétendus agents est tout simplement risible et inacceptable. Et, le plus important, même le plus incompétent des agents russes n’ira pas utiliser le seul poison d’origine russe avec un nom russe, de surcroit. Il y a plein d’autres produits bien plus adaptés pour ça. Tirer sur un homme inutile avec une fusée surpuissante, et en plus le rater, c’est le summum de la bêtise.

— Le journal The Telegraph, se référant à des sources dans les services secrets britanniques écrit que les affaires de la fille de Skripal auraient été empoisonnées déjà à Moscou.

— C’est absolument n’importe quoi ! Ce que l’on écrit sur le transport de l’échantillon dans la valise de la fille est une ânerie totale, car dans ce cas, elle ne serait même pas arrivée jusqu’à Londres.

— C’est-à-dire que l’effet est immédiat ?

— Oui, il ne s’agit pas d’un produit à action cumulative, c’est un poison ordinaire.

— Est-il possible d’identifier de quel produit il s’agit ?

— Bien sûr, tout peut être identifié. Et il est absolument certain que ce genre de spécialistes existe en Grande-Bretagne. Ce sont justement eux, selon moi, qui auraient pu traiter les affaires de Skripal et de sa fille.
Ou bien certaines choses au cimetière. Naturellement, on devait savoir là-bas que ces jours-ci Skripal irait au cimetière. Cela aurait facilement pu être fait par les Britanniques eux-mêmes.

Membres de forces de l’ordre britanniques durant l’enquête sur l’affaire de l’empoisonnement de l’ex-espion Skripal

— Ont-ils accès à cette technologie ?

— Évidemment. Elle est facilement accessible à des professionnels ! Pour n’importe quel pays qui possède des armes de destruction massive, pour la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Chine et tous les pays développés qui ont un minimum de “chimie”, créer une telle arme ne pose aucun problème ! Pourquoi les Britanniques ne donnent-ils pas un échantillon à Moscou ? Parce que malgré tous les efforts des spécialistes, la technologie sera toujours un peu différente. C’est une sorte de “signature”. On verra tout de suite qu’il ne s’agit pas de technologie russe. Certes, les taux de concentration des composants peuvent être extrêmement faibles et les composants légers, qui sont nombreux, se sont probablement déjà volatilisés. Ils ne pouvaient pas connaître toutes les finesses du système, la teneur de nombreux composants.

Cela même Vil Mirzayanov ne pouvait pas le savoir. C’est pour cela qu’un échantillon de Salisbury – c’est comme une empreinte digitale pour un criminaliste. On peut tout de suite dire que ça n’a pas été “cuisiné” en Russie.

— Pourquoi les Britanniques ne donnent-ils pas un échantillon à Moscou ? Parce que malgré tous les efforts des spécialistes, la technologie sera toujours un peu différente.

— C’est une sorte de “signature”. On verra tout de suite qu’il ne s’agit pas de technologie russe. Certes, les taux de concentration des composants peuvent être extrêmement faibles et les composants légers, qui sont nombreux, se sont probablement déjà volatilisés. Ils ne pouvaient pas connaître toutes les finesses du système, la teneur de nombreux composants. Cela même Vil Mirzayanov ne pouvait pas le savoir. C’est pour cela qu’un échantillon de Salisbury – c’est comme une empreinte digitale pour un criminaliste. On peut tout de suite dire que ça n’a pas été “cuisiné” en Russie.

Pour le moment, tout le monde est en vie. Cela veut dire que soit ce n’est pas notre système, soit il a été mal préparé ou sa mise en application bâclée. Ou alors, les Anglais ont utilisé un antidote juste après l’empoisonnement, mais pour cela, il fallait savoir exactement avec quoi on empoisonne.

Vil Mirzayanov © REUTERS / Hussein al Waaile

— Cette technologie est-elle à la portée d’une grosse société chimique privée ?

Bien sûr, n’importe quelle société pharmaceutique ou chimique est capable de le faire dans ses laboratoires. Mais reproduire la formulation exacte, il y a peu de chances que quelqu’un y arrive.

—De quelle façon a-t-elle cessé d’être secrète ?

— Et bien, c’est grâce aux efforts de Vil Sultanovich (Mirzayanov, NdR) ! Il a rendu publiques toutes les formules. Il y a aussi quelques personnes, connaissant cette technologie, qui ont quitté la Russie dans les années 90. J’en connais cinq. Ces autorisations de sortie du territoire, comment dire, nous ont pas mal interpelés dans notre institut.

— Si cette technologie est maintenant publique, pourquoi Londres a-t-il eu besoin d’affirmer publiquement qu’il s’agit précisément du “Novitchok” ?

— Parce qu’à lui seul, ce nom mène à la Russie, plus exactement à l’URSS. Pour un spécialiste, l’implication de Moscou sur cette base est absurde, mais cela peut avoir un impact sur l’habitant occidental moyen, et c’est le but.

Source : RIA Novosti, Léonid Rink, 20 mars 2018

Vil Mirzayanov a travaillé sur le Novitchok, avant de partir vivre aux États-Unis dans les années 1990 ; il a publié un livre donnant la formule de ce poison. C’est un militant anti-Poutine très engagé.

“Seul Moscou pouvait mener l’attaque de Salisbury”, dit Vil Mirzayanov, le scientifique russe qui a averti le monde sur l’agent neurotoxique sans remède

Source : Telegraph, Rob Crilly, 13-03-2018

L’ancien agent double russe et sa fille empoisonnés par un agent neurotoxique mortel mourront ou seront paralysés par leur exposition à Novichok, selon le lanceur d’alerte qui a alerté le monde sur le programme secret d’armes chimiques de la Russie.

Vil Mirzayanov, un chimiste qui a travaillé au cœur du programme soviétique, a déclaré que la Russie était le seul pays capable de produire et de déployer un agent neurotoxique aussi puissant, et il a averti que beaucoup plus de gens pourraient tomber malades

“Il est au moins 10 fois plus puissant que n’importe quel agent neurotoxique connu. De plus, c’est pratiquement incurable”, a-t-il déclaré à son domicile du New Jersey lundi soir.

“Ces gens sont foutus – l’homme et sa fille. Même s’ils survivent, ils ne s’en remettront pas. Voilà les terribles dommages qu’il cause.

“Je crains que beaucoup d’autres personnes aient été exposées.”

Le Dr Vil Mirzayanov a pour la première fois alerté le monde sur le danger des agents neurotoxiques Novichok en 1992. CREDIT : ROB CRILLY Il a ajouté qu’il croyait que le poison utilisé dans l’attaque de Salisbury aurait été fabriqué en Russie comme deux composants inoffensifs. Ils auraient été introduits au Royaume-Uni, puis combinés à l’intérieur d’un minuscule aérosol facilement dissimulé qui pourrait être utilisé pour envoyer une dose mortelle et une “démonstration délibérée” aux ennemis de Moscou dans le monde entier.

Il a parlé des heures après que Theresa May a donné à Vladimir Poutine jusqu’à la fin de mardi pour expliquer l’utilisation de Novichok sous peine de représailles. Sergei Skripal et sa fille Yulia sont hospitalisés dans un état critique depuis qu’ils ont été trouvés inconscients sur un banc à l’extérieur d’un centre commercial le 4 mars. Mme May a déclaré que soit la Russie a mené l’attaque, soit elle a perdu le contrôle de son agent neurotoxique.

Le Dr Mirzayanov a déclaré que même l’existence du Novichok, sans parler de ses formules, avait été un secret soigneusement gardé, rendant “impensable” qu’un autre pays ou un groupe terroriste ait été autorisé à y avoir accès ou à aider à sa fabrication.

Seule la Russie pourrait faire ça”, a-t-il dit. “Ils ne le donneraient jamais.”

Le scientifique russe, qui a fui son pays natal en 1995 et qui vit maintenant dans le New Jersey, a révélé l’existence de la famille Novichok d’agents neurotoxiques en 1992, mais a déclaré qu’elle était encore si peu comprise qu’elle n’avait jamais été interdite par la Convention sur les armes chimiques. Et elle n’a jamais été déclarée par la Russie. Cela le rendait parfait pour les assassinats, a-t-il dit, car les forces de sécurité russes estimaient qu’il n’était pas possible de remonter jusqu’à Moscou. C’est la première fois qu’il a été utilisé, selon le Dr Mirzayanov, qui a ajouté qu’il a très probablement servi comme arme sous forme de spray.

