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26.mars.202026.3.2020
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Urgence Sanitaire : Il faut nationaliser Luxfer-Gerzat et Famar-Lyon – Par Eric Juillot

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Source : Les Crises, Eric Juillot, 25-03-2020

L’usine de Gerzat (Puy-de-Dôme), appartenant au groupe britannique Luxfer, est la dernière en France à fabriquer des bouteilles d’oxygène médical. Ces bouteilles sont utilisées notamment par les hôpitaux français pour des patients nécessitant une assistance respiratoire. Elle fabrique également des appareils respiratoires mobiles pour les pompiers. Or, le groupe Luxfer a informé en novembre 2018 les 136 salariés du site de son intention de le fermer pour regrouper la production sur ses sites anglais et américains (1).

La fermeture de ce site industriel est un nouvel exemple, après des milliers d’autres, du déclin de la base industrielle française sous l’effet conjugué de la mondialisation et de la construction européenne (2). Elle en présente toutes les caractéristiques, jusqu’à la caricature :

  • L’actionnaire plutôt que le travailleur : l’activité du site dégage des bénéfices mais l’entreprise veut accroître encore sa rentabilité financière (3) ;
  • La concurrence destructrice par le libre-échange généralisé : la direction justifie son choix par « la concurrence agressive de pays à bas coûts ». L’usine de Gerzat est la dernière au monde à fabriquer des bouteilles en aluminium très haut de gamme (4). Si elle ferme, les hôpitaux devront se contenter de produits de moindre qualité, nouvelle illustration de la spirale descendante du « low cost ».
  • Le mépris des dominants jusqu’à l’ignominie : la direction propose aux salariés un reclassement à… Notthingham ;
  • L’indifférence des pouvoirs publics, dès lors que le site est de taille modeste et qu’il ne fait pas l’objet d’une forte médiatisation ;
  • L’indécence des indemnités de licenciement proposée par la direction, conformément aux « réformes » du droit du travail entreprises sous Hollande et Macron avec notamment le plafonnement des indemnités prud’homales ;

Par ailleurs, l’usine Famar Lyon de Saint-Genis-Laval (Rhône) est la seule en France habilitée à fabriquer de la chloroquine, dont l’usage – s’il se révèle efficace dans la lutte contre le covid-19 – promet d’être massif dans les semaines à venir. Or il se trouve qu’elle est actuellement placée en redressement judiciaire. Ses 250 employés sont inquiets car le site, en difficulté financière, est à vendre depuis neuf mois par son propriétaire, un fonds d’investissement américain (5).

Dans son discours du 12 mars, E. Macron a évoqué les « ruptures » à venir qu’il entendait assumer. Il a même précisé :

« Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie (6) ».

De tels propos détonaient dans la bouche d’un chantre de la mondialisation heureuse et de « l’Europe » salvatrice.

Quelques jours plus tard, B. Le Maire n’a pas hésité à employer le mot « nationalisation (7) » – mot tabou de la bien-pensance néolibérale –, affirmant qu’une telle option était parfaitement envisageable pour certaines entreprises menacées par la crise économique en cours. G. Darmanin a enfoncé le clou quelques jours plus tard sur le même thème : « Nationalisation, le mot ne me fait pas peur (8) ». Le gouvernement en appelle même désormais au patriotisme économique (9).

Ces déclarations ne manquent pas de sel : elles sont le fait des responsables politique qui, il y a un mois encore, étaient persuadés que l’Etat n’était pas une solution mais un problème à l’époque du capitalisme mondialisé, et que le patriotisme économique relevait d’un dangereux repli nationaliste. S’il faut saluer cette prise de conscience salutaire, il faut en même temps se désoler qu’elle soit si tardive. Il est bien tard en effet pour se soucier de préserver l’intérêt supérieur du pays et la sécurité des Français. Nous allons payer cher, en vies humaines, les effets catastrophiques du néolibéralisme bruxellois sur notre souveraineté sanitaire (10).

Luxfer-Gerzat et Famar-Lyon donnent l’occasion à nos responsables politiques de montrer qu’ils sont capables de passer des paroles aux actes. Ces deux sites industriels ne doivent pas fermer. Leur importance est trop grande pour le pays. L’Etat doit en prendre le contrôle. Le chef de l’Etat doit apporter la preuve que les préjugés idéologiques qui l’animaient jusque-là ont bel et bien volé en éclats. Il en va de son engagement à protéger les Français dans le cadre dramatique de la crise sanitaire en cours.