“Il peut être administré de plusieurs façons, mais il a très probablement été administré dans une bombe aérosol “, a-t-il dit. “Ça peut être petit, juste 10 grammes, c’est beaucoup. En été, deux grammes suffiraient à tuer 500 personnes.”

Il est presque certain qu’il aurait été fabriqué en Russie, a-t-il ajouté. “Ils peuvent en expédier n’importe où par la valise diplomatique”, a-t-il dit.

Pendant 26 ans, le Dr Mirzayanov a travaillé pour GOSNIIOKhT (l’Institut d’État de recherche scientifique sur la chimie et la technologie organiques, mieux connu en russe sous le nom de “Goodnight”), le premier centre militaire de l’Union soviétique pour la production d’armes chimiques.

Il dirigeait une unité de contre-espionnage qui surveillait la zone environnante pour s’assurer que Novichok – le Russe pour “nouveau venu” – ou d’autres agents neurotoxiques ne se répandaient pas là où ils pouvaient être détectés et analysés par des espions étrangers. Il a rendu public le programme en 1992 après avoir découvert des niveaux effrayants de produits chimiques à l’extérieur de l’installation. Le Dr Mirzayanov a été licencié et arrêté pour trahison. Le procès subséquent s’est interrompu, mais pas avant qu’il ait réussi à copier 60 documents secrets présentés en preuve. Ils ont formé la base d’un livre détaillant le programme secret de la Russie écrit après qu’il eut été autorisé à quitter le pays. Il vit depuis dans le New Jersey, où il a pris un poste à l’Université Rutgers.

Il n’avait aucune idée que son ancienne vie était sur le point de faire intrusion lorsqu’il a lu appris par la presse l’empoisonnement apparent d’un ancien espion russe à Salisbury la semaine dernière. “Je n’ai jamais, jamais supposé qu’ils utiliseraient le Novichok,” dit-il. Au lieu de cela, il a supposé qu’il s’agissait du VX – comme celui utilisé par les Nord-Coréens pour tuer le demi-frère de Kim Jung-un en Malaisie. “Je pensais qu’il n’était pas nécessaire de l’utiliser. C’est plus brutal, plus douloureux”, dit-il.

“Mais qu’est-ce qui pourrait être si important pour qu’on utilise quelque chose d’aussi terrible ?

“C’était une démonstration délibérée par Vladimir Poutine de son pouvoir contre ses ennemis. C’était une manifestation effrontée et délibérée.”

L’agent provoque des vomissements et des convulsions lorsque le système nerveux central lâche, a-t-il dit. Il a été développé dans le cadre de la quête permanente de l’Union soviétique pour affiner son arsenal d’armes chimiques, alors que les scientifiques essayaient de trouver des variantes avec une stabilité améliorée, des taux de réaction et la capacité de pénétrer la peau. Jerry Smith, ancien inspecteur des armes chimiques de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, a déclaré que l’agent Novichok est ” très persistant ” et pourrait s’attarder pendant une ” durée raisonnable “. Il a déclaré à l’émission Today de la BBC Radio 4 : “Pour être honnête, il y a très peu de connaissances sur ces agents dans les sources d’information libres d’accès. Il y a en gros six ou sept éléments que le dénonciateur a divulgués dans certains détails peu importants disons, et non pas une énorme quantité de détails.

“Mais nous savons qu’ils peuvent être comme vous mentionnez binaires, nous savons qu’ils peuvent être très persistants.

“En fait, il peut s’agir de poussière micropulvérisée, donc on les appelle des agents poudreux plutôt qu’un liquide, de sorte qu’ils peuvent rester sur les surfaces pendant une durée considérable”.

Mr Smith also suggested the agent could have been made by other “advanced countries”.

M. Smith a également suggéré que l’agent aurait pu être fabriqué par d’autres “pays avancés”.

“Je suppose que l’enquête a trouvé des indices particuliers pour que le premier ministre porte une accusation qui a en fait désigné un pays, parce que la technologie est certainement là pour les pays avancés, d’autres pays, pour le fabriquer “, a-t-il dit.

 

Source : Telegraph, Rob Crilly, 13-03-2018


Vil Mirzayanov : “Il fallait priver la Russie de son secret pour toujours”

Interview de Vil Mirzayanov, l’un des concepteurs du poison secret “Novitchok”

Source : Novaya Gazeta, Pavel Kanygin, 19-03-2018

Vil Mirzayanov en ligne avec le correspondant Pavel Kanygin. Capture d’écran Skype

Au niveau officiel on a commencé à parler du “Novitchok” seulement après l’empoisonnement en Angleterre de l’ex-colonel de la Direction Générale du Renseignement et de sa fille. Le 12 mars, le premier ministre Theresa May a mentionné cette dénomination et déclaré que cette substance, le plus vraisemblablement, était d’origine russe. Vil Mirzayanov en était l’un des concepteurs.

Nous avons discuté par Skype avec l’ancien collaborateur de l’Institut d’État de recherche en chimie organique et technologie,(GNIIOKhT), soumis au secret défense à l’époque de l’URSS. Âgé de 83 ans, Mirzayanov vit dans le New Jersey non loin de New York. Le chimiste a déménagé aux USA en 1995 dans le cadre d’un programme de reclassement des anciens scientifiques soviétiques qui avaient travaillé dans le développement des armes de destruction massive.

Au début des années 1990 Mirzayanov a rejoint une équipe de savants, qui travaillait à un poison neuro-paralysant, d’un pouvoir supérieur à celui des autres substances toxiques connues à cette époque (KhOV). La conception et les essais se sont poursuivis jusqu’à la fin des années 80, dans trois centres du GNIOKhT: à Moscou, Chaussée des Enthousiastes, à l’antenne de l’institut à Chikhany, dans la région de Saratov et au polygone Noukous en Ouzbékistan. On a attribué le nom de “Novitchok” à cette substance. Selon le scientifique, la dose mortelle de poison est de 0,01 mg par kilogramme de poids corporel et provoque une paralysie du système respiratoire, ralentit le rythme cardiaque et conduit à la mort en quelques minutes. À la fin des années 80, lorsque le “Novitchok” a été réceptionné pour un usage opérationnel par l’armée soviétique, le GNIOKhT a reçu le prix Lénine, dit le scientifique.

Le projet est resté secret et après la chute de l’URSS, même l’appellation de la substance était tenue secrète. Ce n’est qu’en 1992 qu’il a été révélé par l’article de Mirzayanov dans le journal “Les Nouvelles de Moscou” (Moskovskié Novosti). Dans cet article, le chimiste critiquait le gouvernement pour la poursuite des expériences sur les armes chimiques. Après la publication, les autorités ont accusé Mirzayanov de divulgation de secret d’État, l’enquête criminelle le concernant a duré presque deux ans mais à été close sur décision du procureur général “pour absence d’éléments constitutifs du délit”. Mirzayanov a alors pu partir à l’étranger.

En 2008, il a pour la première fois dévoilé complètement la formule du “Novitchok” et raconté la part qu’il avait prise dans le projet ultra-secret soviétique dans un livre “Secrets d’État: le programme russe d’armes chimiques vu de l’intérieur”.

Jusqu’à aujourd’hui les autorités russes ne reconnaissent pas avoir conçu le “Novitchok“. Ce poison n’apparaît dans aucun registre des substances chimiques toxiques (KhOV). Et l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC) ne dispose pas des méthodes permettant de le reconnaître. Cependant, d’après Mirzayanov, après la sortie de son livre, le thème du “Novitchok” a été discuté pendant une réunion de l’OIAC, mais aucune décision n’a été prise.

L’utilisation du “Novitchok” en Angleterre a été pour moi un choc, dit Vil Mirzayanov. Je pensais naïvement qu’en ayant publié la formule dans mon livre, j’avais par cela même mis une croix sur son utilisation.

Je supposais que les camarades de Russie n’oseraient pas employer un poison qui n’est plus un secret. Peut-être pensaient-ils pouvoir l’utiliser impunément et que personne n’en soupçonnerait rien. Je pense surtout qu’ils n’ont pas lu mon livre.

Néanmoins, Vil Mirzayanov, comment les Britanniques ont-ils pu savoir que Skripal était empoisonné avec cette substance spécifiquement ?

Pour l’identification, un échantillon de la substance est nécessaire, ou bien ses caractéristiques spectrales. Elles peuvent se trouver dans la banque de données d’un calculateur spécial, d’un spectromètre de masse haute résolution, qui analyse et donne une conclusion. L’échantillon peut être prélevé de l’urine de la victime, du sang, il y a beaucoup de moyens. Mais les Anglais ont très bien pu synthétiser la formule eux-mêmes, je l’ai publiée entièrement dans mon livre. Je sais qu’en ce moment en Russie on affirme que des lots de “Novitchok” auraient pu être conservés dans les anciennes républiques soviétiques, mais c’est de la foutaise. S’il existait quelque part du “Novitchok” propre, il s’est décomposé depuis longtemps. Et pour la création de ses composants il faut de puissants laboratoires et les effectifs les plus expérimentés, qui n’existent seulement que dans quelques pays.

Vous avez dit que Skripal et sa fille périront probablement, ou resteront invalides à vie. Cela signifie que, en considérant l’action instantanée du “Novitchok“, la dose n’était pas très forte ?

[L’effet] dépend également de l’endroit où la substance vous a atteint, une zone ouverte, ou dans le système respiratoire, ou directement dans la bouche. Si la dose est inférieure à 0.01 mg par kilogramme de votre poids, alors vous allez souffrir, vous ne mourrez pas immédiatement.

Si la dose est encore plus faible, alors vous pourrez même survivre quelques années, mais des changements irréversibles et les séquelles vous amèneront tout de même à la mort.

En 1987, j’ai eu un triste incident au GNIOKhT avec mon ami Andrei Jelezniakov. Il travaillait sur une version binaire du “Novitchok“, quand des composants KhOV, inoffensifs lorsque isolés, deviennent mortels après mélange, à proprement parler, il faut les mélanger directement avant l’application.

Andrei Jelezniakov travaillait donc “sous la hotte”, – nous appelons ainsi un local de travail dans le laboratoire, muni d’une extraction d’air et d’un réacteur, où le “Novitchok” était mélangé. Le tuyau de gaz, il l’envoyait chaque fois vers l’appareil pour mesurer la concentration et d’autres caractéristiques, sauf que cette fois il y a eu une fuite, peut-être en raison d’une mauvaise connexion dans le tuyau.
Andrei a eu la vue qui se brouillait, il a immédiatement tout compris, il a rapidement quitté le local et a dit: «Les gars, je pense que j’ai des ennuis». Le premier symptôme de l’empoisonnement, c’est justement le myosis, la contraction des pupilles, quand la lumière ne passe pas, on ne voit rien, puis viennent les vomissements et les convulsions.

Nous avons immédiatement amené Andrei à notre unité médicale, – l’Institut avait sa propre polyclinique – où un antidote lui a été injecté. Au début, la direction voulait tout cacher, ne pas faire remonter l’information, mais il allait de pire en pire. En quittant la Chaussée des Enthousiastes, nous sommes arrivés à Taganka, où Andrei s’est finalement évanoui, et on a du le déposer d’urgence à Sklifosovsky. Bien sûr, on a eu tous peur, parce que, vu notre statut secret défense, nous n’avions pas le droit d’envoyer nos gens dans une clinique civile.

Le plus terrible est que Andrei lui non plus n’avait pas le droit de dire quoi que ce soit aux médecins: ni son problème, ni la substance avec laquelle il avait été en contact, ni même sa composition. On lui demande: “Que vous arrive-t-il?”, et il n’a pas le droit de dire la vérité.

Finalement, nous avons pu nous entendre, il y a été soigné, mais redirigé par la suite dans la région de Leningrad – il y a deux instituts de recherche là-bas -, ils se sont occupés du problème.

Après un certain temps, Andrei s’est remis sur pieds et est retourné au travail; pendant un moment il allait plus ou moins bien, mais les complications ont commencé, et cinq ans plus tard, il était mort. Le “Novitchok” affecte avant tout le système nerveux. Le fonctionnement des enzymes, des groupes de protéines transmettant les signaux neuronaux, est irréversiblement perturbé. Si l’antidote n’est pas injecté immédiatement, l’atropine, par exemple, vous pouvez mourir très rapidement. Mais même un antidote injecté à temps n’assure pas une récupération complète des fonctions.

Selon vous, quelle a pu être la dose pour Skripal ?

Manifestement pas très élevée. De quelle façon ont-ils été empoisonnés? Il y a une version selon laquelle c’est arrivé en voiture, et le produit pouvait se trouver sur le volant ou une poignée de portière.
En plus, c’est dans cette voiture que Skripal s’est rendu au bar. Le problème, avec cette version, c’est que si c’est là qu’il est entré en contact avec le produit, il aurait dû être immédiatement pris de myosis et il n’aurait plus été capable de conduire la voiture. Il est plus probable qu’il ait été contaminé dans le bar. Il est possible qu’on y ait dispersé un spray. Avec le “Novitvhok”, il n’est pas obligatoire d’envoyer le gaz sur le visage, bien que cette manière garantisse d’aboutir à la mort. Il suffit de le disperser discrètement sur une surface ouverte.

Sergueï Skripal et sa fille, photo issue des réseaux sociaux.

Vous étiez l’un de ceux qui travaillaient sur le “Novitchok“. Mais qui était l’auteur de l’idée même de la création de ce composé ?

L’auteur et maître d’oeuvre, c’était Piotr Kirpitchev, il est décédé à Moscou il y a deux ans. Nous avions de bons rapports avec lui. Il travaillait dans notre filiale de Schichany, à 120 km de Saratov. On s’y occupait beaucoup de la synthèse de nouveaux produits toxiques, ils avaient des installations expérimentales, la vie y était bouillonnante. Et ces jeunes gens y inventaient de nouvelles classes de produits toxiques, qui se distinguent principalement des autres en ce que l’atome de phosphore s’y unit directement à celui d’azote. Il n’y a rien de tel dans les autres gaz neurotoxiques. En particulier, c’est dans cette liaison “phosphore-azote” que réside toute la puissance destructrice du produit.

Êtes-vous d’accord pour dire que cela s’appelle des armes de destruction massive ?

Oui, c’était sa destination. Vous comprenez, à cette époque, en URSS on faisait de notre mieux pour garantir la défense de la Patrie. Bien que la Patrie n’ait jamais avoué développer des armes chimiques. Tout ce qu’on faisait était un secret absolu. Du point de vue même de la loi soviétique, on faisait comme si nous n’existions pas, on était en dehors du cadre légal. En même temps, on nous disait que les Américains, les Britanniques et les Français possédaient également un terrible armement chimique, c’est pourquoi nous devions en avoir un nous aussi. “Il faut répondre au feu par le feu”, nous ont-ils dit.

Petit à petit, j’ai commencé à me poser la question – en a-t-on vraiment besoin? J’en discutais avec quelques unes de mes connaissances. Un camarade, colonel, m’a expliqué : les armes chimiques, premièrement, ne sont pas vraiment des armes, mais une sorte de “gamelle” pour les fonctionnaires. Deuxièmement, même pendant un combat, ce ne sont pas les soldats adverses qui en souffrent, puisqu’ils sont régulièrement protégés contre ce type d’armes, mais la population civile avant tout. Alors j’ai commencé à réaliser que je participais à une sorte d’organisation mafieuse…

Dans les années 70, nous avons construit une entreprise immense à Novotcheboksarsk qui produisait du KhOV-33, qui est un analogue de l’agent américain VX. À pleine capacité, 20 000 tonnes de cette substance devaient y être produites chaque année, mais en réalité on en produisait entre 5 000 et 8 000 tonnes par an.

Quels dégâts une telle quantité d’armes chimiques aurait-elle pu causer ?

À l’époque, personne n’y prêtait vraiment attention: plus ils en produisaient, mieux c’était, plus c’était nocif, mieux c’était aussi. C’était le principe. Concernant les dégâts potentiels, on peut les estimer de la manière suivante: une concentration létale de VX ou KhOV-33 est égale à 0.05 mg par kilogramme de poids; le “Novitchok” en contient 0,01 mg, le sarin – 0,2 mg. En fait, nous-mêmes faisions régulièrement des tests, analysions leurs effets…

Des tests sur des animaux ?

Oui, des tests complexes. D’abord, nous les avons testés sur des souris, puis sur des lapins et des chiens. Des tests intraveineux, par des aérosols, par pulvérisation. Et chaque fois, il y a eu une analyse de la puissance de la substance toxique. Il y a eu des tests dans des conditions réelles. On charge une substance sur le support, on la fait tomber quelque part, ensuite on compte les chiens et les lapins tués. En fonction des résultats, le Ministère de la Défense procède a une évaluation : est-il possible ou non de l’utiliser en tant qu’une arme par l’armée soviétique. Après des tests réussis à Noukous, par exemple, le “Novitchok” a été adopté, cela est arrivé en 1988.