« Seul le choc avec le réel peut réveiller d’un sommeil dogmatique » dit avec justesse Alain Supiot. M. Le président, prouvez-nous que vous être bien tombé du lit : Nationalisez Luxfer-Gerzat et Famar-Lyon.

(Si vous le souhaitez, vous pouvez signer la pétition demandant la nationalisation de Luxfer-Gerzat ici : https://bit.ly/2wrGeYH)

Notes

(1) https://www.lamontagne.fr/gerzat-63360/actualites/l-entreprise-luxfer-a-gerzat-fermera-en-juin-2019-136-emplois-en-jeu_13064530/

(2) https://www.les-crises.fr/merveilles-du-libre-echange-une-usine-francaise-victime-de-larsenic-chinois-par-eric-juillot/

(3) https://www.liberation.fr/france/2019/02/12/luxfer-ils-nous-ont-laisse-mourir-ils-ont-laisse-l-usine-pourrir_1708987

(4) https://ftm-cgt.fr/luxfer-a-gerzat-63-les-salaries-requisitionnent-leur-usine/

(5) https://www.europe1.fr/economie/lusine-qui-produit-la-chloroquine-pres-de-lyon-en-redressement-judiciaire-3957239?fbclid=IwAR1KpTd6v67ccEOTQZYaubU_8RSFC5xuomPyvgFHs-nDDbp2lIAVVQEx9vQ

https://www.lyonmag.com/article/106448/en-redressement-judiciaire-famar-lyon-sauvee-pour-lutter-contre-le-coronavirus

(6) https://www.vie-publique.fr/discours/273869-emmanuel-macron-12032020-coronavirus

(7) https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/03/18/coronavirus-bruno-le-maire-n-exclut-pas-des-nationalisations_6033503_3234.html

(8) https://www.bfmtv.com/economie/nationalisation-le-mot-ne-me-fait-pas-peur-lance-darmanin-1876987.html

(9) https://www.boursier.com/actualites/reuters/coronavirus-bruno-le-maire-en-appelle-au-patriotisme-economique-241916.html

(10) Sur la pénurie de masque : «La région de Wuhan, épicentre de la contagion, est aussi la région de la production des masques de protection. Les sites sont à l’arrêt», explique Laurent Suissa. Les autorités françaises ont décidé de se tourner en urgence vers les producteurs hexagonaux… dont certains avaient dû fermer des lignes de production après l’arrêt des commandes en 2010, quand la décision avait été prise de ne pas renouveler le stock de FFP2. «Les entreprises n’ont plus été alimentées en commandes et celles qui ont continué n’ont pu conserver les niveaux d’effectifs. C’est plus dur de se relancer ou de monter en cadence aujourd’hui», dit Laurent Suissa. D’autres sont moins diplomates. «C’est formidable qu’ils se rappellent qu’on existe. Quand il faut laisser crever les sociétés on peut compter sur eux, aujourd’hui ils sont bien contents qu’on soit là.»

https://www.liberation.fr/france/2020/03/03/penurie-de-masques-les-autorites-n-ont-pas-vu-plus-loin-que-le-bout-de-leur-nez_1780489

Sur la pénurie de matériel pour les tests : https://www.hospimedia.fr/actualite/articles/20200324-plateau-technique-les-biologistes-se-questionnent-sur-le

Source : Les Crises, Eric Juillot, 25-03-2020

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Commentaire recommandé

Bats0 // 26.03.2020 à 08h22

« E. Macron a évoqué les « ruptures » à venir qu’il entendait assumer » et « B. Le Maire n’a pas hésité à employer le mot « nationalisation »
@Eric Juillot , vous n’avez pas l’impression qu’ils sont en train de nous jouer le conte « Le Joueur de flûte de Hamelin » ???
Les américains et leurs fonds de pension sont en train de pourrir notre planète, comme ils l’ont fait en arrivant en Amérique (tuer le plus grand nombre de bison pour affamer les amérindiens), maintenant entre le pétrole bitumeux et Trump avec ses plans de relance pour l’exploitation du charbon, nous avons les plus dangereux prédateurs humains à l’oeuvre…

7 réactions et commentaires

  • James Whitney // 26.03.2020 à 07h54

    Un cas d’école.