Dans quelle mesure l’utilisation du «Novitchok» pour les opérations des services secrets est-elle raisonnable ?

Nous l’avons fabriqué pour l’armée. Mais nous étions au courant que le KGB s’y intéressait aussi. Ils avaient leur propre laboratoire puissant, muni d’un équipement considéré comme étant à la pointe pour l’époque. Lorsque je dirigeais, au sein de l’institut de recherche, le département de lutte contre le renseignement technique extérieur, j’avais justement pour adjoint un ancien chef de ce laboratoire du KGB à la retraite. Nous avons, bien sûr, travaillé sous leur direction. Les gars du KGB étaient venus nous voir, nous avons coopéré, mais ils ne nous ont jamais invités dans leur laboratoire, et surtout je ne devais pas savoir où celui-ci était situé.

Autrement dit, vous avez lutté contre les services de renseignement étrangers sans appartenir au KGB ?

Je suis un scientifique, je ne fais pas de travail de terrain.

Vil Sultanovitch, pourquoi avez-vous décidé de parler du “Novitchok” en 1992 ?

Ceci ne s’est pas passé tout de suite. J’étais encore impressionné par la Perestroïka. J’allais aux manifestations, au sein du GNIOKhT, j’ai créé une cellule nommée “l’Union démocratique”. Cela déplaisait fortement au KGB qui demandait à ce que j’arrête mon activité. Au contraire, nous commencions à y prendre goût, organisions des réunions à l’institut, rendions nos responsables irritables. C’est alors que j’ai écrit un article “Les Horloges” dans lequel j’ai accusé les responsables du GNIOKhT de corruption. Le ministère de l’industrie chimique faisait débarquer des “Mercedes” au niveau de l’institut. Les responsables leur faisaient passer des choses diverses. Ce fut terrible. On m’a viré pour mon article et je suis allé vendre des “Snickers” et des jeans dans la rue. Je n’avais rien d’autre à faire, j’avais des enfants à nourrir.

Et au bout d’un moment, j’ai rencontré mon collègue qui m’a raconté que les tests du “Novitchok” continuaient toujours à Noukous. Cela m’a bien entendu mis hors de moi. Qu’est-ce que c’est que ça ? Je suis vendeur dans la rue, les gens souffrent autour tandis qu’ils expérimentent cette arme dont personne ne veut ! Pourquoi ? Pour qui ?! J’ai alors décidé d’écrire un nouvel article nommé “La politique empoisonnée” qui est paru aux “Nouvelles de Moscou” en septembre 1992. Dans cet article, j’ai ouvertement raconté l’existence du “Novitchok” et que le pouvoir continuait à produire des armes chimiques à une époque où le peuple avait du mal à vivre. Un mois plus tard, des gens de la sécurité sont venus me chercher et m’ont emmené à Lefortovo (district de Moscou), C’est ainsi que ma saga a commencé.

Je ne me suis pas dégonflé, j’ai commencé une grève de la faim, et les “nouvelles de Moscou” ont écrit un article pour me soutenir, ça a commencé à faire du bruit dans d’autres éditions aussi, et au bout de 11 jours, le tribunal du secteur Kalinine m’a renvoyé du centre de détention à une détention à domicile. On m’a pris ma carte d’identité, je ne pouvais plus travailler nulle part, et ça a duré un an et demi. Le procès a commencé et j’ai annoncé que je n’avais pas l’intention de le reconnaître, car je le considérais comme soviétique. Les juges se sont vexés et m’ont jeté directement dans la prison de Matroskaya Tishina. C’est là que le bruit est devenu vraiment important, la presse internationale s’y est mise aussi. Georges Soros a dit qu’il stopperait l’aide au pôle scientifique russe si on ne me libérait pas. Et j’ai compris que là, ils me libéreraient obligatoirement, parce que personne ne voudrait perdre 400 millions de dollars à cause du simple chimiste Mirzayanov. Et effectivement, fin 1994 le procureur général a ordonné la fin des poursuites pour défaut de crime.

Après votre libération, vous avez tout de suite décidé d’émigrer ?

Pas immédiatement. Au début, on ne m’a pas délivré de passeport. Toute une commission a dû siéger ; à ce propos, elle était présidée par Sergueï Lavrov (Actuel ministre russe des affaires étrangères, NdT). La commission étudiait les cas des dissidents à qui l’on a refusé un passeport. Et on peut remercier Lavrov qu’il y ait eu beaucoup de gens biens dans cette commission, par exemple Serguei Adamovich Kovalev. À l’exception du représentant de la sûreté de l’État, ils ont voté à l’unanimité en ma faveur. Kovalev disait alors au tchékiste (agent du FSB) : “Qu’est ce que vous avez à chercher des poux dans la tête de Mirzayanov ? Les armes chimiques sont interdites par la loi, vous avez vous-même signé la convention !”

Au final en 1995 je suis arrivé aux États-Unis, on m’a organisé un accueil à New-York, il y avait des scientifiques, des politiques, il y avait même Lavrov, mais il est vrai, il ne m’a même pas dit bonjour. Mais quoi qu’il en soit, j’ai apprécié son rôle [pour mon cas]. Mais peut-être que les gens changent avec le temps… Ma future femme, une américaine qui avait fait campagne en mon soutien m’a alors dit : “Allez, reste”. Et je suis resté. J’étais alors célèbre, et il n’y a que la Pravda qui était négative à mon égard.

Vil Sultanovich, la dernière fois que vous étiez en Russie, c’était en 2002, n’est ce pas ?

Oui, j’étais venu présenter mon livre “l’appel”, en russe. J’y ai ajouté 50 pages de documents secrets provenant de mon jugement au criminel, que j’ai recopiés patiemment en 1992… Ensuite les éditeurs effrayés m’ont demandé pourquoi je ne leur ai pas dit qu’il y avait des secrets dans le livre. Eh bien va le leur dire: ils ne l’auraient jamais publié.

Actuellement, la plupart des médias russes vous considèrent comme un traître. Que répondez-vous à cela ?

Il me semble que dans la Russie actuelle, il sera difficile aux gens de comprendre ce qui me motivait lorsque j’ai divulgué la formule du “Novitchok“. Depuis les années 90, il y a eu de grands changements dans les consciences, je dirais sous l’action du “Novitchok” propagandiste. Je ne peux pas juger ceux qui étaient empoisonnés. Mon père par exemple, était un communiste fanatique absolu, il était professeur à la campagne. Est-ce que je peux l’accuser de quoi que ce soit ? Beaucoup de gens qui me dénigrent maintenant vivent dans une logique de survie. On peut les comprendre. Il faut du courage et des principes, pour accepter objectivement mes actes. Je n’ai jamais trahi qui que ce soit, je n’ai jamais donné une seule personne, un seul agent. J’ai juste divulgué en 2008 la formule du “Novitchok“, pour qu’enfin on l’interdise, pour réveiller les gars à La Haye [le siège de l’OIAC]. Mais à l’époque, cela leur était absolument égal. Et voilà dans quelle situation nous sommes maintenant. Il est possible que le malheur qui vient d’arriver les réveillera enfin. Mon but est pacifique. J’ai toujours compris à quel point ce que nous étions en train de mettre au point était monstrueux. Et il fallait libérer la Russie de ce secret pour toujours. Je ne regrette absolument pas, et ce n’est pas là une confession. Aujourd’hui, on me menace sur Facebook, et mes proches s’inquiètent d’une quelconque vengeance, mais sincèrement, je n’ai pas peur. Si les Tchékistes (surnom des agents du KGB / FSB dû à leur ancêtre, la Tchéka, NdT) ne m’ont pas supprimé en 1992 et en 2008, à quoi leur serais-je utile maintenant ?

Mais quand même, pourquoi n’avez-vous parlé de la formule du “Novitchok” qu’en 2008 ? Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

Bonne question. Je répondrai ainsi : parce que de nombreuses personnes autour de moi se sont prononcées contre, pour des raisons de sécurité. Un Think Tank de Washington, un centre d’analyse qui m’aidait à l’époque, pensait que le “Novitchok” pourrait être fabriqué par des terroristes. À cela je répondais : sans connaissances, sans le matériel et un personnel ultra-compétent, synthétiser le “Novitchok” est tout simplement impossible ! Et si tu t’y essaies, tu vas te tuer. Mes proches étaient quand même contre, même ma femme, mais j’ai montré un certain entêtement, et j’ai quand même publié. Et je trouve que j’ai fait là quelque chose de vraiment très important dans ma vie. Et si quelqu’un me considère comme un traître, alors qu’il reste heureux avec son opinion sur moi.

Source : Novaya Gazeta, Pavel Kanygin, 19-03-2018


Vladimir Uglev, le scientifique qui a développé “Novichok” : “Les doses allaient de 20 grammes à plusieurs kilos”

Source : The Bell, Svetlana Reiter, Natalia Gevorkyan, 20-03-2018

Vladimir Uglev. Credit: Uhlev’sown photo archive

The Bell a pu trouver et parler avec Vladimir Uglev, l’un des scientifiques impliqués dans le développement de l’agent neurotoxique appelé “Novichok”. Selon les autorités britanniques, un agent neurotoxique de la série “Novichok” a été utilisé pour empoisonner l’ancien agent de renseignement russe Sergei Skripal et sa fille, Yulia. Vladimir Uglev, ancien scientifique de la branche Volsk de GOSNIIOKHT (“Institut de recherche scientifique d’État pour la chimie et la technologie organique”), qui a développé et testé la production de nouvelles substances létales depuis 1972, a parlé pour la première fois de son travail dès les années 1990. Il a quitté l’institut en 1994 et est aujourd’hui à la retraite.

Le ministère russe des Affaires étrangères insiste sur le fait qu’il n’y a pas eu de recherche ni de développement d’une substance appelée “Novichok”, ni en Russie, ni en URSS. Est-ce que c’est vrai ?

Afin de faciliter la compréhension du sujet, je n’utiliserai pas le nom “Novichok” qui est maintenant communément utilisé par tout le monde pour décrire les quatre substances qui m’ont été conditionnellement assignées à développer sur une période de plusieurs années. Trois de ces substances font partie du programme “Foliant”, dirigé par Pyotr Kirpichev, un scientifique du GOSNIIOKHT (“Institut de recherche scientifique d’État pour la chimie et la technologie organique”). La première substance d’une nouvelle classe d’agents chimiques organophosphorés, je l’appellerai “A-1972”, a été développée par Kirpichev en 1972. En 1976, j’ai développé deux substances : “B-1976” et “C-1976”. La quatrième substance, “D-1980”, a été développée par Kirpichev au début des années 80. Toutes ces substances font partie du groupe appelé “Novichkov”, mais ce nom n’a pas été donné aux substances par le GOSNIIOKHT.

Les quatre agents chimiques sont des “FOS” ou composés organophosphorés qui ont un effet paralysant sur les nerfs, mais ils diffèrent par leurs précurseurs, la façon dont ils ont été découverts et leur utilisation comme agents de guerre chimique.

Dans le groupe scientifique dirigé par Kirpichev, plusieurs centaines de modifications de cette classe d’agents ont été découvertes. Par conséquent, je peux affirmer avec une grande certitude que, quelles que soient les nouvelles substances mises au point, aucune d’entre elles ne dépasse les propriétés toxiques de celles énumérées ci-dessus. L’une de ces substances a été utilisée pour empoisonner le banquier Ivan Kivelidi et son secrétaire en 1995. Une boule de coton, imbibée de cet agent, a été frottée sur le microphone du combiné du téléphone de Kivelidi. Cette dose spécifique a été mise au point par mon groupe, où nous avons produit tous les agents chimiques, et chaque dose que nous avons mise au point a reçu son propre passeport physico-chimique complet. Il n’était donc pas difficile de déterminer qui avait préparé cette dose et quand elle a été mise au point. Naturellement, les enquêteurs me soupçonnaient aussi. J’ai été interrogé plusieurs fois sur cet incident.

Contrairement à Vil Mirzayanov, ancien scientifique du GOSNIIOKHT, qui a émigré aux États-Unis et est l’auteur du livre “State Secrets : An Insider’s Chronicle of the Russian Chemical Weapons Program”, Uglev n’a pas quitté la Russie. Mirzayanov a donné plusieurs interviews au cours des derniers jours ; ces interviews ont fourni la plus grande partie de ce que l’on sait sur le “Novichok”. Les autorités russes n’ont pas officiellement confirmé le développement de ces agents neurotoxiques, bien au contraire : le 17 mars, Maria Zakharova, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, a déclaré qu’il n’y a jamais eu, ni en Russie, ni en URSS, “aucune recherche appelée ou portant le nom de code’Novichok'”. Zakharova a également nommé les États-Unis, le Royaume-Uni et d’autres pays comme étant les sources les plus probables des agents chimiques. Cependant, RIA Novosti a publié aujourd’hui une interview avec une personne appelée Leonid Rink, qui est également identifié dans le texte comme le “développeur du ‘Novichok'”

Dans quel but les agents chimiques ont-ils été mis au point ?

Cela s’inscrivait dans le programme “Foliant” qui a été commandé par le Ministère de la Défense. Les agents ont été conçus comme une alternative à l’homologue soviétique de l’agent neurotoxique américain VX.

Quel laboratoire particulier a développé l’agent chimique que nous appelons aujourd’hui “Novichok” ?

La succursale Volsk de GOSNIIOKHT, qui se trouve dans la région de Saratov.

Où le pilote a-t-il été produit et en quelle quantité ?

Dans le laboratoire lui-même. Parfois en production pilote, mais aussi en utilisant la table et l’équipement de laboratoire. Les doses variaient généralement de 20 grammes à plusieurs kilos.

Où l’agent était-il entreposé ?

Les petites doses étaient stockées par Pyotr Kirpichev et moi-même – dans notre salle de travail dans un coffre-fort métallique scellé. Les doses importantes étaient stockées dans un entrepôt spécial dans des emballages scellés. Je ne sais rien d’autre sur ce qui est arrivé aux doses au-delà de l’endroit où elles ont été stockées.

Avez-vous travaillé longtemps sur ces agents ?

D’après mes dossiers, de 1972 jusqu’à 1988.

Si un agent chimique a été synthétisé pour la première fois dans les années 1970, serait-il possible qu’il y ait eu des versions améliorées plus tard, après que vous avez cessé de travailler ?

Je ne pense pas que ce soit le cas. Le groupe de Pyotr Kirpichev a synthétisé plusieurs centaines d’analogues de cette série.

Il est possible de dire avec confiance que Sergei Skripal et sa fille, Yulia, ont été empoisonnés avec un agent de la série “Novichok”, ou pourrait-il être confondu avec un agent neurotoxique comme, par exemple, VX (un agent toxique organophosphoreux développé pour la première fois au Royaume-Uni en 1952 – The Bell) ?

Il est peu probable qu’il soit confondu avec le VX, mais avec le Zoman et le Sarin (gaz paralysant les nerfs – The Bell), c’est possible, mais seulement avant que l’enquête en laboratoire n’ait commencé. Les agents chimiques de notre série, comme vous l’appelez, sont extrêmement tenaces.

Dans une récente interview qu’il a donnée à “Novaya Gazeta”, Mirzayanov dit qu’une analyse comparative a très probablement été effectuée en utilisant des échantillons sur les victimes de l’empoisonnement, en comparant ces échantillons avec une formule que les spécialistes britanniques auraient pu tirer de son livre. Est-ce que cela pourrait être vrai ?

Si vous prenez une formule dans ce livre, vous pourriez effectuer un dépistage pendant plusieurs années. Mais les agents spécifiques et les précurseurs de ces agents ne sont pas inclus dans son livre.

Comment la personne qui a empoisonné Skripal et sa fille aurait-elle pu le faire sans se mettre en danger ?

Les agents doivent être transportés dans un conteneur adapté à l’utilisation au combat. Il est probable qu’à l’intérieur de ce conteneur, les agents chimiques ont été mis sur une sorte de support (boules de coton, poudre, éléments toxiques prêts à l’emploi). Toutes les surfaces externes du contenant doivent être recouvertes d’une solution de dégazage et essuyées avec un solvant. Par conséquent, la personne qui a mené l’attaque n’a pas besoin de se protéger.

Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères a déclaré que pour identifier spécifiquement l’agent chimique utilisé, les autorités britanniques devaient avoir en leur possession un échantillon de l’agent neurotoxique. Comment les Britanniques auraient-ils pu mettre la main sur un échantillon ?