    Bravo UE et Macron, bien joué.

      +6

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  • Bats0 // 26.03.2020 à 08h22

    « E. Macron a évoqué les « ruptures » à venir qu’il entendait assumer » et « B. Le Maire n’a pas hésité à employer le mot « nationalisation »
    @Eric Juillot , vous n’avez pas l’impression qu’ils sont en train de nous jouer le conte « Le Joueur de flûte de Hamelin » ???
    Les américains et leurs fonds de pension sont en train de pourrir notre planète, comme ils l’ont fait en arrivant en Amérique (tuer le plus grand nombre de bison pour affamer les amérindiens), maintenant entre le pétrole bitumeux et Trump avec ses plans de relance pour l’exploitation du charbon, nous avons les plus dangereux prédateurs humains à l’oeuvre…

      +14

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    • Vincent // 26.03.2020 à 16h14

      Ha ! Trump ! Il est bien Trump en fait… Il suffit de le pointer du doigt pour se placer automatiquement dans le camp du bien ! On frise le point godwin quand même.

      Et sinon quel rapport entre cette situation en France et Trump ? Aucun.

        +5

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      • Bats0 // 26.03.2020 à 18h15

        Eric Juillot a bien mentionné qu’il s’agissait de fonds d’investissements américains, si je ne me trompe (sans jeu de mot). Trump est bien actuellement le président des US, et donc favorise cette politique des fonds de pension afin de financer les retraites de tous ceux qui ont cotisé dans ces fonds… Je me demande si nous avons lu le même article…
        Bref, la politique des fonds de pension est de faire un maximum bénéfice en un temps record quelque soit la politique économique et l’enjeu stratégique de la société en question; ils sont prêt à la déménager, s’ils peuvent tirer des bénéfices plus important ailleurs, et sans aucun regret pour les employés qui laisseront sur le carreau. J’appelle ces gens des prédateurs…
        Désolé si cette situation vous déplaît, mais c’est la réalité.

          +5

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  • sergeat // 26.03.2020 à 09h02

    Ces exemples (Luxfer et Farmar)montrent les méfaits des fonds de pension(de mémoire 40 pour cent du CAC40),sans parler des fonds vautour(Latécoère,Mirion….leader mondiaux français dans une ou plusieurs technologies stratégiques,ou des OPA « amicaux »:Alstom,Alcatel,Lafarge,Technip…….) des start up françaises quand les US prennent un ticket d’entrée puis si intéressante les absorbent lors des augmentations de capital.Lors de ces opérations l’intermédiaire est toujours le banquier donc Macron doit être au courant,pourquoi notre Napoleon,Jupiter,Clemenceau,chef de guerre ,père de la nation(tous ces termes repris chez « nos journalistes » )ne fait rien.
    Est il encore un young leader formaté pour abaisser la France ou un acteur de série B?

      +8

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  • benoi31 // 26.03.2020 à 09h08

    Bonjour,

    Je pense qu’il y a une confusion majeure dans l’article.
    Luxfer fabrique les bouteilles à remplir avec de l’O2 médical.

    La fourniture d’oxygène aux hôpitaux (remplissage et distribution des bouteilles) est assurée par d’autres entreprises.

    En France pour l’approvisionnement de bouteilles d’oxygène, on a un des fleurons du CAC40 qui s’appelle Air Liquide et qui fournit bon nombre d’hôpitaux en France. Air Liquide a déjà un stock de bouteilles très conséquent qui permet d’assurer la demande sans problème. C’est plus une problématique de renouvellement, commander aux UK prends un peu plus de temps mais prévu à l’avance (une bouteille dure entre 10 et 15 ans), ça se fait.

    La production de bouteilles a été délocalisée aux UK à cause du Brexit et pas à cause de contraintes économiques.

      +7

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    • Chris // 26.03.2020 à 17h34

      E effet, la France fabrique des « respireurs » et les exporte tandis que l’Allemagne, elle, produit des masques et en temps normal les exporte, ce qui n’est plus le cas depuis le 6 mars.

        +1

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