Les Britanniques, tout comme les Allemands, sont d’excellents chimistes qui peuvent, à partir d’une seule trace, faire ce qui, à Moscou, est classé top secret. De plus, le secret avait déjà 20 ans en 1993. La question devrait donc s’adresser aux spécialistes chargés de protéger les secrets d’État : est-il possible de garder ces informations secrètes sans qu’il y ait de fuites ?

Pourquoi la Russie exige-t-elle que les Britanniques envoient un échantillon de sang des victimes ?

A partir des restes d’agents chimiques dans le sang, il est possible, à l’aide de différents types d’analyses, de déterminer où la dose spécifique a été produite et par qui. Je soupçonne que les méthodes d’analyse modernes se sont même améliorées par rapport à ce que nous avions il y a une trentaine d’années.

Y a-t-il la moindre chance que les victimes de l’empoisonnement se rétablissent ?

Si Skripal et sa fille ont reçu une dose létale de B-1976, C-1976 ou D-1980, il est fort probable qu’ils subiront le même sort que les victimes précédentes. Il n’existe pas d’antidote à ces agents. Je peux dire avec presque 100% de certitude que si Skripal et sa fille sont débranchés du respirateur artificiel, ils mourront, bien qu’ils ne soient maintenant que techniquement vivants.

Qui pourrait connaître la formule chimique du “Novichok” ?

En Russie, je dirais plusieurs dizaines de personnes.

Avez-vous déjà partagé la formule ? Par exemple, dans les médias au milieu des années 1990, alors qu’on essayait de confirmer le développement de nouveaux agents chimiques ?

Je n’ai jamais partagé et je n’ai pas l’intention de partager la formule chimique de ces agents. Je n’ai jamais dit à partir de quel type de combinaisons chimiques ils sont produits. J’ai seulement dit qu’ils sont liés à la classe des agents paralysants de nouvelle génération.

Pourquoi l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) sous l’égide des Nations Unies, si l’on tient les procès-verbaux de leurs réunions pour vrais, n’a pas réussi à trois reprises à trouver la preuve de la production de cet agent (les recherches ont commencé après la publication du livre de Mirzayanov en 2008) ?

Il est impossible de trouver un bouton noir dans une pièce sombre. De plus, le chat n’était tout simplement pas là, parce qu’il n’y avait pas de production en URSS, et la Russie était alors préoccupée par d’autres choses. Le fait que l’OIAC a totalement ignoré notre déclaration commune avec Mirzayanov en 1993 au sujet de l’existence d’agents de guerre chimique en Russie était une violation flagrante de la Convention (sur les armes chimiques), car les pays signataires de la Convention sont tenus de signaler le développement de nouvelles substances, dont les plus puissantes sont des agents de guerre chimique (la Russie n’a signé la Convention sur les armes chimiques qu’en 1997 – The Bell).

Les médias ont rapporté que le “Novichok” existe prétendument comme une “arme binaire”– la toxine est transférée via deux substances moins dangereuses, et quand il est temps d’utiliser l’agent chimique, ce n’est qu’alors que les substances sont mélangées ensemble. Il a également été suggéré que le “Novichok” aurait pu être utilisé pour la tentative à Londres. La série d’agents est-elle désignée par le nom d’armes binaires “Novichok” ?

Personne n’a jamais eu d’armes binaires. Je pense que plusieurs de mes collègues, tout comme moi, ont essayé de travailler sur cette idée, mais je ne connais pas une seule arme binaire, pas pour le VX, ni pour d’autres types d’armes chimiques. Au moins pour la période allant jusqu’en 1994.

Sous quelle forme se présentent les agents paralysants nerveux que nous appelons “Novichok” ?

Des quatre substances, seule la dernière, D-1980, peut être sous forme de poudre. Les trois autres sont liquides.

Comment les scientifiques britanniques ont-ils réussi à déterminer que les victimes ont été empoisonnées avec le “Novichok” ?

Jusqu’à présent, je n’ai lu que la confirmation de Theresa May que Skripal et sa fille ont été empoisonnés par des agents paralysants. Les scientifiques britanniques n’ont encore rien dit.

Quel rôle Vil Mirzayanov, aujourd’hui communément appelé le développeur du “Novichok”, a-t-il vraiment joué dans le développement de l’agent ? De quoi était-il réellement responsable ?

Mirzayanov n’a eu aucun rôle dans la création ou même l’essai de méthodes de synthèse pour développer la technologie derrière “Novichok”, car il était au GOSNIIOKHT, et pour autant que je sache, il était le chef du département de contre-espionnage à l’étranger. Son rôle, tout comme celui de son département, était de développer des méthodes de contrôle et de surveillance de l’espace aérien autour du territoire de GOSNIIOKHT à Moscou. Son rôle en tant que scientifique n’était que la chromatographie. Valeria Novodvorskaya a d’abord fait référence à Mirzayanov en tant que développeur et “père du Novichok”, et Mirzayanov, semble-t-il, a vraiment aimé cela, bien qu’il ne l’ait jamais confirmé lui-même, mais Mirzayanov ne l’a jamais nié quand les journalistes l’ont décrit comme tel.

Je crois qu’il est temps de dire que Pyotr Petrovich Kirpichev est la seule personne derrière le nouveau type de FOS (composés organophosphorés), une nouvelle catégorie de chimie spécialisée, et que ce talentueux et modeste chimiste a été responsable des découvertes scientifiques dans ce domaine. Je trouve qu’il est de mon devoir de le dire en son nom et en sa mémoire.

Et Leonid Rink, que l’on appelle dans l’interview de RIA Novosti d’aujourd’hui le développeur du “Novichok”, le connaissiez-vous ?

Leonid Rink a réellement travaillé dans notre institut. Mais son groupe n’a été chargé du développement [de ces substances] qu’à la toute fin, lorsqu’il est devenu clair qu’un agent binaire ne pouvait pas être développé à partir de ces substances. Mon groupe et celui de Rink étaient tous deux sous la responsabilité de Kirpichev. Le groupe de Rink a été chargé de développer ma technologie. À ce moment-là, il était clair pour tout le monde que les temps des armes chimiques en URSS touchait déjà à sa fin.

Svetlana Reiter, Natalia Gevorkyan (pour The Bell)

 

Source : The Bell, Svetlana Reiter, Natalia Gevorkyan, 20-03-2018


Vil Mirzayanov commente les déclarations des “pères” du “Novitchok

Source : Business FM (Russie), Vil Mirzayanov, 20-03-2018

Vil Mirzayanov
Hussein al Waaile/Reuters

Un chimiste qui prétend être l’un des concepteurs du “Novitchok”, a confirmé dans une interview exclusive connaître Uglev et Rink, et admis que les Skripal avaient pu être empoisonnés précisément par le produit que Rink avait sorti du laboratoire au milieu des années 90.

En plus du déjà célèbre Vil Mirzayanov, qui a émigré aux USA il y a plus de 20 ans, deux autres chimistes se sont présentés comme les concepteurs du poison militaire “Novitchok“. Le portail internet The Bell a dialogué avec Vladimir Uglev, les journalistes de RIA Novosti ont interviewé Léonid Rink. L’un a démenti les paroles de Mirzayanov, selon lesquelles le “Novitchok” existerait sous forme d’arme binaire. Le nom de l’autre figure dans l’affaire hautement médiatisée de l’empoisonnement du banquier Ivan Kivelidi. Dans l’entretien sur Business FM, Vil Mirzayanov a confirmé connaître l’un et l’autre, et admis que les Skripal avaient pu être empoisonnés précisément par le produit que Rink avait sorti du laboratoire au milieu des années 90.

Vil Mirzayanov est parti en Amérique dans les années 90, d’où il critique violemment, à ce jour, le pouvoir en place en Russie. Vladimir Uglev, qui, selon sa page dans Vkontakte (Réseau social russe, NdT), se situe également du côté de l’opposition, est resté en Russie et a pris tranquillement sa retraite. À la question de The Bell sur la raison pour laquelle l’Organisation Pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC), par trois fois, n’a pu trouver de preuves de la fabrication du “Novitchok” en Russie, il répond qu’effectivement les choses n’en sont jamais arrivées au stade de la fabrication. Léonid Rink qui, selon sa page Facebook, vit toujours à Shikhan (ville fermée dans la région de Saratov), a exclu formellement toute implication de la Russie dans l’empoisonnement de Skripal dans une interview à l’agence RIA.

En quoi les dires des trois “pères” du “Novitchok” concordent-ils ? Les trois confirment se connaître. Les trois disent avoir travaillé sur la conception d’un groupe de poisons – bel et bien d’un groupe. Il est vrai que tous ne reconnaissent pas que pour ce groupe, il existait une dénomination commune “Novitchok” ou “Novitchki” (pluriel de Novitchok, NdT).

Tous les trois sont certains: il est possible de connaître la composition du produit avec le quel les Skripal ont été empoisonnés. La formule est unique, mais chaque pays a son ‘tour de main” chimique lors de la synthèse. Rink estime que cela peut permettre de prouver l’innocence de la Russie. Mirzayanov pense que c’est cela, au contraire, qui va mener à la Russie. Ouglev a seulement dit que le producteur peut être tracé. Pour l’instant, ils n’ont pas répondu à la question de savoir s’il est possible de contrefaire ce “tour de main chimique”.

En quoi leurs positions divergent-elles ? Mirzayanov qui, jusque là, ne contestait pas les publications des médias qui le désignaient comme l’un des concepteurs du “Novitchok“, insiste à présent sur le fait qu’il n’était que membre du groupe. Uglev et Rink précisent : selon eux, dans ce projet, Mirzayanov dirigeait le service de contre-espionnage technique. Dans une interview à The Bell, Uglev a ajouté que c’était Valerya Novodvorskaya qui avait proclamé Mirzayanov concepteur du “Novitchok“, et, apparemment, Mirzayanov a apprécié.

Mirzayanov affirme que le “Novitchok” est une arme binaire. Uglev le dément catégoriquement. Rink n’a pas répondu directement à cette question : dans cette interview, on n’a pas posé de questions à Léonid Rink sur son passé. Et des questions, il y en a. En 1995, on a empoisonné le banquier Ivan Kivelidi avec un poison neuro-paralytique de type militaire. Un coton imbibé de liquide toxique a été placé dans le combiné du téléphone de son bureau. Le poison s’est avéré si puissant qu’il a causé la mort du banquier, de sa secrétaire, et du médecin légiste qui avait examiné le corps de Kivelidi. Les policiers qui travaillaient sur la scène du crime cinq jours après, ont été touchés eux aussi. L’avocat de Sergueï Zabarine, l’homme qui a été jugé pour ce meurtre, rappelle que c’est justement Léonid Rink qui a transmis le poison à l’empoisonneur par un intermédiaire.

Il est intéressant que dans l’affaire Kivelidi, Rink n’a été interrogé que comme témoin : selon les éléments du dossier, il ne savait pas que le poison serait utilisé pour commettre un meurtre. Cependant, il est apparu durant le procès que le chimiste avait déjà été jugé pour vente de poison, indique l’avocat Zabarine.

VM — Il n’avait pas d’avocat, il était interrogé comme témoin. Oui, il a reconnu la fabrication de ce produit, il a admis qu’un échantillon pouvait se trouver dans son garage, qu’il a emporté ce produit pour je ne sais quelle raison. Dans les éléments du dossier, il y avait des documents qui prouvaient la vente de ce produit à certaines petites frappes. Il a fait l’objet de poursuites pénales et s’est vu infliger un an avec sursis pour avoir sorti ce poison du laboratoire.

BFM — Personne n’a trouvé étrange qu’une peine avec sursis, c’était un peu léger comme condamnation pour avoir sorti ce produit supertoxique ?

VM — Mais il était sous la surveillance des services de sécurité. Il s’agit d’un laboratoire fermé. C’est pour ça, sans doute, qu’on ne l’a pas laissé entre les mains de la justice.

BFM — De quelle quantité de ce produit était-il question, combien en a-t-il transmis ?

VM — On parle d’une ampoule qui, de ce que je me souviens de ses dires, comportait pas moins de 100 doses mortelles. Une ampoule fait au maximum un à deux millilitres.

Tous les trois – Mirzayanov, Uglev et Rink – disent que le “Novitchok” est un produit très puissant et qu’il agit immédiatement. Pourquoi alors les Skripals et les policiers en charge de l’enquête sont-ils toujours en vie ? Comme l’a indiqué Vil Mirzayanov à Business FM, la concentration de l’agent actif diminue avec le temps : au bout de 15 ans, le “Novitchok” ne peut plus être considéré comme une arme militaire.

Cependant, pour des objectifs terroristes, une grande concentration n’est pas nécessaire.

Au final, Mirzayanov n’a pas exclu que, dans le milieu des années 90, Rink ait sorti du laboratoire précisément du “Novitchok“. La station radio l’a interrogé sur le système de contrôle, en place alors dans les laboratoires.

VM — Le contrôle existe, mais il se fait d’après le poids. Vous recevez une certaine quantité à l’entrepôt, disons 10 grammes, et le soir, vous devez la rendre à l’entrepôt. De temps en temps, le service de contrôle vérifie la consommation du produit, mais d’après le poids. Imaginez qu’un malfaiteur prenne 5 grammes sur les 10, et les remplace par une substance totalement neutre, pour que le poids reste le même. Ensuite, que va-t-il se passer avec ces 5 grammes qu’il a versés dans son ampoule, il la scelle, la met dans sa poche de chemise – et goodbye, il part où ça lui chante.

BFM — Considérant que les avocats qui ont travaillé sur l’affaire Kivelidi disent que le malfaiteur pouvait garder autour de 100 doses, est-il possible d’imaginer que ce produit que Rink a apporté un jour dans son garage, soit justement celui avec lequel on a empoisonné les Skripals ?

VM — C’est tout à fait possible. Pas plus de commentaires, mais tout à fait possible.

Selon les mots de Mirzayanov, le groupe en charge de la conception du “Novitchok” était composé de 8, maximum 12 personnes. Le laboratoire comptait aux alentours de 30 employés, et pas moins de mille spécialistes travaillaient sur le projet.

Mirzayanov a également commenté les scénarios d’attaque possibles sur les Skripals. Selon ses dires, il est possible que ça les ait touché et avec eux les policiers, une dose insignifiante de la substance ayant imperceptiblement pu être dispersée sur leurs vêtements.

L’empoisonneur a très bien pu ne pas être lui-même touché. Pour cela, selon Mirzayanov, il suffisait de porter des gants, de protéger le visage et les autres zones de peau non couvertes avec un produit spécial, de prendre l’antidote à l’avance, et de retenir sa respiration pendant la vaporisation.

De l’aveu de Mirzayanov, il n’a reçu de demande officielle d’assistance à l’enquête ni de l’OIAC, ni de la Grande-Bretagne, ni de la Russie. Pour le moment, son opinion n’intéresse que la presse.

Source : Business FM, Vil Mirzayanov, 20-03-2018


Vladimir Pozner : “Il n’y a aucune logique là-dedans”

Vladimir Vladimirovitch Pozner est un journaliste à la triple nationalité russe, française et américaine : son père, d’origine juive, avait fui l’Union soviétique en 1922 vers Paris, puis il a fui les nazis avec ses parents vers les États-Unis en 1940. En 1948, le maccarthysme force la famille Pozner à quitter les États-Unis vers l’URSS. Il est aussi l’arrière-petit-fils d’une figure française du féminisme. Autant dire que Pozner est marqué par la répression et l’injustice, ainsi que par une très grande ouverture au monde (Il a par exemple fait une série de reportages pour faire mieux connaître la France aux Russes, et selon lui les Russes qui détestent l’Occident ont un problème psychologique). Vladimir Pozner n’hésite pas à exprimer des positions très peu populaires en Russie, ce qui lui a valu d’être traité de traître par certains (notamment Zadornov et Solovyov).

Le 16 mars, il a été interrogé par Alekseï Pivovarov et Tikhon Dziadko de la chaîne new-yorkaise russophone RTVI au sujet de l’empoisonnement de Skripal, et son interview a été publié sur le site de la radio Échos de Moscou, un des médias russes les plus violemment anti-Poutine (avec Rain TV, Novaïa Gazeta, etc.). On peut constater le caractère anti-Poutine d’Échos de Moscou par la haine féroce presque unanime à l’égard du président russe qui s’exprime dans les commentaires de cette interview. On est donc très loin d’une « propagande du Kremlin », ce qui rend l’interview de cet intellectuel d’autant plus intéressante : https://echo.msk.ru/blog/day_video/2166564-echo/

Alekseï Pivovarov : […] L’Occident dit que tout est clair. Highly likely, que c’est la Russie qui a orchestré l’empoisonnement. […]. Pour vous qu’est qui est clair dans cette histoire ?

V.P. : Rien n’est clair. J’étais justement en Angleterre, quand c’est arrivé. Premièrement, la vitesse à laquelle a été défini le vecteur était stupéfiante. Pour moi, en tant que journaliste, il était clair qu’il était décidé que c’était bien sûr les Russes. Et si on veut être plus précis, c’était bien sûr Poutine. Et c’est pour ça que j’ai pensé la chose suivante : on peut ne pas aimer Poutine, mais il n’est pas un imbécile. Tout le monde regarde la Russie, ces derniers temps, à cause de son discours devant l’Assemblée Fédérale [= le Congrès. Référence au discours du 1er mars pendant lequel Poutine a révélé que la Russie dispose notamment de missiles hypersoniques à trajectoire imprévisible, de torpilles à propulsion nucléaire, et de missiles hypersoniques à propulsion nucléaire. L’ensemble rendrait caduc le concept même de groupe aéronaval, sur lequel repose une grande partie de la politique étrangère américaine. NdT], à cause des élections, et bon du Championnat du monde de football. En tant qu’individu qui a travaillé pour le KGB, qui a dirigé le FSB, qui sait toutes ces choses, il comprend évidemment qu’il y a toujours un risque qu’un truc pareil soit découvert. Ça lui est profitable, qu’on découvre ça maintenant ? C’est tout le contraire. Si je voulais tendre un piège à Poutine comme il faut, je l’aurais fait. C’est très net. Il n’y a aucun sens, aucune logique là-dedans [dans la version britannique, NdT]. Si tu voulais buter ce type, qui a été un traître, ce n’était pas le moment. Vraiment pas, ce n’est pas juste maladroit, c’est stupide.

Et la vitesse à laquelle a été faite l’accusation, et le ton, et l’ultimatum ! Ils savent bien qu’ils n’y auraient pas de réponse à l’ultimatum. C’était évident, il n’y a pas besoin d’être un haut fonctionnaire. Pas seulement avec la Russie, mais avec n’importe quel pays. Si on change demain, la réaction sera la même. Et je commence à me demander : nous avons fait exprès de provoquer ? Et effectivement il n’y a pas eu de réponse. Et après, aujourd’hui le ministre britannique de la Défense dit : « Que la Russie parte et se taise » – comme l’a déclaré le ministre britannique de la Défense, Gavin Williamson dans cet article du Daily Mail

[…] Je répète : le dirigeant d’un pays [il parle de Theresa May, NdT] doit avoir plus de preuves pour ça, en dehors de ces choses [l’affirmation russe selon laquelle il n’y avait pas de soldats russes en Crimée, etc., NdT], parce que ce n’est pas une preuve, c’est un motif de doute, de méfiance, mais pas plus. Quand en réponse à l’intervention russe initiale la partie russe dit : « donnez-nous un échantillon, nous allons regarder, et travailler avec vous ». Ils leur disent : « Allez-vous faire cuire un œuf ». Ce n’est pas convaincant. Le fait que notre gouvernement dit souvent des demi-vérités ou des mensonges, c’est évident. […]

T.D. : À propos de logique, vous dites que pour la Russie il n’y a aucune logique à commettre cet acte avant les élections, avant le Championnat du monde.

V.P: Pour Poutine.

T.D. : Pour qui alors est-ce logique ?

V.P: Selon moi… on demande toujours « à qui est-ce que ça profite ? » : aux ennemis de Poutine.

A.P.: En Russie ou hors de Russie ?

V.P.: Peu importe. Peut-être en Russie. Cela n’a pas d’importance pour moi. Si vous voulez nuire à Poutine aujourd’hui, c’est super. Intérieur, extérieur, je ne sais pas.

Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l'auteur aurait pu tenir par ailleurs - et encore moins par ceux qu'il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l'auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

Commentaire recommandé

Amalfi // 23.03.2018 à 09h39

C’est simple, cette affaire est excellente de tous points de vue : elle permet de diaboliser encore plus les Russes, en personifiant bien évidemment, et ça apporte des tas de bénéfices. Les US auront moins de mal à faire passer un budget militaire record, ils pourront plus facilement sanctionner les entreprises qui collaborent au nouveau gazoduc sous la mer du nord, ils pourront plus facilement justifier leur présence en Syrie. Et tout ça au prix de la vie d’un ancien espion russe inutile. Je ne sais pas qui a fait le coup, mais je vois bien à qui il va profiter.

7 réactions et commentaires

  • WASTERLAIN Serge // 23.03.2018 à 09h00

    Les interlocuteurs scientifiques se contredisant, difficile de démêler le vrai du faux et le plausible. Dans cette série d’interviews, c’est le journaliste Vladimir Pozner qui semble le plus convaincant, car tout crime non passionnel suppose la recherche d’un profit. Or, comme il l’expose très bien, la Russie et plus particulièrement V. Poutine n’avaient que des “emmerdements” à attendre de ce crime, surtout à la période à laquelle il a été commis (élection présidentielle russe, coupe du monde de foot) et en le ‘signant’ aussi ouvertement. Par contre, pour l’Angleterre, et l’occident de façon plus générale, c’est pur profit : dénigrement d’un adversaire en passe d’une victoire géostratégique en Syrie si un événement majeur contrariant le cours de la guerre n’intervient pas rapidement.
    Ceci me fait penser à l’utilisation d’armes chimiques par le gouvernement ‘régime’ syrien dans la Ghouta en 2013 et Khan Cheikhoun en 2017 qui pourraient nous faire croire que Bachar al Assad et Poutine sont deux idiots dont l’ego les incite à faire un bras d’honneur à la communauté internationale, malgré les inconvénients majeurs qu’il provoquera…

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  • Haricophile // 23.03.2018 à 09h14

    J’aime bien la différence de niveau de langage entre les 2 interview :

    – l’un n’emploie que des formule directe et des idées simples et concrètes, descriptive, centrées sur le sujet, un langage de technicien.

    – L’autre n’emploie que le conditionnel avec un récit elliptique, rempli de présupposé et de spéculations gratuites ne reposant sur aucun élément concret, sans aucun aboutissement nulle part sinon la conclusion arbitraire.

    Qui croire ? Franchement !

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    • Simon Clanice // 23.03.2018 à 09h37

      Votre comparaison des 2 premières interviews est pertinentes mais il y a ici 6 interviews, n’hésitez pas à aller au bout, c’est intéressant 🙂

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      • tepavac // 25.03.2018 à 17h52

        Merci pour ces billets d’information, une vidéo qui exprime la position russe dans les différents quotidiens, une approche sans outrances, privilégiant l’application de la loi en la circonstance, plutôt que les vociférations politico-médiatiques.

        https://www.dailymotion.com/video/x6gerqy

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  • Amalfi // 23.03.2018 à 09h39

    C’est simple, cette affaire est excellente de tous points de vue : elle permet de diaboliser encore plus les Russes, en personifiant bien évidemment, et ça apporte des tas de bénéfices. Les US auront moins de mal à faire passer un budget militaire record, ils pourront plus facilement sanctionner les entreprises qui collaborent au nouveau gazoduc sous la mer du nord, ils pourront plus facilement justifier leur présence en Syrie. Et tout ça au prix de la vie d’un ancien espion russe inutile. Je ne sais pas qui a fait le coup, mais je vois bien à qui il va profiter.

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  • Chris // 23.03.2018 à 17h31

    Je ne suis pas chimiste. Cependant, ma conclusion à la lecture de tous ces billets est que le RU trainent des pieds pour soumettre des prélèvements à la Russie qui les demandent depuis le départ de cette affaire, aux fins de faire disparaître toutes les preuves.
    Se rappeler que l’OAIC a reçu du RU un prélèvement seulement au bout de 17 jours, ce qui me parait trop tard pour une identification sérieuse.
    Donc, l’accusation mille fois répétée deviendra vérité.
    Z’ont fait la même chose avec Litvinenko, pour le MH-370 en Ukraine, etc…

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  • Simon Clanice // 24.03.2018 à 18h27

    Là où Uglev utilise le mot “Novichkov”, c’est la transcription anglaise du génitif pluriel. En français on devrait avoir la transcription française, et pas de déclinaison ou alors juste un “s” final comme marque française du pluriel (ou pas, si on traite Novitchok comme un nom propre) : “des Novitchok”.
    C’est un tout petit détail, bravo et merci à tous les volontaires !!!

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